Qu’est-ce que la propagande ? Le cas exemplaire de Tel-Aviv sur Seine


« Ambiance festive » versus « propagande »

 

Le 13 août, j’ai suivi avec intérêt la manière dont le site de France Culture traitait la polémique autour de l’opération « Tel-Aviv sur Seine ». Sur cette page, deux choses m’ont frappé :

 - Une place de choix était réservée à une étude de Nicolas Vanderbiest, chercheur à l’université catholique de Louvain qui montre que le nombre de personnes ayant manifesté leur indignation via Twitter a été surévalué par la presse. Les 40 000 tweets correspondent, en fait, à 10 000  utilisateurs. Au départ, d’après Nicolas Vanderbiest, la polémique a été créée délibérément par des militants pro-Palestiniens qui ont fait un maximum de « bruit » pour que leur indignation soit médiatisée.

Le terme de « bruit » n’est sans doute pas employé par hasard. Un bruit, c’est quelque chose qui n’est pas porteur d’une information pertinente, par opposition à la parole, au discours qu’il peut éventuellement parasiter. Il est probable que M. Vanderbiest n’a pas une très grande sympathie pour les militants pro-palestiniens, même si – sur son site – il déclare ne pas être informé sur le conflit israélo-palestinien et ne pas avoir d’opinion là-dessus. En tout cas, dans le bref extrait d’interview qu’on peut entendre sur la page du site de France Culture, il se demande s’il était légitime pour les médias nationaux de parler de cette vague d’indignation, puisqu’elle était en fait une opération de propagande.

 Ce qui est le plus intéressant, dans cette histoire, ce n’est pas tant l’analyse de M. Vanderbiest – même si elle est à la fois instructive et contestable – que la manière dont elle est relayée par France Culture. Les journalistes de cette éminente chaîne du service public auraient pu compléter et nuancer les propos de M. Vanderbiest. Ils auraient pu, par exemple, parler de la mobilisation de certains élus du conseil municipal de Paris ou du dessinateur Tardi. Ils auraient pu, surtout, parler des arguments des opposants à l’opération Tel-Aviv Plage. Car des arguments, il y en a, et ils sont très forts. Je me contenterai ici de renvoyer à une tribune de Julien Salingue, parue récemment dans Libération. Mais France Culture, qui propose parfois des reportages et des articles de grande qualité, a cette fois-ci décidé de prendre les choses par le petit bout de la lorgnette. Au départ, dans la matinée du 13 août, elle se contente de rendre compte de l’étude de Nicolas Vanderbiest. Le titre de la page, censé résumer l’étude, est éloquent : Un buzz fabriqué de toutes pièces. Par la suite, la page change et le titre est modifié : Tel-Aviv sur Seine : anatomie d'un buzz et récit de la journée. L’expression « fabriqué de toutes pièces » est retirée, sans doute parce qu’elle a été jugée trop caricaturale par la rédaction de France Culture.[1] La nouvelle version de la page est plus complète. Elle propose, notamment, un bref récit de la journée. Cependant, la tonalité générale n’a pas changé. Le mot propagande est employé au moins deux fois, et toujours pour désigner les militants dits « pro-palestiniens ». Ainsi, dans le journal de 18 h – dont un extrait se trouve sur la page du site – le journaliste Antoine Marette oppose l’ « ambiance festive » de Tel-Aviv sur Seine à l’ambiance « beaucoup plus politique » de Gaza Plage, où des objets de propagande sont proposés. Cette description, apparemment objective, est en réalité extrêmement contestable, et ce pour deux raisons. D’abord, on peut faire remarquer que le terme de « propagande » a aujourd’hui une connotation toujours négative, et qu’il n’est pas neutre de qualifier ainsi les objets proposés par les militants de Gaza Plage. Propagande, ce mot évoque tout de suite Goebbels, et plus généralement toutes les dictature du XXème siècle. Aujourd’hui, on parle plutôt de « communication politique »…. quand on en parle. Car le mieux, pour quelqu’un qui fait de la propagande, c’est encore de ne jamais dire ce qu’il fait réellement.   Mais si je critique le compte-rendu de M. Marette, c’est pour une raison plus fondamentale encore : c’est que, comme je vais essayer de le montrer, la propagande et la politique étaient tout autant du côté de Tel-Aviv sur Seine que de Gaza Plage.

