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Billet de blog 5 nov. 2021

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Voyage au cœur de la « démocratie »

Comme tous les bons livres de science-fiction, La dignité des ombres n'est pas un simple divertissement : il nous parle de notre temps, de notre société, et de ce régime peu ragoûtant que nous osons encore appeler « démocratie ».

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La liberté guidant le peuple (détail) © Delacroix

Matthieu Niango a de la suite dans les idées. Après avoir observé de près le monde sans pitié de la politique politicienne (il a été conseiller dans divers cabinets ministériels), il a co-fondé À nous la démocratie !, mouvement « visant à construire la démocratie directe en France et en Europe ». Peu après, il a écrit un essai remarquable (La démocratie sans maîtres), où il démontait les arguments utilisés d'ordinaire pour justifier le régime parlementaire et discréditer l'idée d'une participation directe des citoyens à la vie politique. C'est dire si Matthieu Niango a la passion de la démocratie. Avec La dignité des ombres, nous retrouvons un peu l'univers intellectuel de La démocratie sans maîtres, mais sous une forme bien différente : cette fois-ci, il ne s'agit plus d'un essai, mais d'un roman. Ce n'est sans doute pas un hasard. Même si la forme romanesque n'interdit pas complètement des analyses théoriques (cf. Tolstoï, Proust, Musil...), elle se distingue tout de même de la philosophie ou de la science politique en ce qu'elle implique toujours des personnages de chair et de sang, qui vivent des situations concrètes. Or, la politique ne se réduit pas à de grandes idées, ni à des processus socio-économiques impersonnels : elle est toujours l'affaire d'êtres humains particuliers, qui sont mus par leurs passions au moins autant que par des raisonnements abstraits ou des calculs rationnels. Il n'est pas impossible que Matthieu Niango ait pris pleinement conscience de cela lors de ses rencontres avec des Gilets jaunes, dont il a tiré un livre paru en janvier 2020.

Mais revenons à La dignité des ombres. Il serait stupide et vain de vouloir résumer ce livre – stupide, parce que cela en gâcherait la lecture, et vain parce qu'un tel résumé serait forcément réducteur. Disons qu'il est comparable à l'excellente série The Wire (Sur écoute) : il commence comme une histoire policière et devient, progressivement, une vaste fresque sociologique, politique, voire anthropologique – à ceci près qu'une fresque est immobile, alors que la société décrite dans La dignité des ombres n'est statique qu'en apparence, travaillée qu'elle est par une fièvre secrète, dont on pressent qu'elle pourrait produire bientôt de spectaculaires convulsions. En cherchant à résoudre des énigmes qui semblent relever du fait divers (disparition de torches, puis d'un jeune homme), l'enquêteur Cham est amené à découvrir peu à peu un pays dont il ignore presque tout : sa propre patrie, la cité de Nimrod.

Nimrod n'est pas une utopie, malgré son apparence paisible, prospère et démocratique. Mais ce n'est pas non plus une dystopie. Contrairement à Orwell ou à Huxley, Matthieu Niango ne cherche pas à nous mettre en garde contre la menace d'un totalitarisme à venir. En réalité, la société nimrodienne est à certains égards meilleure que la nôtre. Le racisme semble y avoir disparu. Cham a la peau foncée mais, malgré ce que pourrait laisser penser son nom, il n'est aucunement maudit pour cela. Ensuite, la méritocratie n'est pas tout à fait un leurre dans la cité de Nimrod : au rebours de ce qui se fait dans les sociétés actuelles, les cartes y sont souvent rebattues. À l'issue d'un Grand Concours annuel, les compétences des citoyens sont réévaluées, ce qui peut théoriquement conduire à modifier leur statut social. Enfin, la participation des Nimrodiens à la vie politique est très supérieure à celle qu'on peut observer en France, ou même en Suisse. Même les personnes condamnées par la justice peuvent contribuer à améliorer la démocratie nimrodienne : si elles parviennent à convaincre leurs concitoyens qu'elles ont été contraintes à transgresser la loi par un vice de cette dernière, elles sont acquittées. (Le livre fourmille de telles idées, et ce n'est pas le moindre de ses mérites).

Il s'en faut de beaucoup, pourtant, que la société nimrodienne soit égalitaire. Au sommet de la hiérarchie trônent les « Lumineux », ceux qui possèdent la maîtrise de l'énergie (le « feu », dans le langage naïf des citoyens lambda). Leur rôle est particulièrement crucial pour Nimrod, qui est sise dans une région où l'obscurité règne la moitié de l'année. (On devine que l'humanité a été contrainte de se réfugier près des pôles, le dérèglement climatique ayant pris une forme particulièrement sévère dans les décennies précédentes à cause de l'incurie, de l'égoïsme et de la bêtise de nos dirigeants et de leurs électeurs). Sous l'autorité des « Lumineux » se trouvent, par ordre décroissant, les « Chantres », intellectuels qui se consacrent principalement à l'enseignement et aux médias (avec tout ce que cela implique de propagande politique), les « Porte-Lumière » (dont Cham fait partie) et les « Luminés » (la classe ouvrière). Enfin, tout en bas de l'échelle, vivotent les « Ombres », c'est-à-dire les personnes qui ont été exclues de la vie sociale et politique parce qu'elles n'ont pas réussi à prouver, lors du Grand Concours, qu'elles étaient en mesure de faire un travail qu'une machine ne pourrait pas effectuer à leur place. L'injustice qu'elles subissent est par nature très difficile à combattre, car elle consiste justement dans le fait de les rendre invisibles. Cham, qui n'est pourtant pas un imbécile ni un monstre d'égoïsme, n'avait jamais vraiment pris conscience du problème avant que son enquête ne le contraigne à se confronter à la réalité concrète, et à voir dans les Ombres, non une masse abstraite de loosers, mais des personnes comme lui, douées d'intelligence, de sensibilité et de qualités morales.

