Pour en finir avec la soumission

Sans enthousiasme, nous continuons à nous soumettre à un ordre social profondément injuste. Cela tient en particulier à notre infantilisme. Le mouvement d'émancipation des lumières est loin d'être terminé...

Madonna della Misericordia © Piero della Francesca Madonna della Misericordia © Piero della Francesca

Infantilisme

Dans un précédent article, j’ai tâché d’expliquer pourquoi le capitalisme parvient à se maintenir et à accroître son emprise sur les corps et les esprits. J'y ai exploré quelques pistes, en m'appuyant notamment sur un livre de Fabian Scheidler, La fin de la mégamachine. Je vais maintenant développer une idée qui avait seulement été ébauchée, à savoir qu'une bonne partie de notre soumission vient de notre infantilisme. Comme l’expliquait le psychologue Milgram, le sujet qui obéit à une autorité perd son autonomie intellectuelle et morale : il devient un instrument docile entre les mains du supérieur hiérarchique, même s’il reçoit des ordres contraires à sa raison ou à ses principes personnels. On peut voir là une forme d’infantilisme, si on admet que l’enfance est une période de la vie où on a peu de responsabilités, et où l’on s'en remet en grande partie à autrui pour savoir ce qu’il faut faire, ce qui est bien ou mal, vrai ou faux, etc.

Cet infantilisme peut également se détecter dans le comportement des consommateurs. Une des raisons pour lesquelles la machine capitaliste peut tourner, c’est que l’appétit des gens est insatiable. Une fois qu’ils ont pourvu à leurs besoins primaires, ceux qui ont assez d’argent achètent des biens peu utiles : de nouveaux vêtements (alors que les anciens ne sont pas usés), une voiture puissante, de nouveaux gadgets, une résidence secondaire, une opération de chirurgie esthétique, un yacht… Une fois qu’on est devenu millionnaire, on a l’impression d’être vraiment riche. Et puis on se rend compte qu’on est presque pauvre en comparaison des milliardaires – d’où le besoin d’accroître encore sa richesses. Cette maladie touche sans doute toutes les classes sociales, à des degrés divers. Elle s'explique, au moins en partie, par la peur d’être méprisé ou marginalisé, mais aussi par le désir d’être admiré. Même lorsque nous nous goinfrons de nourriture et de drogues légales ou illégales, nous cherchons à pallier un sentiment de solitude, une frustration sexuelle ou affective. Tous nos achats superflus manifestent notre dépendance psychique à l'égard d'autrui et à la manière dont il nous considère. Finalement, nous n’avons guère changé depuis cet âge où nous disions : « Regarde Maman, je vais faire un tour de magie ! Regarde Papa comme je dessine bien ! » Encore y a-t-il, dans notre frénésie de consommation, quelque chose de plus puéril encore : l’enfant qui dessine ou fait un tour de magie a au moins la fierté de montrer à ses parents le fruit d’un travail personnel, alors que les produits de consommation censés rehausser notre prestige ont été réalisés par d’autres que nous.

Cela dit, il y a tout de même quelque chose de puéril dans le fait de se servir de son travail pour être admiré par autrui. Or, cette forme d'infantilisme – tout comme la frénésie de consommation, la soif de pouvoir et l'obéissance à l'autorité – est l'un des principaux carburants du capitalisme actuel. Des formes relativement récentes de management incitent les salariés à s' « épanouir » dans leur travail à s'investir corps et âme dans l'entreprise, cette merveilleuse famille de substitution. De cette manière, ils deviennent complices de l'exploitation dont ils sont victimes. Cela conduit bien souvent à un épuisement moral et physique (le fameux « burn-out »), voire à des suicides, lorsque les salariés sont récompensés de leur labeur par le mépris et le harcèlement. Cela a été bien expliqué dans plusieurs documentaires, et notamment dans J'ai très mal au travail de Jean-Michel Carré.