 

La propagande, c’est quoi au juste ?

Mais auparavant, je propose un bref détour théorique. Les mots sont importants, et la signification qu’ils renferment l’est plus encore.  Faute de temps, je ne vais pas faire le compte-rendu de Propaganda d’Edward Bernays. Ce livre de référence est accessible sur le site des éditions Zones,  avec une remarquable préface de l’universitaire québécois Normand Baillargeon. Plus modestement, je vais me contenter d’ouvrir le Petit Robert (édition 2000) au mot « propagande ». Voici la principale définition qu’on y trouve : « Action exercée sur l’opinion pour l’amener à avoir certaines idées politiques et sociales, à soutenir une politique, un gouvernement, un représentant. » Comme on le voit, le terme de propagande renferme un concept extrêmement abstrait, qui recouvre des réalités fort différentes. Dès que vous essayez de propager vos idées sur des sujets politiques ou sociaux, vous faites de la propagande (du latin propagare : propager). Évidemment, toutes les propagandes n’ont pas le même impact. L’éditorialiste qui dirige la rédaction d’un journal très lu a plus d’influence sur l’opinion de ses concitoyens que le citoyen lambda qui discute avec ses copains dans un bistro dans l’espoir que, indirectement, ses idées se propageront dans toute la société. Cela dit, il ne faut pas avoir trop de mépris pour les bistros, qui sont sans doute des lieux de diffusion importants, pour le meilleur comme pour le pire.

Ainsi, la propagande n’est pas seulement le fait des gouvernements ou des organisations politiques. Elle est présente dans tous les journaux, mais également sur un grand nombre de sites Internet, et même dans des discussions que vous pouvez avoir avec des gens de votre famille avant une élection. Voilà pourquoi elle est un outil au service des idées les plus diverses. Il y a des propagandes de gauche comme de droite, des propagandes écologiste et anti-écologiste, féministe et anti-féministe, etc. Il faudrait ajouter que la propagande est multiforme. Toutes les propagandes ne se valent pas, que ce soit sur le plan de l’efficacité, sur le plan éthique ou sur le plan de la rigueur intellectuelle. Certaines sont grossières, cousues de fil blanc, d’autres sont tellement subtiles qu’on ne s’aperçoit même pas qu’il s’agit d’une propagande. Certaines jouent uniquement sur l’émotion (la peur, la haine, l’indignation, etc.), d’autres vont davantage faire appel à des arguments. Et parmi ces dernières, là encore, on trouve de tout. Entre celles qui se contentent d’entasser les sophismes et les argumentaires sérieux, il y a une foule de degrés intermédiaires.

