Que choisir ? La lutte des classes ou l’antiracisme ?

Faut-il d’abord combattre le capitalisme ou les discriminations racistes, sexistes, homophobes, etc. ? Qu’est-ce qui importe vraiment : la question sociale ou les questions « sociétales » ? Si la question semble difficile, c’est peut-être parce qu’elle est mal posée.

Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté (août 1963) © By Center for Jewish History, NYC - March on Washington for Jobs and Freedom, Martin Luther King, Jr. and Joachim Prinz pictured, 1963- Uploaded by oaktree_b, Public Domain, Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté (août 1963) © By Center for Jewish History, NYC - March on Washington for Jobs and Freedom, Martin Luther King, Jr. and Joachim Prinz pictured, 1963- Uploaded by oaktree_b, Public Domain,

 

« Controverses périphériques »

L’autre jour, j’ai lu un article de Bruno Guigue sur AgoraVox : Benoît Hamon, voiture-balai d’un PS vermoulu. Si j’ai trouvé la plupart des arguments de l’auteur convaincants, ces quelques lignes m’ont laissé perplexe : « De la théorie du genre à l’antisémitisme, du mariage pour tous au voile islamique, de la réforme de l’orthographe à la gestation pour autrui, de la dépénalisation du cannabis au revenu universel, le PS adore les controverses périphériques. Illusionniste par goût et par profession, il a une dilection particulière pour ces écrans de fumée qu'on jette aux yeux des citoyens médusés. M. Hamon va nous en servir, de la poudre aux yeux, vous allez voir. » D’après Bruno Guigue, le parti socialiste débat de questions secondaires pour mieux s’attaquer aux droits sociaux des travailleurs, conquis de haute lutte au cours du 20ème siècle. Cette idée n’est pas sans rappeler un livre d’un universitaire états-unien, Walter Benn Michaels, qui résume sa thèse dans cet articleD’après Michaels, le parti démocrate a délaissé toute projet de justice sociale au profit d’une lutte contre les discriminations racistes, sexistes ou homophobes. Ce faisant, il a accepté que se creusent toujours plus les inégalités économiques. Car le « néolibéralisme s’accommode sans peine des questions de race et de genre. »

 Si les articles de Walter Benn Michaels et de Bruno Guigue sont si séduisants, c’est qu’ils comportent une grande part de vérité. Il est indéniable que la gauche de gouvernement s’est depuis longtemps détournée de la question sociale, et pas seulement en France. Elle a même été, dans bien des cas, le fer de lance du capitalisme néolibéral, comme en témoignent le parti démocrate sous Bill Clinton, le New Labour de Tony Blair,  la social-démocratie de Schröder ou le « socialisme » à la sauce vallsienne. Par ailleurs, il est certain que les questions dites « sociétales » sont utilisées pour faire oublier aux électeurs la politique résolument antisociale menée par le gouvernement. Sur ce point, Bruno Guigue a raison de parler d’écrans de fumée. Est-ce à dire que toutes ces questions soient « périphériques » ? Et faut-il penser, comme Michaels, qu’elles sont sans lien avec la question des inégalités économiques ? Je suis convaincu du contraire.

 Justifier l’injustifiable

 En apparence, certes, l’anticapitalisme n’a rien à voir avec la lutte contre les discriminations racistes, xénophobes, sexistes ou homophobes. On pourrait même penser que le capitalisme a beaucoup fait pour affaiblir les préjugés contre les gens « de couleur », les étrangers, les femmes ou les gays. Car qu’est-ce que le capitalisme, sinon le règne d’une puissance qui n’a ni couleur, ni genre, ni sexualité : l’argent ? Cette puissance, dans le cadre de la mondialisation néolibérale, semble même avoir perdu toute caractéristique nationale. Ceux qui dominent, dans une société capitaliste, ce sont ceux qui ont assez d’argent pour pouvoir l’investir dans des spéculations juteuses, de manière à pouvoir accumuler toujours plus de capital. Peu importe la couleur, l’état-civil, la nationalité ou les préférences sexuelles d’un capitaliste. Ce qui compte, c’est l’ampleur de sa fortune. Plus son capital est important, plus il aura d’influence dans les conseils d’administration des grandes entreprises, sur les marchés financiers ou dans les couloirs des parlements nationaux ou européens. On peut d’ailleurs faire un parallèle entre la montée en puissance de la grande bourgeoisie et la proclamation des droits de l’homme en 1789. Les privilèges de la noblesse et du clergé sont abolis, au profit d’une égalité juridique des hommes. Désormais, les inégalités sociales ne sont plus fondées sur la naissance, mais sur la fortune.