Qu’en est-il maintenant des gens qui nous dirigent, que ce soit au niveau de l’État ou dans les entreprises ? Ne sont-ils pas plus adultes que nous ? Après tout, si nous leur obéissons, ce n’est pas seulement parce qu'ils peuvent nous y contraindre : c’est aussi parce que nous leur reconnaissons une certaine autorité, à la manière dont un enfant fait confiance aux adultes qui se chargent de les éduquer et de les nourrir. Mais il y a fort à parier que ces gens sont souvent aussi infantiles que nous, pour ne pas dire davantage. Pour accéder aux plus hautes sphères de la société, la compétition est rude (même si les hasards de la naissance jouent un rôle prépondérant dans la sélection). C'est dire que les dirigeants politiques et économiques se sont battus pour accéder à cette place, dévorés qu'ils étaient par leur ambition. Et ils sont prêts à tout pour conserver leur place, voire pour accroître leur puissance. Comme des enfants qui s'empiffrent de friandises sans pouvoir s'arrêter, ils cherchent à accumuler toujours plus de biens matériels, mais aussi d'honneur, de prestige. Ils veulent qu'on les flatte, qu'on se courbe devant eux. Si vraiment ils avaient confiance en leur propre valeur, comme des adultes dignes de ce nom, ils ne chercheraient pas à contempler une image positive d'eux-mêmes dans le regard d'autrui.

Des lumières bien faiblardes

Cette idée d'infantilisme n'a rien de très original, je l'avoue. On la trouve notamment chez Sigmund Freud, qui l'a lui-même empruntée, probablement, aux philosophes du 18ème siècle. En ces temps-là, les autorités religieuses et politiques n'avaient pas peur de se présenter explicitement comme des figures parentales. Le roi était le père du peuple. L'institution ecclésiale, dans le monde catholique, était « notre Sainte Mère l'Église », et son dirigeant – comme c'est encore le cas aujourd'hui – était appelé « Papa » ou « Très-Saint Père ». Le mouvement des lumières, s'est présenté comme une entrée dans l'âge adulte, un processus collectif d'auto-émancipation à l'égard des tutelles pseudo-parentales. Cela a été dit clairement par celui qui est peut-être le plus grand des philosophes des lumières : Emmanuel Kant. Dans son célèbre article Qu'est-ce que les lumières ? (1784), il écrit ces lignes magnifiques :

« Les lumières sont ce qui fait sortir l’homme de la minorité qu’il doit s’imputer à lui-même. La minorité consiste dans l’incapacité où il est de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui. Il doit s’imputer à lui-même cette minorité, quand elle n’a pas pour cause le manque d’intelligence, mais l’absence de la résolution et du courage nécessaires pour user de son esprit sans être guidé par un autre. Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! voilà donc la devise des lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère (naturaliter majorennes), restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur ! J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un directeur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc. ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront pour moi de cette ennuyeuse occupation. Que la plus grande partie des hommes (et avec eux le beau sexe tout entier) tiennent pour difficile, même pour très-dangereux, le passage de la minorité à la majorité ; c’est à quoi visent avant tout ces tuteurs qui se sont chargés avec tant de bonté de la haute surveillance de leurs semblables. Après les avoir d’abord abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, et avoir pris toutes leurs précautions pour que ces paisibles créatures ne puissent tenter un seul pas hors de la charrette où ils les tiennent enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace, s’ils essayent de marcher seuls. Or ce danger n’est pas sans doute aussi grand qu’ils veulent bien le dire, car, au prix de quelques chutes, on finirait bien par apprendre à marcher ; mais un exemple de ce genre rend timide et dégoûte ordinairement de toute tentative ultérieure. »

