À qui profitent les théories du complot ?

Les complots existent : aucun doute là-dessus. Mais peut-être sont-ils l'arbre qui cache la forêt… À trop vouloir les dénoncer, nous risquons d'en oublier les horreurs banales qui sont devant nos yeux.

Les complots, ça existe

Que les complots existent, qu'ils soient même nombreux, cela ne fait aucun doute. Pour s'en convaincre, il suffit de lire cette définition :

« COMPLOT – subst. masc.

A- Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l'intention de nuire à l'autorité d'un personnage public ou d'une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté. » Source : le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

Si on prend le mot « institution » en un sens large, on comprend qu'il peut y avoir une foule de complots différents : contre un gouvernement, un État, mais aussi contre une entreprise publique ou privée, contre la Sécurité sociale, une communauté religieuse, un syndicat, une association, voire contre une société toute entière – dans la mesure où elle n'est pas seulement fondée sur des liens naturels, mais aussi sur des coutumes et des lois. Je vais donner quelques exemples de complots, afin de montrer qu'il s'agit de choses finalement banales.

– Un coup d'État, dans la mesure où il n'est pas seulement le résultat d'une révolution populaire spontanée, a forcément été préparé par une conspiration. On peut mentionner à ce sujet le renversement du gouvernement de Mossadegh en 1953. L'opération, menée conjointement par la CIA et le MI6 britannique, visait à empêcher l'Iran de devenir indépendant, notamment sur le plan pétrolier. Les États-Unis ont fini par reconnaître leur responsabilité en 2000, par la bouche de la secrétaire d'État Madeleine Albright. Naturellement, le cas de l'Iran n'est pas isolé. On pourrait mentionner d'autres coups d'État au XXème siècle, notamment en Amérique latine. Cf. par exemple le renversement du gouvernement d'Allende le 11 septembre 1973.

- Un attentat terroriste, lorsqu'il n'est pas le fait d'un individu isolé, a forcément été préparé en secret par plusieurs personnes. Il est donc bien le fruit d'un complot. Ainsi, les attentats du 11 septembre 2001 ont été préparés dans le plus grand secret par une organisation criminelle. Sur ce point-là, tout le monde est d'accord, y compris ceux qui pensent que cette organisation est bien Al-Qaïda et non les services secrets états-uniens ou israéliens.

- Les mensonges d'État visant à justifier une guerre sont généralement préparés à l'avance par plusieurs personnes, et dans le plus grand secret. On peut donc dire qu'ils sont le fruit d'un complot visant à commettre l'un des crimes les plus graves : le déclenchement d'une guerre. Les exemples ne manquent pas, malheureusement, de guerres ou d'opérations militaires qui ont été menées suite à une propagande mensongère : l'entrée en guerre des États-Unis en 1917l'invasion de la Pologne par les Allemands en 1939la guerre du Vietnamla première guerre du Golfe (1990-91)l'intervention militaire de l'OTAN en Yougoslavie (1999), la deuxième guerre du Golfe (2003)l'invasion de la Libye (2011)...

L'arbre qui cache la forêt

On pourrait certainement trouver encore bien d'autres exemples de complots dans le domaine industriel ou bancaire : ententes secrètes entre entreprises pour fausser la concurrence et empêcher la baisse des prix, corruption de fonctionnaires, de députés ou de membres du gouvernement….

Cela étant dit, on peut regretter que le thème du complot soit si présent à l'heure actuelle dans les médias et les discussions publiques ou privées. Qu'ils soient réels ou fictifs, en effet, les complots risquent de détourner notre attention de problèmes au moins aussi graves. Certes, comme on peut le voir avec l'exemple des guerres, il est parfois très utile de dénoncer des conspirations. Encore faut-il pour cela avoir des preuves solides. Dans le cas contraire, je crains que ce ne soit bien souvent une grande perte de temps et d'énergie que de focaliser son attention sur telle ou telle théorie du complot, que ce soit pour la justifier, pour la réfuter ou la tourner en dérision. On sait d'ailleurs que l'accusation de «complotisme» peut servir à discréditer des théories qui mettent en question le système social dans sa globalité et prennent soin de minimiser l'importance des complots. Chomsky, notamment, en a fait les frais.