 Cependant, il est intéressant de noter que la majorité des révolutionnaires français considérait certains hommes comme plus égaux que les autres – non seulement sur le plan financier, mais aussi d’un point de vue juridique et politique. Aussi ont-ils refusé le droit de vote aux femmes et aux pauvres. Quant à l’esclavage, il n’a été aboli que tardivement, en 1794. Comment expliquer cette étrange contradiction ? Faut-il y voir la persistance de préjugés anciens, bien antérieurs au capitalisme et à la montée en puissance de la bourgeoisie ? Oui, sans doute. Mais on peut aussi penser que le capitalisme a besoin de tels préjugés pour subsister.

 Il s’agit en effet d’un système extrêmement inégalitaire, qui produit et reproduit sans cesse des rapports de domination. La différence entre les capitalistes et les simples salariés n’est pas seulement quantitative. Ceux qui possèdent un capital suffisant ont les moyens de s’enrichir toujours plus, et de transmettre leur capital à leur famille. Par là même, ils ont un immense pouvoir économique et politique sur ceux qui n’ont aucun capital, ou même sur ceux qui n’ont qu’un capital minime et fragile, telles les parts détenues par les petits actionnaires d’une entreprise. Pour rendre ces inégalités supportables, il est nécessaire de les justifier d’une manière ou d’une autre. Et pour ce faire, il existe deux types de discours relativement efficaces. Le premier consiste à dire que l’être humain est libre, qu’il est le maître de son destin. « Quand on veut, on peut », comme disait un ancien président de la République. Ceux qui sont au sommet de la société l’ont mérité. Ils ont fait de longues et pénibles études. Ils ont travaillé dur. Ceux qui sont en bas de l’échelle – ouvriers, chômeurs, précaires, sans abris, sans dents, etc. – eh bin ! c’est rien que des feignants. Ils ont choisi la voie de la facilité. N'ont rien foutu à l’école. Tant pis pour eux !

 Mais il existe un autre manière de légitimer l’ordre social : elle consiste à fonder celui-ci sur une prétendue hiérarchie naturelle entre les hommes. Si on adopte ce point de vue, on n’attribuera pas le faible niveau d’un élève à sa mauvaise volonté, mais à ses capacités limitées. « Le pauvre ! Il fait ce qu’il peut, mais il n’est pas doué…. » Le racisme et le sexisme sont des préjugés de cet ordre. Ils permettent de légitimer des inégalités sociales au nom de prétendues inégalités naturelles. C’est ainsi, par exemple, qu’il existe une corrélation entre la féminisation et la dévalorisation d’une profession. Quand une profession devient moins prestigieuse (et par là moins lucrative, bien souvent), elle est délaissée par les hommes et abandonnée aux femmes. En France, c’est quelque chose d’assez visible dans l’enseignement, la médecine ou la justice, par exemple. Cf. à ce sujet Pierre Bourdieu, La domination masculine (Seuil). De la même manière, la présence massive de personnes noires ou basanées dans les quartiers populaires accrédite l’idée qu’il y a un lien nécessaire entre une apparence physique et un niveau social. Les inégalités sociales tendent alors à se « naturaliser », c’est-à-dire à sembler naturelles.

