Lucchelli J-P. Autisme. Quelle place pour la psychanalyse? par E. Mahieu.

Lecture de l'ouvrage de J-B Lucchelli, psychiatre, psychanalyste et parent d'un enfant autiste. Publié aux Editions Michèle en 2018. Après avoir examiné la différence entre psychose infantile et autisme, il s'attache à l'évolution de la psychanalyse des autistes, dans son orientation lacanienne, et constate d'importantes convergences avec l'approche cognitiviste de L. Mottron.

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« L'accent mis sur une convergence, certes partielle, entre une approche cognitiviste et une approche psychanalytique de l'autisme qui préside à l'ouvrage de M. Lucchelli, lui même psychiatre, psychanalyste et père d'un enfant autiste n'en reste pas moins remarquable. Cette rencontre qui repose sur une conception non déficitaire de l'autisme, nettement différente des psychoses, conduit les uns à le considérer comme une « différence », les autres comme une « structure subjective », dit Jean-Claude Maleval dans sa préface à l'ouvrage de l'auteur, médecin responsable du Centre médico-psychologique pour enfants et adolescents de La Courneuve, Hôpital Ville-Evrard, dans la Seine-Saint-Denis. Nous allons aussi trouver dans l'ouvrage des considérations tout à fait originales, susceptibles autant d'intéresser les spécialistes de la question (les historiens de la psychiatrie, la psychanalyse et l'autisme), que les cliniciens et praticiens de terrain, mais aussi des lecteurs d'autres disciplines concernés par les problèmes anthropologiques. Lucchelli affirme un axiome fondamental pour le développement du livre : il ne faut plus confondre l'autisme avec la psychose, infantile ou pas. Et ce seraient les DSM qui auraient pris cette direction les premiers, alors que, selon lui, en France le problème serait plus flou. Ils produisent un renversement décisif entre les « troubles envahissant du développement » qui deviennent désormais une espèce du genre « troubles du spectre autistique ». Il considère comme maintenant largement acquis que l'autisme est un « trouble » neurobiologique déterminant un rapport différent aux autres et au monde, quelles que soient les formes cliniques qu'il prenne. L'enjeu est donc de faire une place aux autistes dans ce monde, chacun selon leur spécificité.

Le livre aborde ensuite les notions élaborées par la psychanalyste Margaret Mahler dans son ouvrage Psychose infantile (1960) considéré comme une première tentative pour séparer autisme de psychose à travers la notion de « psychose symbiotique ». D'après Lucchelli, la seule différence entre l'autisme décrit par Leo Kanner et la psychose symbiotique de Mahler est une apparition des « signes » plus tardive que dans les tableaux précoces typiques. Aussi, elle commence à remarquer quelque chose qui semble manquer dans l'autisme : l'attention conjointe. Lucchelli s'attarde ensuite sur deux séances du séminaire de Jacques Lacan de 1954, où la discussion tourne autour du cas Dick de Melanie Klein, publié en 1930. Il commente de façon documentée et consistante une « rectification subjective » chez Jacques Lacan à la suite de sa discussion avec Marie-Cécile Gélinier, à qui il a demandé de présenter le texte de M. Klein. L'affaire tourne autour d'une interprétation de M. Klein - brutale dit Lacan dans un premier temps -, sur le jeu de l'enfant avec un petit train. Dick ne semble restreindre ses intérêts qu'aux trains, et tout le reste semble des « meubles » autour de lui. Dans l'entre-deux séances, Lacan revoit son abord du cas, et il revient avec une nouveauté dans son séminaire, le « schéma optique ». L'expérience optique, dite du « bouquet renversé », lui permet de complexifier le schéma initial du « stade du miroir » avec l'introduction d'un autre « point de vue » qui vient s'ajouter à la perception du miroir, l'Autre, qui fonctionne comme « témoin » de l'expérience. Il s'agit justement de la nécessaire « attention visuelle conjointe », qui devient un signe cardinal en 1975, avec la publication d'un article dans la revue Nature par les auteurs cognitivistes Scaife et Bruner.