Plutôt que d'être obsédé par les complots ou par la dénonciation du «complotisme», il vaudrait donc mieux réfléchir à l'horreur ordinaire de notre monde et aux moyens de s'en débarrasser. Ce que j'appelle « horreur ordinaire », ce sont toutes les atrocités légales ou illégales qui sont commises en permanence et au grand jour. Voici quelques exemples de cette horreur ordinaire.

a. Le réchauffement climatique est une catastrophe écologique et humaine que les gouvernements auraient pu arrêter ou du moins atténuer depuis des lustres. Seulement, malgré leurs belles déclarations, ils semblent n'en avoir rien à foutre. Si ça continue, des territoires gigantesques deviendront proprement invivables. Ne rien faire pour atténuer le réchauffement global de la Terre, c'est condamner à mort des millions de gens. On peut bien parler ici de crime contre l'humanité.

b. De nombreuses espèces sont en cours d'extinction. Le réchauffement climatique n'explique pas tout. Il faudrait aussi mentionner la surpêche et les pollutions en tout genre, avec notamment l'usage massif de pesticides dans l'agriculture.

c. Des criminels de guerre comme George W. Bush ou Tony Blair sont toujours en liberté. Même s'ils n'avaient pas menti au sujet des « armes de destruction massive » de l'Irak ou de la prétendue connexion entre Saddam Hussein et Al-Qaïda, ils n'en seraient pas moins des meurtriers, pour avoir déclenché une guerre « préventive ». Et je ne parle même pas de l'invasion de l'Afghanistan, qui semble avoir moins choqué l'opinion publique, alors que c'était une réaction complètement disproportionnée par rapport aux attentats du 11 septembre 2001.

d. 800 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim.

e. Même dans un pays riche comme la France, il y a non seulement de la pauvreté, mais de la misère. En 2018, donc avant la crise sanitaire, actuelle, 5 millions de personnes ont eu recours au moins une fois à des structures comme les Restos du cœur .

f. La domination masculine tue, violente, humilie et exploite chaque jour un grand nombre de femmes, mais elle fait également des victimes parmi les hommes, qui sont fortement incités par l'ordre social à se montrer durs les uns envers les autres pour ne pas paraître efféminés (la féminité étant perçue comme synonyme de faiblesse, et la faiblesse étant méprisée).

g. Certaines personnes sont obsédées par Bill Gates, par les nanopuces qui seraient dans des vaccins contre le Covid-19 ou par une prétendue secte satanique et pédophile. Hélas ! la réalité ordinaire est peut-être pire encore que ces fantasmes. Ce sont les multinationales en général qui sont extrêmement nuisibles, et pas seulement Microsoft. Le problème des nanotechnologies et de la surveillance généralisée des individus va bien au-delà des prétendues nanopuces dans les vaccins. Et l'exploitation sexuelle des enfants est malheureusement un phénomène mondial, qui déborde largement une secte d'oligarques et n'est pas moins criminelle lorsqu'elle n'est pas organisée par des adorateurs de Satan.

À qui profitent les théories du complot ?

On vient de le voir : les théories du complot peuvent être non seulement fausses, mais contreproductives. Elles sont censées conscientiser les citoyennes et les citoyens, les inciter à se révolter contre les pires injustices. Mais ont-elles réellement cet effet ? Peut-être, si elles s'inscrivent dans une critique globale des injustices systémiques : injustices liées au capitalisme, à la domination masculine, à la domination blanche, à la domination des plus instruits sur les moins instruits, des pays du Nord sur le Sud, etc. La révélation d'un complot impliquant une multinationale ou un État peut alors servir d'électrochoc.

Mais une appétence exagérée pour les théories du complot profite plutôt à ceux qui veulent préserver les actuels systèmes de domination. Se focaliser sur un petit nombre d'adversaires réels ou imaginaires (Bill Gates, Jacques Attali, le Mossad, l'État profond états-unien, une secte de pédophiles satanistes qui veut empoisonner l'humanité, les Juifs, les Francs-Maçons, les Reptiliens, Lucifer....), c'est désigner des boucs émissaires, c'est détourner la colère populaire des causes profondes des injustices et œuvrer finalement à la sauvegarde du système.

C'est bien ce qu'ont fait plusieurs organisations d'extrêmes droites aux 19ème et 20ème siècles : malgré un anticapitalisme de façade, elles ont surtout attaqué les Juifs, les Françs-Maçons, les communistes.... de manière à préserver l'ordre social. L'exemple du nazisme est assez frappant à cet égard : malgré un discours parfois anticapitaliste (au moins dans la SA), il a été favorisé par une partie de la grande industrie allemande, qui voyait en lui un rempart contre la chienlit communiste. Quant à la SA, dont la rancœur anti-riche effrayait la bourgeoisie, elle a été dissoute dans la plus grande violence lors de la nuit des longs couteaux.

