COVID-19 - Et si Mediapart nous informait sur d'autres sujets ?

L'épidémie du coronavirus et toutes les conséquences qu'elle entraîne constituent évidemment un sujet central. Mais il se passe d'autres choses, en France et dans le monde. Pourquoi Mediapart n'en parle-t-il pas ?

Depuis quelques jours, Mediapart ne parle plus que de ça. Evidemment, il s'agit d'un sujet majeur. Même les gens qui trouvent qu'on a surestimé le danger du virus le reconnaissent, vu l'ampleur des changements que cette épidémie a entraînés dans le monde. Qu'on soit d'accord ou pas avec les mesures de confinement, de fermetures des frontières, de traçage des individus, etc., on doit admettre qu'elles bouleversent énormément les sociétés. Et les conséquences de cette épidémie seront durables, même si la progression du virus est stoppée dans les prochains jours, ne serait-ce qu'à cause du ralentissement brutal des activités économiques qu'elle a provoqués.

Seulement, il y a d'autres choses qui se passent dans le monde et en France. Qu'en est-il, par exemple, de la Libye ? Est-il vrai, comme le prétend un article d'AgoraVox, que la Turquie y prépare une offensive? En France même, alors que le danger du coronavirus semblait encore lointain, un décret très inquiétant a été signé par le premier ministre et le ministre de l'intérieur. Il permet à des gendarmes de collecter des informations très personnelles (sur la prétendue origine ethnique ou raciale, sur les convictions philosophiques ou religieuses, l'appartenance syndicale ou l'orientation sexuelle des individus), de numériser ces informations et de les envoyer non seulement aux autorités judiciaires, mais à des maires et à des préfets. Le Monde et Libération en ont parlé, mais pas les journalistes de Mediapart, à ma connaissance.

Je suis sûr qu'on pourrait trouver nombre de sujets importants qui ne sont plus traités par les journalistes. Malheureusement, Mediapart n'est pas une exception. C'est une tendance très générale, qui s'explique d'ailleurs en partie. D'une part, comme je l'ai dit, l'épidémie et les réactions qu'elle entraînent constituent un sujet central, et il est bien normal que la plus grosse partie des articles en parlent. D'autre part, il est sans doute beaucoup plus difficile aux journalistes d'enquêter par les temps qui courent. Seulement, ces raisons n'excusent pas tout. Si l'épidémie est un sujet central, cela ne veut pas dire qu'elle est le seul sujet digne d'être étudié. Et si les journalistes peuvent encore faire des enquêtes sur tous les sujets liés au coronavirus, pourquoi ne pourraient-ils pas le faire pour d'autres sujets ?

Plus que jamais, il importe que la presse indépendante - et j'ose espérer que Mediapart en fait partie - joue son rôle de contre-pouvoir. Je ne fais pas partie des gens qui pensent que les gouvernements ont choisi d'exagérer le danger du coronavirus pour faire passer des mesures liberticides. Il me semble en effet que l'oligarchie politico-économique a beaucoup à perdre, d'un point de vue financier, en limitant les échanges économiques. Par contre, elle tire de l'épidémie un bénéfice secondaire. Pendant cette période d'"Union sacrée", il est beaucoup plus difficile de se mobiliser contre l'oligarchie. La contestation sociale, politique et écologique est gelée provisoirement. Les mesures sanitaires permettent aux gouvernements de contrôler plus facilement les individus. Le glissement vers la dictature (déjà bien amorcé avec le tournant néolibéral du capitalisme, l'empilement des mesures "sécuritaires" depuis 20 ans, l'état d'urgence permanent depuis 2015 et la répression brutale des manifestations) s'accélère. Nous, citoyennes et citoyens qui aimons la liberté et la justice, nous devons refuser l'"Union sacrée" et garder intacte notre force de contestation. Et pour ce faire, nous avons besoin de journalistes qui nous informent sur TOUS les sujets d'intérêt général. Quand le gouvernement montre le coronavirus, le sot regarde le coronavirus. Le sage, lui, regarde le gouvernement.

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