J’en reviens maintenant à la propagande très subtile, celle qui avance tellement masquée qu’elle n’est pas perçue comme propagande. Ce genre d’animal est d’une redoutable efficacité. Si je sais que quelqu’un cherche à m’influencer, je vais forcément porter un regard critique sur ce qu’il me dit. Si, en revanche, je n’ai même pas conscience de cette influence, comment pourrais-je lui résister ? Maintenant, me direz-vous, par quel moyen est-il possible de rendre une propagande invisible ? Sans doute faut-il ici distinguer entre les propagandes qui passent par le langage et celles qui recourent à d’autres formes de communication. Bien entendu, cette distinction est abstraite et théorique : dans la réalité, les deux modes de communication sont presque toujours liés. Si je les distingue ici, c’est surtout pour la clarté de mon exposé. Dans le cas d’une propagande qui fait appel au langage, il existe une technique de camouflage très simple : déguiser un discours politique avec les habits de la science. Lorsqu’un scientifique parle, pense-t-on, ce n’est pas pour influencer l’opinion dans un but politique, mais pour diffuser un savoir théorique de manière désintéressée, par amour pour la vérité. On ne saurait donc le suspecter de travailler en fait pour habituer les gens à accepter les mesures politiques qu’ils subissent. C’est notamment le cas lorsque des « experts » en économie viennent diffuser leur idéologie libérale à la télévision ou dans les journaux. Ces économistes ont très souvent des liens étroits avec les banques, mais ils sont en général présentés sous une autre casquette (professeur d’université, membre du « cercle des économistes », etc.). Voilà donc un bon exemple de propagande invisible – ou qui s’efforce de l’être. Pour plus de détails, cf. entre autres cet article publié par l’association Acrimed.

Intéressons-nous maintenant au cas où la propagande utilise moins le langage que d’autres modes de communication. Il s’agit alors, pour le propagandiste, de jouer avec les images et les émotions davantage qu’avec les mots. Le but est d’associer une politique ou un gouvernement à une image sympathique. C’est ce genre de choses que fait, dans le domaine commercial, la publicité. La plupart du temps, une publicité ne comporte pas de discours construit et solidement argumenté. Elle cherche plutôt à donner à une marque une image positive, en jouant sur les affects des consommateurs. Si discours il y a, il est essentiellement implicite. Il en va de même dans la propagande : elle est toujours porteuse d’un message politique, même si ce message n’est pas porté par des mots mais par des images. Parfois, il est assez facile de le décoder. On n’a pas besoin d’être docteur en sciences politiques pour se rendre compte qu’un défilé militaire, par exemple, est une opération politique visant à souder une population autour de son armée et à flatter l’orgueil national des citoyens de manière à leur faire oublier leurs sujets de mécontentement. Le défilé du 14 juillet est automatiquement associé à la « marque » armée, mais aussi aux « marques » Nation française, et Gouvernement. Le prestige des militaires qui défilent rejaillit sur l’armée toute entière, mais aussi sur le pays et les dirigeants qui sont censés l’incarner. Mais il est des propagandes plus subtiles, où la marque apparente peut être au service d’une autre marque. De ce point de vue, le cas de Tel-Aviv sur Seine est très intéressant.

 

Retour sur l’opération « Tel-Aviv sur Seine »

Comme l’explique Julien Salingue, dans la tribune que j’ai mentionnée plus haut, cette journée « festive » fut une opération hautement politique. Il s’agissait d’associer à Tel-Aviv une image sympathique, pacifique. Mais derrière la "marque" Tel-Aviv, c'était sans doute la marque "Israël" qu'il s'agissait de promouvoir. L’un des principaux buts de cette opération de marketing était de redorer l’image  d’Israël dans son ensemble. Les arguments de Julien Salingue, me semble-t-il, sont convaincants. Tout d'abord, il rappelle que Tel-Aviv est la capitale d’Israël pour la plupart des États du monde et la principale ville israélienne d’un point de vue économique et démographique. Il met également en avant le « soutien apporté à Tel-Aviv sur Seine par le Ministère du tourisme israélien et l’ambassade d’Israël en France, et par des officines aussi amoureuses de la paix que le CRIF ou, pire encore, la Ligue de Défense Juive ». J. Salingue mentionne également  le fait que le parti travailliste israélien – auquel appartient le maire de Tel-Aviv – collabore depuis longtemps à la politique menée par Israël dans les territoires palestiniens. Ce simple fait semble bien démentir ce que disait Bruno Julliard, le premier adjoint à la mairie de Paris : «Il ne faut pas faire d'amalgame entre la politique brutale du gouvernement israélien, et la ville de Tel-Aviv, dont les habitants et les élus sont des acteurs progressistes du conflit israélo-palestinien». Source : le site du Figaro