Si ces lignes nous touchent tant, c'est – hélas ! – parce qu'elles restent très actuelles. Force est de le reconnaître : le mouvement des lumières a en grande partie échoué. Certes, des formes anciennes d'autorité ont disparu ou décliné. Plus personne ou presque ne croit en la monarchie de droit divin. Le pape et les prêtres ont beaucoup perdu de leur prestige, même chez les catholiques. Mais des formes nouvelles ont surgi. La science est devenue une nouvelle religion, comme le montre l'expérience de Milgram : si un psychologue en blouse grise vous dit d'envoyer 450 volts à un parfait inconnu, vous allez le faire par respect pour ce savant qui a l'air si compétent et sûr de soi. Même aujourd'hui, alors que la confiance en la science officielle s'effrite, la tendance est peut-être moins au scepticisme qu'à de nouveaux dogmatismes : si on cesse de croire dans le discours dominant des épidémiologues, on met toute sa confiance en Didier Raoult ou en des personnages bien plus farfelus. Il en va de même pour les politiciens. Lorsqu'on a cessé de les croire (souvent pour de bonnes raisons, d'ailleurs), on ne se contente pas de rester dans le doute : on va chercher la vérité dans une théorie conspirationniste à laquelle on accorde une confiance aveugle. Dans les discussions innombrables autour du 11 septembre 2001, par exemple, il est frappant de constater à quel point les sceptiques sont minoritaires. La plupart du temps, on assiste à un conflit entre deux positions tout aussi dogmatiques l'une que l'autre. Une explication, même délirante, nous semble préférable au doute. Même si nous prétendons être adultes, nous avons toujours peur du noir. Nous avons besoin d'entendre un discours paternel et rassurant : « Vous êtes perdus, mes pauvres enfants ! On a exploité votre naïveté ! Heureusement, je suis là pour vous guider vers la Vérité et la Liberté ! »

D'où vient cet échec ?

Pourquoi l'émancipation universelle de l'humanité n'a-t-elle pas eu lieu ? Une première réponse consisterait à dire que le ver était dans le fruit : les lumières, malgré leur façade universaliste, étaient d'abord une idéologie au service des bourgeois mâles et blancs. Leur fonction n'était pas d'inciter tous les êtres humains à développer leur raison pour se libérer de toute autorité, mais d'aider une petite minorité – censée être particulièrement rationnelle et raisonnable – à se libérer de la noblesse et du clergé et à dominer la Terre entière. Naturellement, cette intérprétation est un peu caricaturale, car les philosophes des lumières étaient loin d'être unanimes (et cohérents avec eux-mêmes) au sujet des inégalités entre hommes et femmes, riches et pauvres, instruits et non instruits, blancs et non-blancs... Elle est cependant corroborée par de multiples exemples, à commencer par des citations de Kant lui-même. Dans les lignes que j'ai citées plus haut, le philosophe de Königsberg donne l'impression d'être favorable à une émancipation universelle du genre humain, y compris des femmes («le beau sexe»). Il suffit pourtant de lire ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime (ouvrage écrit, il est vrai, 20 ans avant Qu'est-ce que les lumières ?) pour se rendre compte que son respect à l'égard des capacités intellectuelles des femmes était pour le moins limité. Cf. les pages 275 et 276, dans cette édition. Quant aux Noirs d'Afrique, Kant avait pour eux le plus grand mépris (pp. 314-315, op. cit.)

Il serait cependant dommage de rejeter en bloc le mouvement des lumières. Ambigu, il l'était sans aucun doute, mais cette ambiguïté même a pu être retournée contre l'oppression patriarcale, bourgeoise et blanche. Dès la Révolution française, des mouvements féministes, anti-esclavagistes et communistes ont repris à leur compte le discours universaliste inspiré des lumières. Certains d'entre eux ont obtenu des succès importants. Il ne fait pas de doute que les mouvements féministes, antiracistes, anticolonialistes, socialistes, communistes, syndicaux, anarchistes... ont permis quelques progrès sociaux et politiques, aux 19ème et 20ème siècles. Certains ont été éphémères, d'autres plus durables. Mais même dans ce dernier cas, les conquêtes sociales restent fragiles. Depuis des décennies, les États néolibéraux s'acharnent à mettre en pièces les services publics, la sécurité sociale, le droit du travail, les protections des chômeurs, l'égalité d'accès à l'université, etc. Certes, cette régression rencontre quelques résistances, mais il n'y a pas encore un mouvement social assez massif pour renverser la tendance générale. Même dans les pays où une révolution communiste a triomphé, les masses n'ont pas pu ou pas voulu empêcher une petite minorité d'instaurer une nouvelle forme de monarchie ou d'aristocratie. La prétendue « dictature du prolétariat » n'a jamais été que la dictature des dirigeants d'un parti unique.

