Le bonheur est-il réservé aux gens «normaux» ?

On voit souvent dans les normes sociales des facteurs de santé mentale. Mais ne contribuent-elles pas, au contraire, à créer ou à aggraver des maladies psychiques ? Le bonheur passe-t-il forcément par la "normalité" ? Voilà quelques unes des questions auxquelles nous invite à réfléchir Marie-France de Palacio dans un témoignage aussi instructif qu’émouvant.

 © Laura Acquaviva © Laura Acquaviva

 On voit souvent dans les normes sociales des « garde-fous », des facteurs de santé mentale. Mais ces normes sont-elles aussi normales qu’elles en ont l’air ? Ne contribuent-elles pas à aggraver – pour ne pas dire créer – des maladies psychiques ? Voilà quelques unes des questions auxquelles nous invite à réfléchir Ta sensibilité te tuera, un témoignage aussi instructif qu’émouvant, qui prouve que la sensibilité – même sous ses formes les plus extrêmes – peut faire très bon ménage avec l’intelligence.

 Professeure de littérature comparée à l’université, Marie-France de Palacio avait « tout pour être heureuse » : un mari et une fille qu’elle aimait et qui l’aimaient, un métier valorisé socialement, lui permettant de faire des recherches passionnantes, des étudiants qui l’appréciaient… En réalité, elle était profondément tourmentée depuis l’enfance. Maladivement timide, écorchée vive, elle supportait mal les exigences de la vie en société. L’école avait été pour elle un supplice quotidien. Pourtant, par amour pour la littérature, elle avait choisi de revenir dans cette institution pour devenir professeure de lettres, la société n’offrant guère d’autres choix que l’enseignement à ceux qui ont choisi de se consacrer à une discipline aussi inutile en apparence. Après avoir travaillé en collège et en lycée, elle était professeure d’université depuis des années quand, en 2013, elle s’est effondrée, victime d’un grave épuisement nerveux et psychique – burn-out, en bon français. Un psychiatre a établi un diagnostic : Marie-France de Palacio était bipolaire (ou maniaco-dépressive, comme on disait naguère) et en même temps borderline (car il n’est pas rare que la bipolarité soit associée à un autre trouble psychique). Cette découverte avait quelque chose de terrifiant et pourtant, paradoxalement, elle a marqué le début d’une nouvelle naissance. D’abord, c’était pour Marie-France de Palacio un soulagement de voir ses souffrances reconnues socialement, et de ne pas porter sur ses épaules la responsabilité d’un comportement instable et déstabilisant pour son entourage. Surtout, c’était pour elle l’occasion de quitter définitivement un métier qui lui pesait et d’entamer un travail approfondi sur soi-même.

 Ce mot de travail est ici parfaitement justifié, car Marie-France de Palacio n’a pas choisi la voie de la facilité. Elle aurait pu, pour mener une vie à peu près « normale », consentir à ingérer quotidiennement tous les médicaments qui lui étaient prescrits. Seulement, ç’aurait été renoncer à ce qui fait à la fois sa force et son tourment : son hypersensibilité.

 D’après Marie-France de Palacio, une grande partie de ses problèmes psychiques vient de cette sensibilité extrêmement développée. Par sensibilité, il faut ici entendre, tout aussi bien, le pouvoir de sentir (des sensations) et le pouvoir de ressentir (des sentiments). Tout, dans la vie des hypersensibles, est éprouvé avec une intensité supérieure à la moyenne. Des couleurs, des sons et des parfums, peuvent les plonger dans une délicieuse extase ou dans un dégoût insondable. Mais il en va de même pour les sentiments : la joie, la tristesse, la colère, la compassion, l’empathie sont vécues avec une force peu commune. On voit donc toute l’ambiguïté de l’hypersensibilité : elle confère à la vie une saveur inestimable tout en rendant particulièrement vulnérables les mortels que les dieux ont gratifiés de ce don.