Concernant la clinique de l'autisme, deux notions se dégagent : l'attention conjointe et les intérêts restreints. La suite du livre va tourner autour d'une dialectique entre définir cliniquement l'autisme par ce qu'il n'est pas, ou bien le faire par ce qu'il est en propre. Lucchelli présente les avancées apportées par la « théorie de l'esprit » dans son application à la compréhension de l'autisme, avec une attention particulière aux développements introduits par les cognitivistes britanniques Simon Baron-Cohen et Uta Frith. Leurs hypothèses et les résultats de leurs expériences les conduisent à postuler un déficit de théorie de l'esprit chez les autistes. Le signe cardinal en est un déficit d'attention conjointe comme résultat d'une absence d'identification à l'état mental des autres. En tant que détecteur d'intentionnalité, le détecteur de la direction de regard prend une place d'importance dans leurs études. Lucchelli convient que la théorie de l'esprit ressemble plus à une théorie anthropologique des « non-autistes », qu'à une caractérisation clinique en propre de l'autisme. L'autisme se trouvant ainsi en quelque sorte exclu de la théorie de l'esprit, la tendance thérapeutique pousse ses partisans à vouloir pallier ce déficit par un apprentissage, soit comportemental, soit éducatif. Et Lucchelli se demande : comment en effet combler ce qui est irrémédiablement déficitaire dans l'autisme ?

Pour lui, c'est l'ouvrage L'intervention précoce pour enfant autistes (2016) du psychiatre franco-canadien Laurent Mottron, qui produit un renversement majeur de perspective. Car, si au contraire de mettre l'accent sur le déficit (l'attention conjointe), on le déplace sur ce qu'il a (ou ce qu'il est) en propre (les intérêts restreints), l'autisme sort d'une certaine exclusion. Il devient, soit une « différence », soit une « structure », mais point une maladie. Et c'est le point de convergence essentiel avec l'abord psychanalytique qui oriente Lucchelli, à quelques nuances près. Prendre les autistes pour ce qu'ils sont, incite, d'après Mottron, plutôt à adapter la planète à l'autisme. Vaste projet, qui retrouve tout de même une limite : distinguer une forme clinique « prototypique » (qui correspond à l'autisme de Kanner) d'une autre « syndromique ». Question qui devient « la première tâche qui incombe au clinicien à l'heure du diagnostic, et la première notion qui oriente les décisions d'intervention ». Alors, essentiellement pour l'autisme prototypique, Mottron indique certaines directions de pratique : les projets éducatifs des enfants autistes doivent être les mêmes que ceux des enfants typiques ; détecter l'intelligence de l'enfant et ses préférences ; mettre l'accent sur les intérêts restreints ; montrer avant de dire ; laisser l'enfant seul avec ses centres d'intérêts ; prendre une place de « tutelle latérale » ; favoriser une socialisation de type autistique ; distinguer les comportements atypiques des manifestations envahissantes.

Lucchelli aborde alors les convergences la modalités de prise en charge qu'on vient de décrire, et celle, psychanalytique, orientée principalement par Jean-Claude Maleval. Mais aussi, il note les points de divergence, qui ne sont pas sans importance. D'abord, la manière d'aborder l'angoisse : pour Mottron, c'est la privation d'information qui engendre l'angoisse et non l'inverse, alors que pour Maleval les moyens qui doivent être mis en œuvre pour contrer l'angoisse sont d'un autre ordre que l'amélioration du cognitif. Enfin, Maleval considère que l'autiste a un inconscient, manifesté notamment par l'existence d'un corps libidinal et d'un « bord » pulsionnel, alors que Mottron conçoit l'autisme comme une cognition différente, une intelligence singulière, en prenant moins en compte le monde affectif de l'autiste. Lucchelli conclut son livre avec ses propres considérations, qui traversent autant le dialogue de Platon Ménon, que la culpabilité des parents, mais aussi bien l'idée que rien n'est préétabli et que la seule stratégie est celle d'être ouvert à ce qui fonctionne, laissant l'autiste, enfant ou jeune, « rencontrer » son propre monde.

 

Eduardo Mahieu

 

 

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