Pour en finir avec la castration

Personne n’échappe totalement à la castration – pas même les femmes ! La bonne nouvelle, c’est qu’il y a moyen de recoller les morceaux.

The Emperor Has No Balls © Indecline The Emperor Has No Balls © Indecline

Cette statue, œuvre d'un collectif d'artistes anarchistes, Indecline, représente Donald Trump avec un micro-pénis et sans testicules. Elle a été réalisées en plusieurs exemplaires, qui ont été érigés en 2016 dans plusieurs villes états-uniennes.

Source de l'image : http://screamsirens.com/nude-sculpture-donald-trump-stands-today-new-yorks-union-square/

 Encore Zemmour ?!

 Je dois être masochiste, car je vais encore parler de quelqu’un que je n’aime guère : l’abominable M. Zemmour. La pensée de ce monsieur est caricaturale, comme on peut s’en apercevoir en écoutant cette interview.  Mais l’avantage des caricatures, c’est qu’elles sont un miroir grossissant de défauts qui, sans elles, passeraient peut-être inaperçus. M. Zemmour, avec son goût pour le « politiquement incorrect », dit sans doute à voix haute ce que beaucoup pensent tout bas. C’est notamment le cas pour le sujet de la castration. Pour M. Zemmour, les hommes d’aujourd’hui ont perdu leur puissance sexuelle parce qu’ils n’oseraient plus assumer leur virilité. Ils se comporteraient vis-à-vis de leur compagne comme un enfant vis-à-vis de sa mère. Évolution malsaine, et même ruineuse pour notre civilisation, tant il est vrai que créativité rime avec virilité. Il faudrait, pour le célèbre polémiste, que les hommes retrouvent leur machisme d’antan, de manière à assumer à nouveau leurs désirs. Car le désir est source de toute transgression, donc de toute création.

Ainsi, M. Zemmour voit dans le machisme un remède à la castration. Ma thèse, c’est que ces deux choses, si opposées en apparence, sont étroitement liées. Mais avant d’en arriver là, j’aimerais expliquer ce que j’entends par castration.

 La castration, qu’est-ce que c’est ?

 Comme M. Zemmour et beaucoup d’autres, je prendrai ce mot en un sens très général, voire métaphorique. La castration, c’est une mutilation physique ou/et psychique qui détruit ou amoindrit la vie sexuelle. En ce sens, une pratique comme l’excision est une forme particulièrement cruelle de castration. Une éducation trop répressive sur le plan sexuel en est une autre. En un sens plus général encore, toutes les blessures physiques et psychiques qui amoindrissent le désir (sexuel, mais pas seulement) peuvent s’apparenter à des formes de castration.

 Qui est castré ?

 Le mot castration désigne d’abord une mutilation de l’appareil sexuel masculin. Pourtant, au sens large, les femmes ne sont pas moins castrées que les hommes, même lorsqu’elles n’ont pas subi d’excision. La raison en est simple : elles sont encore dominées par un système phallocentrique.

 Il fut un temps, pas si lointain, où le désir sexuel féminin était soigneusement réprimé, voire nié. L’éducation des filles, au moins dans certains milieux, était conçue pour les garder « pures » jusqu’au mariage, et pour les habituer à être dociles envers leurs futurs époux. Les choses ont changé, mais il n’en reste pas moins vrai que le désir des femmes est encore peu pris en compte. Que ce soit dans les images publicitaires, dans la pornographie, dans le monde politique ou dans les entreprises, les femmes sont considérées comme des objets plus que comme des sujets. Quant au foyer familial, on sait qu’il est souvent le théâtre de violences, dont les femmes et les enfants sont les premières victimes. La société toute entière, en somme, fonctionne encore comme une machine à brider les désirs des femmes.

 De manière plus générale, on peut qualifier de castrés tous les êtres humains – hommes aussi bien que femmes – qui subissent une domination. Être dominé, ce n’est pas seulement être dans une situation d’infériorité : c’est être durablement soumis à un ordre social, ce qui suppose une intériorisation de normes et de croyances. Quand on est dominé, on a pris l’habitude de faire passer ses désirs – sexuels ou autres – après ceux des dominants. On est donc, au sens large du terme, partiellement castré.

 Cette castration peut être due à des facteurs sociaux et économiques. Ceux qui sont en bas de l’échelle sociale manquent bien souvent de confiance en eux-mêmes, habitués qu’ils sont depuis l’enfance à voir leur manière d’être, de parler, de penser, systématiquement dévalorisée. Mais une certaine forme de soumission peut exister au sein des classes dominantes, y compris chez les hommes. Que ce soit ou non à cause de leur éducation, certains d’entre eux sont plus effacés que leurs pairs, moins confiants en leur propre valeur. Ils auront donc plus de mal à réaliser leurs désirs, que ce soit en matière sexuelle, professionnelle ou autre.

 Les mâles dominants

 Jusqu’à présent, j’ai parlé des dominés, ceux dont les désirs sont mutilés, amoindris, inhibés par des années de violence physique ou symbolique. Mais qu’en est-il des mâles dominants ? En apparence, ces gens ne sont pas du tout castrés. Ils assument parfaitement leurs désirs et sont prêts à se battre pour les assouvir. Au sens propre comme au sens figuré, ces gens-là ont des couilles.