 En soi, l’hypersensibilité n’a rien de pathologique. Mais alors, comment expliquer qu’elle puisse être la source d’une maladie psychique ? Car, indubitablement, Marie-France de Palacio est malade, comme en témoignent certaines périodes de sa vie, marquées par des comportements agressif ou autodestructeur (anorexie, boulimie, automutilation…) ? Faut-il voir là un dysfonctionnement du cerveau d’origine génétique ? Peut-être… Mais cette explication, qui ne semble pas confirmée par des tests scientifiques, n’a pas vraiment convaincu Marie-France de Palacio. Pour elle, sa maladie est surtout due à des facteurs sociaux. Notre société supporte mal les individus qui restent à l’écart, même s’ils ne font de mal à personne.

Les braves gens n’aiment pas que

L’on suive une autre route qu’eux

chantait naguère un célèbre poète et musicien français. Dès l’enfance, la plupart des êtres humains sont socialisés de force, par le biais de l’école, des colonies de vacances, des sports d’équipe, etc. En règle générale, cette immersion dans le bouillon de culture collective ne se passe pas trop mal, même si les enfants sont souvent cruels les uns avec les autres (sans parler de la sotte méchanceté de certains professeurs). Mais pour des gens hypersensibles, une si brutale méthode est contreproductive. Elle revient à infliger à des enfants particulièrement fragiles des traumatismes quotidiens qui laisseront des traces durables dans leur âme. Au lieu de les habituer à la vie en société, elle renforce leur timidité et leur peur d’être jugés par autrui. Forcés de se confronter à un monde social qu’ils perçoivent comme agressif, les hypersensibles deviennent à leur tour agressifs envers les autres ou envers eux-mêmes.

 Comme on peut le constater, le témoignage de Marie-France de Palacio part d’une situation concrète, éminemment singulière, pour aboutir à une réflexion beaucoup plus générale. C’est pourquoi Ta sensibilité te tuera est un ouvrage qui peut intéresser bien au-delà du cercle – pas si restreint que ça, d’ailleurs – des personnes affligées d’une maladie psychique et de leurs proches. On peut en effet se demander si les normes sociales en vigueur aujourd’hui ne sont pas nuisibles à tout un chacun, qu’il soit ou non hypersensible. Est-il vraiment sain, pour un être humain, de vivre en permanence en compagnie de ses semblables ? Pour développer son imagination personnelle et savoir ce qu’il désire vraiment faire de sa vie, ne doit-il pas s’isoler régulièrement et se recueillir en soi-même ? La société nous contraint à jouer des rôles, à porter un masque lié à notre fonction professionnelle ou familiale. Si nous voulons devenir nous-mêmes et vivre pleinement le moment présent, il nous faut savoir « perdre du temps », renoncer provisoirement à faire une activité immédiatement utile à la société et ouvrir notre esprit par la méditation, l’hypnose, la littérature, la contemplation de la nature et autres occupations sans intérêt pour une société qui, comme disait Wilde, connaît le prix de toute chose et la valeur de rien... En apparence, ces retraites en-dehors du monde constituent une solution de facilité. En fait, c’est tout le contraire : elles sont une manière de résister à l’idéologie dominante, qui sacralise la rentabilité et la performance. Comme le fait remarquer Marie-France de Palacio, cette religion moderne est si puissante qu’elle corrompt parfois la pensée d’auteurs respectables. C’est ainsi que le psychiatre Christophe André, qui a écrit de si belles pages sur la méditation de pleine conscience et les vertus du recueillement, affirme dans un de ses livres qu’il s’agit de soigner la peur des autres non seulement pour le mieux-être des personnes qui en souffrent, mais aussi et surtout pour améliorer leurs performances au sein de l’entreprise !

