Le Moyen Âge, cet inconnu

Le Moyen Âge est une période passionnante, qui mérite d'être découverte à la manière d'un vaste pays lointain. Mais c'est aussi, de notre point de vue moderne, 1000 ans de ténèbres par opposition auxquels nous nous définissons. Mettre en question ce mythe pourrait nous aider à y voir plus clair sur nous-mêmes, quitte à blesser notre narcissisme...

Couverture du livre Epicure aux enfers © Antoine du Peyrat & Guglielmo Girardi Couverture du livre Epicure aux enfers © Antoine du Peyrat & Guglielmo Girardi

Avertissement

Avant toute chose, je tiens à préciser que mon propos n'est pas réactionnaire. Il serait stupide de diaboliser la modernité et ridicule d'idéaliser le Moyen Âge. Je veux seulement montrer qu'un certain nombre de pratiques ou de croyances que nous avons tendance à stigmatiser comme « médiévales » sont tout à fait modernes. Inversement, le Moyen Âge n'a pas été seulement une période de violence et d'inculture.

Pour s'en convaincre, on pourra d'abord lire Épicure aux enfers d'Aurélien Robert.

Comment notre monde est-il devenu moderne ?

Cet ouvrage novateur, richement documenté, est intéressant à plus d'un titre. D'abord, même si ce n'est pas le but principal de son auteur, il nous apporte des informations précieuses sur l'épicurisme. La sagesse de cette école, qu'on pourrait croire périmée depuis longtemps, peut être vue comme un antidote aux maux de nos sociétés modernes, dont certains étaient déjà présents il y a 23 siècles : la société de consommation, le culte de la croissance et du travail, la quête effrénée du profit, la peur du regard d'autrui, le stress continuel, le fanatisme religieux, l'ambition politique… Cependant, Aurélien Robert a moins étudié l'épicurisme en lui-même que l'image qu'on s'en est fait depuis l'Antiquité jusqu'à la fin du Moyen Âge.

On pourrait croire que les auteurs de l'Antiquité avaient forcément une bonne connaissance de l'épicurisme, que cette connaissance s'est perdue à l'époque médiévale, et que le travail des humanistes de la Renaissance l'a ressuscitée. Pour nous, les Modernes, ce récit a quelque chose de rassurant, il caresse notre amour-propre dans le sens du poil. Un roman de Stephen Greenblatt, Quattrocentro, a récemment renforcé sa légitimité. Le sous-titre anglais (How the World Became Modern) indique bien le propos de l'auteur : narrer comment la redécouverte d'un des chefs-d'œuvre de l'école épicurienne (le De natura rerum de Lucrèce) a mis fin à la barbarie médiévale et fait entrer l'Europe occidentale dans un monde de lumières – notre merveilleux monde moderne.

La réalité historique est beaucoup plus complexe. Je me permet ici de citer Aurélien Robert à propos de Quattrocento : « Ce récit contient à n'en pas douter tous les éléments d'un roman palpitant, avec ses rebondissements et sa fin heureuse : un génie qu'on a voulu faire taire (Lucrèce, et à travers lui Épicure), un héros ordinaire qui change le cours de l'histoire (Poggio Bracciolini), un Moyen Âge obscur où les scribes copient sans comprendre – quand ils n'y mettent pas quelques gouttes de poison – et, pour fini, l'hypothèse glaçante de la pensée contrefactuelle : dans quel monde vivrions-nous si nous n'avions pas redécouvert la philosophie épicurienne ? Comment, dès lors, ne pas être saisi d'un frisson en prenant conscience de la fragilité de notre modernité chérie ? Un simple rendez-vous manqué et nous serions encore... en plein Moyen Âge.

« Pour adhérer à un tel récit, il faut toutefois faire l'impasse sur un certain nombre de détails que Stephen Greenblatt laisse quelque peu dans l'ombre. Ne pas trop insister, par exemple, sur le fait que le manuscrit rapporté par le Pogge [c'est-à-dire Poggio Bracciolini] était médiéval, carolingien même. C'est d'autant plus regrettable que nous savons qu'un de ces manuscrits médiévaux de Lucrèce a été conservé un temps en Italie, à Bobbio. Il faut aussi éviter de pointer quelques aspects de la carrière du Pogge, ce prétendu héros de la modernité, qui a passé sa vie à servir les papes – cinq au total – et qui ramena ce manuscrit au détour d'un voyage au concile de Constance, où le réformateur Jean Wyclif fut condamné, notamment pour son atomisme. Oublier encore qu'il fut l'ennemi juré de Lorenzo Valla, auteur d'un livre Sur le vrai bien qui, pour le coup, faisait la part belle aux épicuriens. Quant à la réception du poème et de la philosophie qu'elle résume, plusieurs études récentes ont montré combien elle fut lente et timide. Il faut en réalité atteindre la fin de la Renaissance et même l'époque moderne pour voir apparaître des usages véritablement philosophiques de Lucrèce et, par extension, de la pensée épicurienne qui l'accompagne. »