Pourquoi ces échecs ? Pourquoi ne mettons-nous pas fin à l'oppression capitaliste (mais aussi raciste, machiste, hétéronormative...) ? La réponse à cette question est évidemment complexe. On peut expliquer les choses en termes de rapports de force. Bien que minoritaires, les oligarques conservent leur pouvoir parce qu'ils ont des moyens de contrôler leurs sujets : police, armée, services de renseignements... Par ailleurs, ils parviennent généralement assez bien à diviser les masses pour les affaiblir. La colère des classes populaires ou de la petite bourgeoisie est détournée vers des boucs émissaires : musulmans, étrangers, « assistés » (ces salauds de pauvres qui nous coûtent un « pognon de dingue »)... la liste n'est pas exhaustive. Mais l'idéologie n'est pas la seule explication. C'est aussi au niveau de l'organisation sociale que tout est fait pour mettre les individus en concurrence, pour les empêcher de s'unir contre l'oligarchie. La destruction de la sécurité sociale et le développement de la sous-traitance sont à la fois des moyens d'augmenter les profits des actionnaires et une stratégie politique visant, comme toujours, à diviser pour mieux régner.

Tout cela est bien connu... Mais j'insisterai pour ma part sur un autre facteur, que j'ai déjà mentionné plus haut : la dépendance psychique à l'égard d'autrui.

Demeurer en repos, dans une chambre

Pascal a écrit que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Il me semble qu'il y a là quelque chose de très vrai. Mais qu'y a-t-il de si terrible dans ce repos ? Est-ce, comme le dit Pascal, que l'absence de divertissement (Netflix n'existait pas au 17ème siècle) nous oblige à nous souvenir de notre condition mortelle ? Peut-être... Mais qu'y a-t-il de si terrible dans la perspective de la mort ? Si quelqu'un est en paix avec lui-même, s'il a le sentiment d'avoir bien vécu et bien agi, si par ailleurs il n'a pas le sentiment d'être indispensable à ses proches, il peut envisager la mort avec sérénité. Ce qui rend notre solitude et la perspective de la mort si pesantes, c'est qu'elles ravivent des conflits internes, qui sont eux-mêmes liés à notre insertion dans la société. Une petite voix nous dit que nous ne sommes pas conformes à ce que les autres (nos parents, les autorités supérieures, mais aussi nos pairs, nos enfants, nos subordonnés et la société toute entière) attendent de nous. Nous sommes toujours en décalage avec une norme inatteignable. D'où notre besoin d'être rassurés par les autres. Nous sommes prêts à tout pour qu'ils nous approuvent, nous témoignent des marques d'affection ou d'indulgence, nous admirent, etc. Nous avons tellement peur d'être rejetés ! Même si nous ne croyons plus en la damnation éternelle, nous craignons toujours l'enfer social, l'ostracisation. Voilà pourquoi nous sommes souvent si soumis. Non seulement nous craignons d'être jugés par les figures d'autorités – ces pères ou mères de substitution – mais nous ne voulons pas irriter nos pairs en les incitant à sortir de leur propre soumission. Nous avons dès l'enfance été mal socialisés. Chacun, chacune d'entre nous porte en soi une petite société imaginaire, qui est un reflet de la société réelle : une société très hiérarchisée, à la fois autoritaire et violente, où le conformisme et la crainte dominent. Comment se désintoxiquer de cette sociabilité-là ? Comment parvenir à une véritable autonomie individuelle tout en nouant avec les autres des relations d'amour, d'amitié, de respect et de compréhension mutuels? Je tâcherai de donner des éléments de réponse à ces questions dans un prochain article.

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