 Se retirer du monde nécessite un certain courage, c’est entendu. Mais n’est-ce pas égoïste ? Non, répond Marie-France de Palacio, car l’individualisme bien compris rend possible une ouverture plus authentique à autrui. La plupart du temps, les relations sociales sont superficielles. Elles ne mettent pas en contact des personnes, mais des personnages, chacun s’efforçant de jouer son rôle du mieux qu’il peut. Découvrir son véritable soi, s’affranchir des conventions ordinaires, c’est se préparer à des rencontres plus profondes et enrichissantes avec les autres. Des contacts rares mais vrais sont préférables à une sociabilité  factice. Comme l’avait déjà noté Rousseau, plus de deux siècles avant Marie-France de Palacio, la vie sociale entraîne le plus souvent un affaiblissement de la compassion, ce sentiment que chaque être humain éprouve naturellement pour ses semblables et, plus généralement, pour tout être sensible. Lorsqu'autrui n’apparaît plus que comme un rival ou comme un rouage de la grande machine sociale, il est bien difficile de se mettre à sa place et de faire preuve d’une bienveillance désintéressée à son égard. Si les gens « normaux » ont tant de mal à comprendre les hypersensibles, c’est peut-être parce qu’ils ont été contraints de devenir hyposensibles…

 Ainsi, paradoxalement, une socialisation mal menée incite à se replier sur soi-même. Inversement, une certaine forme de solitude est la condition première d’une ouverture sur autrui, voire sur le cosmos et la divinité. Car Marie-France de Palacio, à l’instar des bouddhistes et des stoïciens, considère qu’une thérapie n’est pleinement réussie que si elle intègre une dimension spirituelle. Pour elle, le bonheur – ou même la joie – ne saurait être atteint sans un élargissement de la conscience, un éveil à une vie plus qu’humaine où sont dépassés à la fois l’égoïsme et la mauvaise conscience, la peur de l’avenir et la nostalgie d’un passé perdu. Cette spiritualité, Marie-France de Palacio va la chercher dans le christianisme, chez des sages bouddhistes ou hindouistes, mais aussi chez des poètes et des écrivains comme Thoreau, chez des philosophes européens, dans la psychanalyse jungienne, voire dans des pratiques controversées comme l’astrologie ou la remémoration sous hypnose des vies antérieures. Certains pourront trouver peu cohérent cet éclectisme, mais d’autres y verront une preuve d’ouverture d’esprit – cette même ouverture d’esprit qui a permis à Gandhi l’hindou de critiquer sévèrement le système des castes, de nouer de solides amitiés avec des musulmans, de reprendre à son compte les maximes non violentes de l’évangile et d’avoir une féconde correspondance épistolaire avec Tolstoï, l’anarchiste chrétien.

 Ta sensibilité te tuera va donc bien au-delà d’une réflexion sur la société d’aujourd’hui et son rapport avec la « normalité ». Il s’agit presque d’un manuel philosophique, comparable à celui d’Épictète, qui nous invite à réformer profondément notre manière d’agir et de penser, mais aussi la perception que nous avons de la vie qui est en nous et hors de nous. En ce sens, ce livre est salutaire pour tout le monde : pour les personnes psychiquement malades comme pour les gens « normaux », c’est-à-dire bien intégrés à une société délirante et anxiogène.

 Il ne faudrait cependant pas réduire Ta sensibilité te tuera à sa dimension philosophique. Même s’il est parsemé de profondes et précieuses réflexions générales, il reste malgré tout un témoignage individuel, et non un traité abstrait expliquant à chacun comment il doit vivre. Le propos de Marie-France de Palacio n’est pas de persuader les lecteurs de suivre son exemple en tout point. Libre à eux, par exemple, de prendre tous les médicaments qui leur sont prescrits par leur psychiatre, d’avoir beaucoup d’amis ou – comme c’est mon cas – de considérer l’astrologie comme une « science » aussi fausse qu’inutile. S’il est une leçon à retenir de Ta sensibilité te tuera, c’est qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’être heureux ou – pour reprendre le mot de notre divin Président – de « réussir ».

 L’ouvrage est publié aux éditions Max Milo. Il coûte dix-huit euros, un prix bien raisonnable étant donnée la qualité exceptionnelle du produit. On pourra d’ailleurs compenser aisément cet investissement financier par toutes sortes de procédés amusants : arrêter d’aller chez le coiffeur, boycotter la saint Valentin, voler l’argent de poche de ses enfants, etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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