Ainsi, il n’est pas douteux qu’il y a eu une propagande de la part du gouvernement israélien et des lobbys soutenant ce gouvernement. Elle était sans doute plus subtile, plus indirecte, moins visible que celles des militants de Gaza-Plage, mais elle n’en était pas moins efficace. Elle l’était d’ailleurs d’autant plus que des journalistes, comme ceux de France Culture, ont accrédité l’idée que la propagande se situait uniquement chez les « pro-palestiniens »[2]. Il y a donc eu deux propagandes successives : une propagande qui passait peu par le langage et visait plutôt à associer une image positive à Israël, par l’intermédiaire de la « marque » Tel-Aviv ;  puis une propagande journalistique, qui visait à occulter la première propagande en la présentant comme un simple événement « festif » tout en associant une image négative aux militants « pro-palestiniens » – ne serait-ce que par le mot de « propagande », dont j’ai rappelé plus haut la connotation très péjorative.

 

Le coup fut habilement joué. Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que l’opération Tel-Aviv sur Seine a été un succès total. La contre-propagande des militants « pro-palestiniens » et des conseillers municipaux opposés à cette opération a permis de faire entendre des voix discordantes dans la presse ou sur Internet (par exemple sur le site d’Arrêt sur Image). Toutes les rédactions n’ont pas eu la même grille d’analyse que France Culture… Ensuite, l’ampleur de la polémique a poussé la mairie de Paris à mettre en place un dispositif policier qui a singulièrement assombri l’ambiance « festive » de Tel-Aviv sur Seine. Enfin, la contre-opération Gaza Plage n’a peut-être pas eu que des effets positifs pour l’image de marque d’Israël. Cela dépend en grande partie de la manière dont la presse en a parlé.

 

Conclusion

 

L’exemple de l’opération Tel-Aviv sur Seine est donc riche en enseignements. Voici les quelques leçons que j’en ai tirées :

- La propagande n’est pas forcément un mal. Elle fait partie du fonctionnement normal de la politique au sens le plus large du terme. En soi, il n’est pas mauvais de chercher à influencer l’opinion des gens. Tout dépend du message qu’on cherche à faire passer et des méthodes qu’on utilise pour cela.

- La propagande est très souvent invisible, et c’est sans doute alors qu’elle est  la plus efficace. Tant qu’elle reste cachée sous un déguisement (exposé « scientifique », spectacle, fête…), elle ne suscite pas de résistance dans l’esprit de ceux qui la subissent.

- Il est probable qu’aucune propagande n’est toute-puissante. Il y a toujours moyen, pour peu qu’on maintienne éveillé son esprit critique, de déceler les intentions politiques sous-jacentes à une opération de communication, même lorsqu’elle est masquée. Il est alors possible de déclencher une opération de contre-propagande, de manière à susciter un débat salutaire.

              

 


[1] Malheureusement, je ne n’ai pas songé à faire une capture d’écran de cette première version de la page, si bien que j’aurais du mal à prouver mes propos. Je peux tout de même renvoyer au site de M. Vanderbiest, où celui-ci attribue la paternité du titre à France Culture : « Le titre "bruit fabriqué de toute pièce" est titré par la journaliste de France Culture. Pas par moi. ». Cette phrase se situe dans la réponse qu’il donne à mon premier commentaire, après son article. Notons au passage que M. Vanderbiest semble faire une erreur : le titre original, si j’ai pris correctement mes notes, n’était pas Un bruit fabriqué de toute pièce, mais Un buzz fabriqué de toute pièce.

 [2] Je mets des guillemets à ce terme, car il est à lui seul un terme de propagande. En effet, comme l’écrit un internaute sur la page du site de France Culture déjà mentionnée : « … et voilà encore les "pro-palestiniens" … mais on ne dit pas que le Crif (Conseil Représentatif des Juifs de France) est "pro-israélien" »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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