 Bien entendu, cette mentalité raciste ne prend pas forcément la forme d’un discours bien construit et explicite. Le racisme « scientifique », qui avait pignon sur rue au 19ème siècle et au début du 20ème siècle, s’est largement discrédité, si bien qu’il y a aujourd’hui peu de gens en Europe occidentale pour soutenir que la valeur intellectuelle ou morale d’une personne dépend de la couleur de sa peau. Le racisme prend moins la forme d’un discours abstrait et théorique que d’un ensemble d’affects, d’images, de stéréotypes et de réflexes plus ou moins conscients. Il ne consiste pas à défendre des thèses, mais à associer des émotions ou des images négatives à certaines apparences physiques.

 Par ailleurs, il existe un préjugé qui joue un rôle comparable au racisme. Il s’agit de ce qu’on appelle l’« essentialisation » des cultures. Cette forme d’ethnocentrisme ne se contente pas de hiérarchiser les cultures. Elle en fait des blocs homogènes et stables, en faisant abstraction de leurs contradictions internes et des facteurs sociaux, économiques et géopolitiques qui les contraignent à évoluer historiquement. C’est ainsi, par exemple, qu’on présente parfois l’islam comme une religion dont la nature serait indépendante des contextes sociaux et historiques. Pour les uns, il serait par définition pacifique et tolérant. Pour les autres, ce serait forcément une religion violente et fanatique. Dans les deux cas, la culture est représentée – paradoxalement – comme une sorte de nature. Si tu as été élevé dans une certaine culture, alors tu as forcément telle et telle caractéristiques, et tu ne peux pas échapper à ton destin, à moins peut-être de rompre radicalement avec cette culture. On voit bien que ce genre de préjugé conduit presque au même résultat que le racisme proprement dit. Dans les deux cas, on est amené à considérer qu’une société est constitué de groupes ayant des natures différentes, ce qui rend plus acceptables les inégalités de pouvoir, d’instruction et de richesses.

 Diviser pour régner

 Bien entendu, mon propos n’est pas entièrement convaincant. On pourrait en effet m’objecter que les femmes et les personnes « de couleur » – comme on disait jadis –ne sont pas les seules victimes du capitalisme. Il est indéniable, effectivement, que le déclassement, la pauvreté, la précarité, le chômage de longue durée et le mal-logement touchent un grand nombre d’hommes blancs. Les différences de classe sont loin de recouvrir entièrement les différences de genre (entre hommes et femmes) ou de « races », même si les femmes et les Non-Blancs sont davantage exposés que les hommes blancs à la précarité et à la pauvreté. Ce fait pourrait constituer une faiblesse pour le capitalisme. Les hommes et les femmes, les Blancs et les Non-Blancs pourraient se dire les uns aux autres : « Nous sommes tous dans le même bateau. Attaquons-nous à l’ennemi commun : un système économique et politique particulièrement injuste, dont seule une petite minorité bénéficie. » Malheureusement, ce discours est encore peu audible, pour l’instant. Au lieu de s’unir pour mettre en place une répartition équitable des richesses, du temps de travail et du pouvoir politique, les victimes du capitalisme s’affrontent les unes aux autres, pour le plus grand profit de l’oligarchie capitaliste.

 Beaucoup de « Français de souche » – dont les ancêtres, souvent italiens, polonais ou espagnols, n’ont pas toujours été accueillis à bras ouverts par la patrie des droits de l’homme – déversent leur rancœur sur les étrangers, mais aussi sur des compatriotes dont le seul tort est d’être musulmans, d’avoir une peau trop foncée ou de porter un nom originaire du Maghreb ou d’Afrique sub-saharienne. Ces derniers, quant à eux, ont souvent tendance à déverser leur rancœur contre les « Français » – donnant ainsi raison à ces « Français de souche » qui se croient plus français que les autres – ou contre la police, sans voir que celle-ci n’est que le bras armé d’un vaste système de domination, et qu’on ne pourra pas mettre fin aux abus de la police tant qu’on n’aura pas renversé l’oligarchie capitaliste.