Ce que nous apprend le livre d'Aurélien Robert c'est aussi – et surtout – que la redécouverte de l'épicurisme a commencé bien avant le 15ème siècle. Certes, de nombreux auteurs médiévaux ont fait – volontairement ou non – une présentation erronée de cette philosophie. Épicure, dans les discours des prédicateurs, était le nom du débauché, du goinfre, de l'hédoniste déréglé qui passe son temps à vouloir jouir du vin, de la chère et de la chair. C'était l'exemple à ne pas suivre pour un bon chrétien. Mais ce contresens n'est pas une invention médiévale. Épicure lui-même se plaignait de ce que sa conception du bonheur fût mal comprise par certains de ses contemporains : « Quand donc nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs voluptueux et inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées, ainsi que l'écrivent des gens qui ignorent notre doctrine, ou qui la combattent et la prennent dans un mauvais sens. Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l'âme, à être sans trouble. Car ce n'est pas une suite ininterrompue de jours passés à boire et à manger, ce n'est pas la jouissance des jeunes garçons et des femmes, ce n'est pas la saveur des poissons et des autres mets que porte une table somptueuse, ce n'est pas tout cela qui engendre la vie heureuse, mais c'est le raisonnement vigilant, capable de trouver en toute circonstance les motifs de ce qu'il faut choisir et de ce qu'il faut éviter, et de rejeter les vaines opinions d'où provient le plus grand trouble des âmes. » (Épicure, Lettre à Ménécée, traduction de Jean Salem)

Par ailleurs, plusieurs auteurs du Moyen Âge, à commencer par le célèbre Abélard, ont réhabilité Épicure à partir du XIIème siècle. Même s'ils n'avaient pas accès au poème de Lucrèce ni aux rares textes conservés d'Épicure, ils connaissaient bien les grandes lignes de l'épicurisme grâce à des auteurs latins, notamment Sénèque et Cicéron – deux philosophes qui, sans être eux-mêmes épicuriens, se sont gardés de caricaturer un maître qu'ils respectaient. Si ces clercs médiévaux, ne pouvaient qu'être rebutés par certaines thèses épicuriennes (matérialisme, négation de l'immortalité de l'âme et d'une Providence divine), ils étaient séduits par une philosophie morale prônant une vie naturelle, tranquille, modeste, quasi ascétique, très conforme au fond à la simplicité des mœurs chrétiennes.

Comme on vient de le voir, les gens du Moyen Âge n'étaient pas si incultes ni si étroits d'esprit qu'il nous plaît de le penser. On va voir maintenant que la période moderne, à bien des égards, a surpassé en violence et en barbarie celle qu'elle a précédée.

Barbarie moderne

J'ai parlé dans un précédent article de La fin de la Mégamachine de Fabian Scheidler. Ce livre nous apprend que l'effondrement de l'Empire romain d'occident (qui marque le début du Moyen Âge) a été plutôt une bonne chose pour la grande majorité des gens. Ce n'est pas que les mentalités aient alors fondamentalement changé et que, sous l'influence du christianisme, les grands de ce monde soient devenus moins avides de richesses et de pouvoir. Simplement, les organisations politiques qui ont remplacé l'empire étaient moins puissantes, et elles avaient donc moins de moyens pour opprimer le peuple : « Ce que maints historiens ont estimé être une rechute « dans les ténèbres », fut en réalité, pour une grande partie de la population, un soulagement. Car en même temps que la richesse et le pouvoir exubérants des couches supérieures, ce sont aussi l'exploitation et l'humiliation extrêmes des classes inférieures qui disparaissaient. Les paysans n'avaient plus à financer des armées, des bureaucraties et des cours pléthoriques, mais seulement le seigneur local, ce qui diminuait en proportion le poids des redevances. »

Vers la fin du Moyen Âge et dans la période moderne, la puissance de l'État est réapparue sous de nouvelles formes, et avec de nouveaux instruments : armes toujours plus destructrices, nouvelles techniques de navigation, banques de plus en plus sophistiquées… La découverte de nouvelles mines d'or et d'argent, notamment en Amérique, a enrichi les rois et leurs banquiers, mais aussi permis de constituer des armées toujours plus puissantes et voraces. Les paysans – du moins ceux qui n'étaient pas expulsés de leurs terres par des propriétaires cupides – ont dû payer des impôts plus lourds pour financer ces parasites, véritables sauterelles humaines.

Les médiévaux n'étaient pas des anges de douceur, et leur Christ n'avait rien d'un hippy, même s'il parlait lui aussi de paix et d'amour. Mais ils ont été relativement inoffensifs par rapport à leurs descendants. La violence des Européens n'a fait que s'amplifier à partir du 15ème siècle : colonisation extrêmement brutale du Nouveau Monde, traite négrière, guerres toujours plus meurtrières, chasse aux sorcières, toute cette barbarie incroyable est bien plus « moderne » que « médiévale ». Elle est liée à d'importants progrès techniques, à l'afflux de métaux précieux, à l'apparition d'États de mieux en mieux organisés et au développement d'un capitalisme marchand puis industriel qui s'est allié avec les États pour soumettre d'immenses territoires.