 Mais si l’on y regarde d’un peu plus près, la réalité apparaît moins simple. Dans beaucoup d’espèces animales, la lutte entre les mâles prend la forme d’un combat au corps à corps, au terme duquel le plus fort l’emporte. Chez les êtres humains, par contre, la force musculaire n’est qu’un critère parmi d’autres, voire un critère marginal dans des sociétés comme la nôtre, qui sont régies par l’argent et par l’État. Cela ne veut pas dire que la domination soit devenue asexuée. Elle est toujours, pour l’essentiel, la chose des hommes, et en particulier des plus machos, ceux qui revendiquent fièrement leur virilité. Seulement cette dernière est devenue largement symbolique et institutionnelle, c’est-à-dire liée à un certain statut. C’est, pour ainsi dire, une virilité d’emprunt. Les hommes – même les plus sûrs de leur propre valeur – ne peuvent accomplir leurs désirs qu’à condition d’entrer dans un moule prédéfini. Leur phallus ne leur appartient plus en propre : il leur est concédé par la société en échange d’une soumission aux codes virils en vigueur.

C’est quelque chose que l’on voit très bien dans les institutions qui exaltent le plus la virilité, comme l’armée : le soldat doit renoncer à un grand nombre de ses désirs personnels s’il veut recevoir, en retour, le prestige d’appartenir à un grand corps héroïque et violent. Pour avoir le droit de porter une arme – symbole phallique par excellence – il doit se faire couper les cheveux, porter un uniforme, marcher au pas, obéir à des ordres arbitraires, et  effectuer des besognes domestiques qui sont traditionnellement réservées aux femmes.

 De manière générale, le mâle dominant ne se sent autorisé à désirer que s’il a revêtu les symboles qui lui donnent sa légitimité : argent, grosse voiture, vêtement prestigieux, voix ferme et forte, maintien droit, sourire satisfait, parole tranchante, voire insultante quand il le faut…. Sans ces symboles, il est castré, impuissant, à la manière du roi de Syldavie qui devra abdiquer s’il ne peut montrer son sceptre à ses sujets lors de la Saint Wladimir (cf. l’album de Tintin intitulé Le sceptre d’Ottokar). Ce sceptre, ou phallus symbolique, est la condition de possibilité du phallus réel. Sans symbole du pouvoir, la puissance du désir est noyée dans la peur et dans la honte.

 La puissance des symboles

 Il peut sembler étrange qu’un symbole puisse donner de la puissance – ou au contraire réduire quelqu’un à l’impuissance. Notre monde n’est pas la Terre du Milieu. Personne n’y peut transférer sa puissance dans un Anneau enchanté. Et pourtant, les symboles ont une force indéniable, et tellement étrange qu’elle en semble magique.

 En réalité, cette « magie » du symbole n’est pas si mystérieuse. Elle s’explique par des habitudes anciennes, et par là même solidement enracinées dans l’organisme. Quand nous étions enfants, on nous a appris à associer certaines pensées et certaines émotions à des éléments de notre environnement : mots, accents, vêtements, gestes… Nos parents, nos maîtres d’école, nos camarades de classe, nous ont fait comprendre – explicitement ou implicitement – qu’il y a des objets ou des manières d’être qui sont valorisés et d’autres qui sont au contraire méprisés. Suivant que nous étions garçons ou filles, bourgeois ou prolétaires, cultivés ou incultes, Blancs ou non-Blancs, Parisiens, banlieusards, provinciaux etc., nous avons été classés d’après certains signes visibles ou audibles : la manière dont nous étions habillés, notre accent, notre démarche, etc.

 Et ce classement a été profondément intériorisé en nous. Il imprègne non seulement notre pensée, mais aussi notre système nerveux : nous gardons en nous les émotions douloureuses ou délicieuses qui nous ont saisis lorsque notre entourage nous a assignés à une certaine place dans l’ordre social. Tout un dispositif mental, psychologique et physique est maintenant installé en nous, et il est prêt à s’activer à la moindre stimulation extérieure. Un simple mot (élogieux ou méprisant), un simple sourire (bienveillant ou narquois) suffisent à nous rappeler notre condition méprisable ou prestigieuse. Dans le premier cas, nous sommes déprimés. La puissance de notre désir s’amenuise. Dans le second cas, au contraire, nous sommes renforcés dans notre amour-propre, et nous nous sentons à nouveau autorisés à désirer.