On ne peut d'ailleurs s'empêcher de faire des comparaisons avec notre époque. Certes, nous vivons des temps moins violents (pour l'instant) et la crise économique n'a (pas encore) la gravité de la Grande Dépression des années 30. Mais il y a tout de même des ressemblances frappantes entre les deux périodes, comme en témoignent la montée des partis racistes et xénophobes, la désignation de plus en plus fréquente de boucs émissaires (les musulmans et les « islamo-gauchistes » ayant en grande partie remplacé les Juifs, les « judéo-bolcheviques » et le « complot  judéo-maçonnique ») ou la complaisance d'une partie de la presse et des intellectuels médiatiques à l'égard de l'extrême droite. Tout récemment, le très précieux Raphaël Enthoven admettait préférer à tout prendre Le Pen à Mélenchon, Trump à Chávez. Enthoven, le philosetout, c'est même à ça qu'on le reconnaît. En lisant ses propos, on ne peut s'empêcher de penser au fameux adage "Plutôt Hitler que Blum", qu'une fraction de la bourgeoisie française murmurait à mi-voix en 1938, d'après le philosophe Emmanuel Mounier

Faut-il lutter contre le « complotisme » ?

Revenons à notre sujet, dont je me suis en apparence écarté. On voit que certaines théories du complot peuvent s'avérer désastreuses. Il y a celles dont je viens de parler, qui détournent la colère sur des innocents (Juifs, musulmans, « gauchistes »....). Il y a aussi celles qui visent à empêcher toute politique vraiment écologique. Je pense à ces « climato-sceptiques » (souvent plus dogmatiques que réellement sceptiques) qui accusent les experts du GIEC de se donner le mot pour tromper les gouvernements et l'humanité dans son ensemble. Le plus drôle, si l'on peut dire, c'est que certains de ces « climato-sceptiques » font en réalité partie d'un lobby financé par des groupes industriels, dans les secteurs du pétrole, de l'automobile et de l'acier. En somme, une théorie du complot peut être une arme aux mains de comploteurs bien réels.

Faut-il lutter contre une telle théorie ? Faut-il, de manière générale, réfuter ou décrédibiliser les théories du complot qui ont des conséquences graves ? Oui, sans doute. Mais, comme je le disais plus haut, le plus important est de s'attaquer aux injustices systémiques, de prendre conscience de la globalité des systèmes de domination – systèmes d'ailleurs étroitement liés au point de former un méga-système qui est capitaliste, raciste, sexiste, productiviste, étatiste... (la liste n'est pas exhaustive). Et pour ce faire, un discours purement rationnel et informatif est à lui seul inefficace. Beaucoup de gens connaissent – au moins en grande partie – les horreurs politiques, économiques, sociales, écologiques que j'ai énumérées plus haut. Cela ne suffit pas, visiblement, à les faire réagir.

L'action sociale et politique, en effet, ne peut être motivée seulement par l'intellect. L'être humain agit avec son corps, avec ses muscles et son système nerveux, et c'est par l'intermédiaire d'émotions que l'esprit peut modifier ce corps. Or, ces émotions se sont plus ou moins émoussées du fait de l'habitude, à cause d'émotions contraires (la peur de représailles, par exemple, atténue le désir de révolte), mais aussi parce que notre attention est sans arrêt mobilisée par des objets nouveaux. Obnubilés par mille événements petits ou grands, mais aussi par les complots réels ou imaginaires, nous en oublions les processus de domination et de destruction qui constituent la toile de fond de notre monde. Il nous faut réorienter notre regard et nos affects vers cette toile de fond.

Parmi les affects que nous devons mobiliser, chez nous comme chez les autres, l'un des plus puissants est sans doute l'indignation. Lorsque Stéphane Hessel a publié son fameux essai, certains s'en sont gaussés, arguant qu'on ne fabriquait pas un mouvement social avec un sentiment. Je pense qu'ils avaient en grande partie tort. Certes, l'indignation ne suffit pas. Mais elle est une condition indispensable. Sans cette révolte profonde contre l'injustice, cette émotion qui part du cœur et des tripes, aucun mouvement n'est possible. Retrouvons notre indignation au fond de nous : elle est toujours là, intacte. Et quand nous l'aurons retrouvée, diffusons-là autour de nous.

Mais un autre affect, plus positif, est sans doute nécessaire pour construire un monde plus juste ou, tout simplement, plus vivable. Faute de mieux, on pourrait l'appeler d'un mot ambigu et galvaudé : amour. J'y reviendrai dans un prochain article.

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