 Des remarques analogues pourraient être faites pour les rapports entre hommes et femmes. Certains hommes voient dans les femmes des concurrentes sur le marché du travail et aimeraient bien les cantonner dans leur foyer. Certaines femmes dénoncent à juste titre les injustices qui leur sont faites, mais sans s’attaquer en même temps à un système dont les hommes sont également victimes, même si c’est à un moindre degré. Quelques féministes vont même jusqu’à se faire complice de ce système en stigmatisant les musulmans.

 Quant à l’homophobie, dont je n’ai pas encore parlé, elle joue un rôle non négligeable dans le maintien en place du capitalisme. Un certain nombre d’homosexuels, en effet, cautionnent le discours de l’extrême droite en prenant part à la grande croisade contre les musulmans qui enflamme l’occident depuis une quinzaine d’années. Caroline Fourest est un bon exemple de ces militants qui font le jeu du capitalisme en s’acharnant sur des boucs émissaires. Cf. à ce sujet le texte n°1 en annexe.

 Convergences des luttes

 Il n’y a donc pas à choisir entre les questions sociétales et la question sociale, entre la lutte contre les discriminations et la lutte des classes. Toutes ces questions sont plus ou moins solidaires.

 Si on se contente de lutter contre le racisme sans réduire les inégalités de richesses, on est à peu près sûr de manquer son but. Les personnes victimes de discriminations racistes, en effet, sont généralement issues de milieux populaires. Sans une révolution, ou du moins une réforme profonde du système économique, ces personnes  ne peuvent que rester enfoncées dans la pauvreté et la précarité. Et comme les inégalités sociales tendent à se reproduire de génération en génération, les enfants de ces personnes se retrouveront encore plus défavorisées. C’est ce que semble avoir compris Martin Luther King. Dans l’article que j’ai mentionné plus hautWalter Benn Michaels révèle une facette méconnue du militant afro-américain : « En août 1967, trois ans après le vote du Civil Rights Act, alors que l’effort pour traduire dans la réalité les droits garantis par ces lois n’en était qu’à ses débuts, Martin Luther King posait déjà la question : « Quelle sera notre prochaine étape ? » Le pasteur était assurément un grand dirigeant des luttes pour les droits civiques, mais il était davantage que cela ; les objectifs qui lui importaient allaient au-delà. Il s’agissait de comprendre la présence aux Etats-Unis de quarante millions de pauvres, ce qui le conduisait « à interroger le système économique, à réclamer une meilleure répartition des richesses, à mettre en cause l’économie capitaliste ». »

 Malheureusement ce discours de bon sens n’a pas été suffisamment entendu. Même si la lutte contre les droits civiques aux États-Unis a permis d’indéniables succès, la situation des Noirs est toujours scandaleuse, non seulement à cause d’un retour en force du racisme (y compris sous la forme de lois discriminatoires), mais à cause de la persistance de fortes inégalités économiques. Cf. à ce sujet le texte n°2 en annexe. En Afrique du Sud, la situation est encore pire. Alors que l’ANC avait longtemps milité pour l’instauration d’un régime socialiste, elle a accepté de se convertir au capitalisme néolibéral en échange de la fin de l’Apartheid. Le résultat a été catastrophique. Même si une bourgeoisie noire (ultra-minoritaire) a émergé depuis une vingtaine d’années, le fossé entre Noirs et Blancs s’est considérablement agrandi sur le plan économique. Cf. à ce sujet le texte n°3 en annexe.

De la même manière, vouloir lutter contre le sexisme sans combattre le capitalisme, c’est accepter des inégalités dont les femmes sont les premières victimes. Cf. à ce sujet le texte n°4 en annexe.

Quant à la lutte contre l’homophobie, elle peut s’avérer contre-productive si elle est menée exclusivement par des défenseurs de l’oligarchie capitaliste. Le mariage pour tous constitue en soi un progrès juridique, moral et politique. Mais il est regrettable qu’il reste associé au quinquennat d’un président dont le véritable ami était la Finance ! Pour beaucoup de gens, la défense des droits des homosexuels n’est qu’un gadget de bobos sociaux-libéraux – alors même qu’il n’y a aucune raison de penser que l’homosexualité soit davantage présente dans la bourgeoisie que dans le prolétariat.