Omniprésence de Satan

La Modernité a donc commencé par un accroissement sans précédent de la puissance matérielle d'organisations étatiques, mais aussi commerciales (dont certaines ont directement participé au pillage de vastes territoires et à l'asservissement ou à la destruction des peuples qui y vivaient). Mais elle s'est caractérisée aussi par une colonisation plus intime : celle des âmes. Pour s'en convaincre, je vous invite à écouter cette passionnante émission sur France Culture. L'historien Robert Muchembled, auteur d'Une histoire du diabley explique comment le diable – figure d'abord assez marginale, facile à tromper, quelque peu ridicule, presque pitoyable – est devenu dans l'imaginaire occidental un roi puissant et redoutable vers la fin du Moyen Âge et durant la période moderne. Cela tenait notamment à la volonté de l'Église de renforcer son contrôle de l'âme et du corps des fidèles. En instillant la peur du diable, les prêtres voulaient inciter leurs ouailles à surveiller constamment leurs désirs et leurs organes (sexuels, notamment), toujours suspects d'être pervertis par le Malin.

Parallèlement à cette mainmise cléricale, le pouvoir politique a utilisé lui aussi la figure terrifiante de Satan pour contrôler les esprits et les corps. La grande chasse aux sorcières, pour l'essentiel, s'est déroulée après le Moyen Âge : depuis la deuxième moitié du 15ème siècle jusqu'à la deuxième moitié du 17ème siècle environ. Loin d'être une simple survivance médiévale, cette pratique absurde, sanguinaire, génératrice de psychoses collectives, est caractéristique de la modernité, même si on peut considérer qu'elle a été préfigurée par les persécutions subies par les hérétiques à partir du 13ème siècle.

Depuis deux ou trois siècles, la peur du Diable semble avoir diminué. Mais peut-être a-t-elle pris d'autres formes… Les Juifs et les Francs-Maçons (qui, comme chacun sait, aiment à se réunir secrètement pour fomenter un complot « judéo-maçonnique ») ont remplacé les sorcières dans leur rôle de suppôts de Satan (même si, dans le cas des Juifs, la diabolisation est bien plus ancienne). Par la suite, d'autres catégories ont servi de boucs émissaires : les anarchistes, les communistes et, plus près de nous, les Roms et les Musulmans (toujours suspects d'être de mauvais citoyens, toujours sommés de se désolidariser explicitement des attentats commis au nom d'Allah), sans parler des ignobles « islamo-gauchistes », et des « décoloniaux », forcément « racialistes » puisqu'ils ont l'indécence d'employer le mot « race ».

Toutes ces diabolisations, qu'elles soient spontanées ou créées de toutes pièces par le pouvoir politique, ont une fonction évidente : justifier le pouvoir exorbitant de l'État, présenté comme le protecteur des honnêtes citoyens contre les Ennemis de l'intérieur, et détourner l'attention de ces mêmes citoyens, afin qu'ils ne se révoltent pas contre un système politique et social extrêmement injuste et catastrophique sur le plan écologique.

Conclusion

Il ne s'agirait évidemment pas de dresser de la modernité un tableau exagérément sinistre. La civilisation occidentale, depuis cinq siècles, n'a pas seulement commis d'innombrables crimes contre l'humanité : elle a aussi produit d'admirables nouveautés dans les domaines scientifique, technique, philosophique, artistique, littéraire... Même d'un point de vue social et politique, il n'y a pas eu que des régressions – même si les progrès se sont souvent révélés précaires, comme en témoigne la remontée des inégalités économiques depuis une quarantaine d'années. Mais si la modernité n'a pas que de mauvais côtés, c'est en partie parce que des gens l'ont mise en question : des humanistes comme More, Montaigne ou La Boétie, des philosophes que n'aveuglaient pas le mythe du progrès (Rousseau), des penseurs socialistes ou/et anarchistes, sans oublier ces nombreuses personnes anonymes qui ont lutté courageusement et collectivement pour l'amélioration de la condition ouvrière, l'indépendance des peuples colonisés, la liberté des femmes, l'égalité entre Blancs et Non-Blancs, homosexuels et hétérosexuels... Tous ces gens, qu'on ne saurait qualifier de réactionnaires, n'ont pas hésité à critiquer certains aspects de la modernité, et parfois en s'inspirant explicitement de traditions anciennes (tel Marx citant Aristote). Car la modernité, en tant que processus d'émancipation à l'égard des traditions, ne peut rester elle-même qu'en s'auto-critiquant, sans quoi elle deviendrait son contraire : une tradition figée. Nous n'avons pas à choisir entre l'adoration de la modernité et l'idéalisation réactionnaire du Moyen Âge – pas plus que nous n'avons à choisir entre la 5 G et le mode de vie des Amish.

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