Et cette prise de conscience, bien entendu, c'est aussi celle des lecteurs et des lectrices du roman. En s'identifiant à Cham, ils éprouvent le désir d'en savoir plus sur cette société exotique, Nimrod. Mais, pour peu qu'ils ne soient pas totalement obtus, ils comprennent bien vite qu'ils sont en train d'explorer leur propre société. Nous avons sans cesse à la bouche les mots « démocratie », « république », « liberté », « égalité », « fraternité »... mais notre société est au moins aussi froide, violente, cruelle, technocratique, tyrannique, que la cité de Nimrod. Nous pouvons rire de la suffisance des « Lumineux », mais au moins ont-ils de réelles compétences techniques, alors qu'on peut avoir de sérieux doutes sur celles de nos « élites » politiques, biberonnées durant leurs études au lait frelaté d'une « science » économique que le très courtois Jacques Généreux, lui-même économiste et professeur à Sciences Po Paris, ne peut désigner autrement que par ce vilain mot de « connerie ». En lisant le roman de Matthieu Niango, nous nous indignons – et à juste titre – du sort que les Nimrodiens réservent aux Ombres. Mais notre société traite-t-elle plus humainement les chômeurs et les chômeuses – mais aussi tous les gens qui, justement pour éviter l'enfer du chômage, acceptent de travailler dans des conditions effroyables ? Stigmatisées par la France d'en-bas et par la France d'en-haut – et jusqu'au sommet de l'État – les personnes sans emploi sont souvent poussées à la dépression, voire au suicide. Certes, le droit de vote ne leur est pas retiré... Mais notre système politique a été conçu pour empêcher toute alternative véritable, donc pour causer une abstention massive, notamment dans les catégories sociales les moins favorisées : chômeurs et chômeuses de longue durée, travailleuses et travailleurs précaires, personnes radiées des listes de Pôle Emploi.....

Je terminerai par quelques mots sur le titre du roman de Matthieu Niango : La dignité des ombres. Ce titre n'est pas seulement beau : il a un sens profond. Nous avons l'habitude d'expliquer les révoltes sociales et les révolutions par des causes économiques, et en particulier par un accroissement des inégalités de richesses ; et nous avons raison de le faire. Toutefois, l'être humain n'est pas seulement mu par la faim ou le désir d'améliorer ses conditions matérielles d'existence : s'il se révolte, c'est aussi pour manifester sa dignité, à ses propres yeux comme aux yeux d'autrui. En méprisant de plus en plus ouvertement les classes populaires, nos dirigeants jupitériens sont peut-être en train de préparer un soulèvement d'une telle ampleur qu'ils en viendront à regretter le bon vieux temps des Gilets jaunes.

Annexe

Pour illustrer et prolonger mon propos sur la dignité des opprimés, je renvoie les lecteurs et les lectrices à un excellent article de Pierre Souchon, publié en 2013 dans Le Monde diplomatique, et accessible à tout le monde, y compris aux personnes qui ne sont pas abonnées. Il comporte notamment un passage très intéressant, où des syndicalistes tunisiennes expliquent à des syndicalistes français comment elles s'y sont prises pour mobiliser leurs collègues. Voici l'extrait en question.

« Le déjeuner s’étire de desserts en cafés, et la version patronale devient un lointain souvenir : les réticences initiales des syndicalistes français s’effacent. Si le charisme de Mmes Jebali et Dridi y est pour beaucoup, c’est aussi que « ces violences, ces menaces de mort, cette répression, ça vous est arrivé à vous, mais si on laisse faire, ça veut dire que ça peut nous arriver aussi », souligne M. Delmas, émerveillé par le soutien dont jouissent encore les deux syndicalistes au sein de leur usine :

« Comme vous avez fait pour avoir autant de gens avec vous ? Nous, on est combatifs, mais on a trente adhérents...

On a travaillé sur le respect, raconte Mme Jebali. Dès les premiers jours du syndicat, on a demandé l’arrêt des insultes envers les ouvrières, des comportements inadmissibles : des cadres entraient dans les vestiaires des filles, les appelaient “les mauvaises graines”... Tout cela a cessé, et l’ambiance s’est métamorphosée dans les ateliers. On est passé aux conditions salariales longtemps après. Vous savez, aujourd’hui, les ouvrières disent à la direction : “On est prêtes à revenir à nos salaires initiaux, à les diviser de moitié, mais rendez-nous le syndicat.” Tout simplement parce que depuis notre licenciement, il n’y a plus de respect. »

M. Delmas tape du poing sur la table :

« C’est incroyable, ce que tu dis, Sonia ! Mais on est nuls, nous, ici ! »

Il prend à témoin ses camarades :

« Qu’est-ce qu’il y a d’affiché, les gars, dans notre local syndical ? Les augmentations de salaires, c’est tout ! Les grilles indiciaires, nos revendications là-dessus… Alors que lorsque je passe dans les ateliers, tout le monde me parle de respect ! “Tu sais pas comment tel chef m’a parlé ? Tu sais que tel type me dit même pas bonjour quand il passe ?”

Faut qu’on suive un stage de formation en Tunisie, sourit M. Coste. »

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