La lutte contre les discriminations racistes, sexistes et homophobes a donc d’autant plus de chances d’être victorieuse qu’elle sera couplée avec une lutte contre le capitalisme et la pseudo-démocratie parlementaire. Mais la réciproque est tout aussi vraie. Les discriminations légales ou illégales sont très utiles à l’oligarchie, car elles divisent les masses opprimées. Lutter contre ces discriminations, ce n’est donc pas se détourner de la question sociale ni de l’anticapitalisme. Bien au contraire ! 

 Il serait d’ailleurs illusoire de prétendre convertir à l’anticapitalisme les victimes de ces discriminations en leur tenant un discours purement économique. « Certes, c’est dégueulasse, toutes les injustices que tu subis. Mais bon, le vrai problème n’est pas là. Ce qui compte, vois-tu, c’est la lutte des classes dominées contre la dictature du Capital. » Il suffit d’avoir un peu d’empathie pour s’en rendre compte : un tel propos ne peut que rebuter ceux qui souffrent du racisme, du sexisme ou de l’homophobie.

 Annexes

 Texte n°1 : extrait de Les croisades de Caroline Fourest

Article de Mathieu Magnaudeix paru sur Mediapart le 23 février 2017

 À la fin des années 1990, Didier Lestrade, le cofondateur de Têtu, se rappelle avoir vu débarquer dans les locaux du journal une jeune pigiste déterminée. « Tu ne pouvais pas être plus communautaire qu’elle, se souvient-il. Elle était très bosseuse, son boulot sur l’extrême droite était intéressant. » En 2012, dans un livre énervé au titre évocateur, Pourquoi les gays sont passés à droite, celui qui est aussi une figure de la lutte antisida à Act Up-Paris tutoie avec véhémence cette ancienne collaboratrice anonyme qui s’appelait C. Fourest.

« Nous nous désolidarisons de toi, tout de suite, tu nous as engagés dans une voie qui n’a jamais été la nôtre, et tu devrais avoir honte. […] S’associer avec les pires secteurs politiques et médiatiques du pays contre une autre minorité, on ne l’a jamais fait. Tu as ouvert une porte qui a laissé passer un discours sinistre et libéré la parole raciste. » « Le “combat” mené par C. Fourest et la “libération” de la parole ont un prix terrible, écrit-il dans son livre.L’image de l’homosexualité que donne cette gauche au reste du monde est celle d’une homosexualité blanche et bourgeoise qui s’attaque à des millions de personnes dont la majorité est pauvre. […] On utilise la défense de la minorité gay comme repoussoir à la frontière. C’est ça l’homonationalisme LGBT. »

Texte n°2 : extrait d'Une bien longue marche vers l’égalité raciale

Article de Sylvie Laurent, paru sur le site du Monde diplomatique le 27 août 2013

 Grâce aux dissidents des années 1960, il y a aujourd’hui 1,4 million de jeunes hommes noirs à l’université. Pendant ce temps, 840 000 sont en prison, soit près de 40 % des détenus, alors qu’ils sont 14 % de la population américaine. A cause de la prison, il y a, en 2013, plus de Noirs privés de leur droit de vote qu’en 1870, année qui vit ce droit leur être accordé. King n’imaginait sans doute pas une telle régression démocratique en paraphant le « Voting Right Act ».

 Mais la mesure du progrès depuis 1963 doit s’évaluer à l’aune de la principale revendication des marcheurs de Washington : l’accès à l’emploi. Or, hier comme aujourd’hui, le taux de chômage des Noirs est le double de celui des Blancs et la proportion d’enfants noirs pauvres est trois fois plus élevée que celle des autres. La crise a encore renforcé les inégalités et aujourd’hui, le patrimoine moyen d’une famille blanche est vingt fois plus important que celui d’une famille noire. Malgré les lois votées, la discrimination est également de nature salariale : depuis la mort de King, l’écart de revenu entre un travailleur blanc et un travailleur noir n’a été réduit que de 3 cents pour un dollar.