 On comprend assez facilement en quoi ce système symbolique sert les intérêts de ceux qui sont au sommet de la société. Le fait d’être associé à des symboles prestigieux facilite l’accomplissement d’un grand nombre de désirs : désir sexuel, bien sûr, mais aussi désir de confort, désir amoureux, désir d’être honoré, etc. C’est que l’appartenance à une minorité de privilégiés restreint considérablement la compétition. Contrairement aux cerfs et aux sangliers, qui doivent prendre de gros risques pour satisfaire leur désir au moment du rut, certains mâles humains n’ont qu’à claquer des doigts pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils ont très tôt acquis un certain nombre de biens matériels ou immatériels qui leur donnent du prestige et du pouvoir. Ces biens, ils s’en servent pour construire ou entretenir un système d’allégeance. Autour des mâles dominants, des courtisan(e)s gravitent, qui offrent leur soumission en échange de quelques miettes de pouvoir ou de prestige. Manquant de quoi accomplir leurs désirs, ils espèrent obtenir de l’argent, un emploi, un titre honorifique, des relations sociales, ou encore un regard bienveillant, un petit mot d’encouragement, toutes choses que peut leur fournir le mâle dominant.

 Impuissance du pouvoir

 On le voit, la vie du mâle dominant est plutôt plaisante. Et pourtant, lui aussi est castré, à sa manière. Comme je l’ai dit plus haut, il a attaché sa puissance désirante à un certain nombre de symboles extérieurs à sa personne, ce qui le rend vulnérable. Une grande partie de son temps est donc consacrée au renforcement de son phallus symbolique. Pour se rassurer, le mâle dominant doit acquérir beaucoup d’argent, de prestige, de gloire… Il doit, par exemple, conquérir toujours plus de femmes, de territoires, d’électeurs ou de parts de marché. Cette boulimie pourrait être le signe d’une extraordinaire puissance désirante. Mais on peut y voir aussi une forme d’impuissance. La peur de perdre le sceptre, le phallus symbolique, n’est jamais absente des dominants, si bien qu’ils consacrent davantage d’énergie à accumuler des symboles de leur puissance qu’à satisfaire leurs désirs.

 On pourra m’objecter que ces deux choses ne font qu’un, et que le désir des dominants est justement d’accumuler le plus possible de biens symboliques ou/et matériels. Je réponds à cette objection que le désir est grandement mutilé lorsqu’il se transforme en désir de contrôle, en amour du pouvoir sur soi et sur les autres. Le désir, en tant qu’énergie créatrice, qui porte un être vivant à aller au-delà des ses petites habitudes, s’accommode mal d’un mode de vie trop réglé. Car celui qui veut tout contrôler doit se contrôler lui-même, au risque de tuer tout ce qu’il y a de spontané en lui. Comme dit Bourdieu, les dominants sont dominés par leur propre domination. L’obsession du pouvoir traduit donc une certaine impuissance, une peur viscérale du déclassement, de la castration symbolique. Et la peur est l’ennemie du désir. Elle empêche, notamment, la création de liens de confiance et d’estime réciproque sans lesquels ni l’amour ni l’amitié ne seraient possibles. Elle est également un frein à la créativité, dans la mesure où elle encourage le conformisme : celui qui est sans arrêt soucieux de donner aux autres une bonne image de soi n’osera jamais inventer quelque chose de vraiment original.

 Mettre fin au sortilège

 Dans cet article, j’ai surtout parlé de la castration symbolique. Cette forme de mutilation n’est jamais totale – sans quoi nous serions complètement incapables de désirer – mais elle peut sembler irréversible, tant elle imprègne nos croyances, nos habitudes, nos émotions, notre système nerveux.  Pourtant, notre psychisme et notre organisme peuvent, au moins dans une certaine mesure, guérir de cette blessure. Sans doute n’y a-t-il pas de remède miracle ni de recettes toutes faites, mais rien ne nous empêche d’explorer quelques pistes, qu’on a souvent tendance à opposer alors qu’elles sont complémentaires :

 – Certaines pratiques comme la méditation de pleine conscience, l’hypnose, l’auto-hypnose ou la sophrologie peuvent nous aider à nous recentrer sur notre corps et sur notre conscience, et à devenir ainsi moins dépendants du regard des autres, moins craintifs à l’égard de l’avenir, moins honteux à l’égard du passé. En cultivant la sérénité et l’estime de soi, nous retrouverons le chemin du désir.

 – Certaines activités que l’on accomplit pour soi-même (et non pour briller en société) peuvent également contribuer à une plus grande autonomie psychique. Je pense notamment à des activités artistiques ou artisanales qu’on peut pratiquer durant ses loisirs.

 – Pour échapper aux rapports de domination, il est sans doute indispensable de les comprendre intellectuellement. Dans cette optique, on tirera profit de la lecture de livres de philosophie, de sociologie, d’histoire, de psychologie, d’anthropologie…

 – Pour se désintoxiquer de l’amour du pouvoir, il faut aussi cultiver des relations égalitaires avec certaines personnes. C’est un travail de chaque instant, car la volonté d’écraser autrui avant d’être soi-même écrasé est présente partout, y compris dans les relations amicales ou amoureuses. Pourtant, le jeu en vaut la chandelle. Seul le plaisir d’un rapport authentique à autrui peut contrebalancer l’obsession de la domination. Seule la puissance réelle – celle d’un désir en acte – peut remplacer la volonté de puissance, cette quête absurde et frustrante d’une maîtrise absolue. 

 – Last but not least, il faudra mener de longs et courageux combats sociaux et politiques afin de mettre en place des institutions plus égalitaires. La victoire du désir sur la peur passe par une insurrection contre toutes les formes de domination.

 

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