 Texte n°3 : extrait de La stratégie du choc de Naomi Klein (p. 262-263) – Éditions Leméac, Actes Sud – 2008

 Plus de dix ans après que l’Afrique du Sud eut décidé d’opter pour le thatchérisme comme moyen d’assurer la justice par voie de percolation, les résultats de l’expérience sont proprement scandaleux. Voyons quelques chiffres :

 * Depuis 1994, année de l’arrivée au pouvoir de l’ANC, le nombre de personnes qui vivent avec moins d’un dollar par jour a doublé, passant de deux millions à quatre millions en 2006.

* Entre 1991 et 2002, le taux de chômage des Noirs sud-africains a plus que doublé, passant de 23 à 48 %.

* Seulement 5000 des 35 millions de Noirs que compte l’Afrique du Sud gagnent plus de 60 000 dollars par année. Le nombre de Blancs qui se trouvent dans cette fourchette salariale est vingt fois plus élevé, et nombreux sont ceux qui gagnent bien davantage.

* Le gouvernement de l’ANC a construit 1,8 million de logements ; pendant ce temps, deux millions de personnes ont été jetées à la rue.

* Près d’un million de personnes ont été expulsées d’exploitations agricoles au cours de la première décennie de la démocratie.

* Conséquence de ces évictions : le nombre de personnes qui vivent dans des cabanes de fortune a augmenté de 50 %. En 2006, plus d’un Sud-Africain sur quatre vivait dans des cabanes situées dans des bidonvilles officieux, souvent sans eau courante et sans électricité.

 

Texte n°4 : Article paru en 2016 sur le site du syndicat FSU-Finances

 

Projet de loi Travail (El Khomri) les femmes premières victimes

 

Le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle CSEP (rattaché au ministère des Droits des femmes) a rendu un avis le 11 mars 2016, sur le projet de loi travail. (source Le Parisien)

Ses conclusions devraient alerter le monde du travail et nos gouvernants quant à la nocivité de ce projet de loi :

« Un déséquilibre apparaît dans ce texte en défaveur des salarié(e)s et singulièrement des femmes ».

« Même si ces mesures ne visent pas explicitement une dégradation de la situation des femmes, elles auront un impact négatif sur elles. Il s’agit bien d’un risque de discrimination indirecte. »

Le Conseil souligne que ce projet aura un impact sur le Code du travail dont certains articles seront même « moins-disant » par rapport aux règles européennes.

L’inversion de la hiérarchie des normes, élément majeur du projet de la loi Travail, permettra la primauté des accords d’entreprise sur les accords de branche ou la loi. Ce principe est nuisible aux avancées de l’égalité professionnelle selon l’avis du CSEP. En effet « les femmes sont plus nombreuses dans les secteurs les moins couverts syndicalement », (commerce, aide à domicile, PME de moins de 50 salariés car les syndicats y sont très peu implantés).

« Le temps de travail, premier facteur discriminant pour les femmes ».

Ce projet de loi augmente la flexibilité : accroissement des durées maximales de travail, possibilités pour l’employeur de modifier de façon unilatérale les horaires.

Le Conseil dénonce un « risque de licenciement plus grand pour les femmes ».

En effet en élargissant les accords « compétitivité » la nouvelle loi permettrait aux employeurs d’imposer une modulation des horaires de travail, des salaires, de la mobilité. Le salarié qui refuserait serait alors licencié.

« Ces mesures sont particulièrement défavorables aux femmes, pour qui cela peut signifier d’être obligé de renoncer à son emploi. Car du fait d’autres charges qu’elles assument, elles ont beaucoup moins de possibilités d’adaptation ».

Le Conseil redoute « une régression » sur les congés légaux « de solidarité familiale » et « de proche aidant »car leur durée ne serait plus fixée par la loi et ils pourraient être ainsi réduits. Ce type de congés est utilisé pour l’essentiel par des femmes.

 

Voilà de nouvelles raisons et arguments pour exiger le retrait pur et simple de ce projet de loi qui est vrai danger pour toutes et tous les salarié-e-s.

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