Faut-il vraiment défendre la «République» contre les «islamistes»?

Après l'horrible assassinat de Samuel Paty, le chef de l'État et le gouvernement ont annoncé une série de mesures pour protéger la République contre le danger islamiste. Mais qui sont les « islamistes » ? Et en quoi consiste cette « république » qu'il s'agit de défendre ?

Invocations rituelles

Le mot « République » a été beaucoup prononcé ces derniers jours, et notamment par le gouvernement. Comme l'indique cet article de l'Express :

« Le Premier ministre, Jean Castex, a affirmé ce samedi qu'avec l'attaque d'un enseignant dans les Yvelines, "ce sont les valeurs les plus fondamentales de la République qui sont touchées", lors d'une réunion avec des syndicats enseignants au ministère de l'Education nationale, a rapporté son entourage. 

"Après la liberté de la presse et Charlie Hebdo, la liberté d'enseigner : bref, la République" est visée, a martelé le chef du gouvernement, qui a fait part de sa "totale indignation". Il a ajouté : "La laïcité, colonne vertébrale de la République, a été, à travers cet acte ignoble, visée". Sur Twitter, il a également déclaré que "c'est la République qui a été frappée en plein coeur par le terrorisme islamiste". »

Comme on peut le voir dans cette dernière citation, le mot « islamiste » est également présent dans la communication du gouvernement. Le président de la République a été très clair là-dessus, suite à la réunion d'un Conseil de défense : « La peur doit changer de camp. Les islamistes ne doivent pas pouvoir dormir tranquilles dans notre pays ». (Source : https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/enseignant-decapite-dans-les-yvelines/attentat-en-yvelines-operations-contre-l-islamisme-radical_4147943.html )

Ces mots, « République » et « islamiste », nous les entendons depuis notre enfance. Nous les employons couramment. Mais savons-nous précisément ce qu'ils veulent dire ? La question n'a pas seulement un intérêt théorique : elle est d'une brûlante actualité politique. En effet, l'invocation rituelle de la « République » et la dénonciation des « islamistes » par les gouvernements font partie d’une propagande qui aggrave le problème qu’elle est censée contribuer à résoudre. Loin d’unir la société contre le fanatisme religieux, elle attise les divisions, la peur et la haine. Faute de temps et de compétences, je ne vais pas analyser l'ensemble de cette propagande. Je me contenterai de quelques remarques concernant les mots « république » et « islamiste ».

Qu'est-ce que l'islamisme ?

Pendant longtemps, je me suis cru intelligent, cultivé, bien informé, parce que je prenais toujours soin de distinguer entre l'islam et l'islamisme, entre les musulmans dans leur ensemble et ceux qui appartiennent au courant islamiste. Et puis, j'ai découvert que je n'étais pas si bien informé que ça. Il y a quatre ans, j’ai vu une émission fort intéressante sur le site Arrêt sur Images. L’un des deux invités était Adrien Candiard, auteur d’un livre non moins intéressant : Comprendre l’islam – ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien. D’après Candiard, « islamisme » est un mot fourre-tout, qui renvoie à des réalités très hétérogènes. On peut distinguer au moins deux courants dans ce qu’on appelle l’« islamisme » : l’islam politique (représenté notamment par les Frères musulmans) et le salafisme. Le premier courant n’a presque jamais été impliqué dans des attentats – ce qui ne signifie pas, ajouterais-je, qu’il est pour autant à l’abri de toutes critiques. Le second courant comprend une minorité de criminels – ce sont eux, le plus souvent, qui commettent les attentats au nom d’Allah – mais la majorité des salafistes se désintéresse de la politique et se contente de pratiquer une version intégriste de sa religion, censée ressembler à l’islam des origines. On voit déjà qu’il est dangereux de mettre tous les « islamistes » dans le même sac. Il est peu probable que tous les salafistes et tous les Frères musulmans approuvent dans le secret de leur cœur les crimes commis au nom de leur religion. Et quand bien même ils le feraient, on doit les juger sur leurs actes et sur leurs paroles, et non sur leurs opinions présumées. En déclarant qu’il faut faire peur à tous les islamistes (à la manière de Pasqua, qui voulait « terroriser les terroristes »), Emmanuel Macron stigmatise de nombreuses personnes dont on peut critiquer les idées et les pratiques, mais qui ne sont pas forcément des assassins en puissance ni des complices des criminels fanatiques.

Quant à ceux qui en appellent à la violence contre les « infidèles », ils ont effectivement une part de responsabilité dans les crimes commis au nom de l’islam. Mais leurs discours tombent déjà sous le coup de la loi. On ne voit pas très bien ce que peuvent apporter de nouvelles mesures contre les « islamistes », sinon détourner la colère et la peur de la population sur un bouc émissaire. J’y reviendrai.

Auparavant, je souhaiterais m’attarder encore un peu sur le terme d’« islamiste ». Pourquoi ? Parce que j’ai peur que sa signification ne soit encore plus floue, dans l’esprit des gens, que ce que dit Adrien Candiard. Prenons l’exemple du fameux foulard islamique, ce diabolique morceau de tissu qu’agite depuis plus de trente ans une bonne partie des médias et des politiciens. D’après ce que j’ai pu lire, par exemple dans un article du Figaro, et un article du Point, le port du voile peut très bien relever d'un choix personnel, et il n'est pas nécessairement lié à la soumission à un modèle patriarcal. Il est donc probable que de nombreuses femmes voilées ne se reconnaissent ni dans le salafisme ni dans l’islam politique des Frères musulmans. Il n’empêche que leur voile est devenu le symbole par excellence de l’islam qu’on n’aime pas, l’islam rétrograde, sexiste, hostile aux valeurs de la République – en un mot : l’islamisme.

Et cette obsession politico-médiatique a des effets très concrets, comme en témoignent les agressions verbales ou physiques dont sont victimes certaines femmes voilées. Encore tout récemment, place de la République, lors du rassemblement en hommage à Samuel Paty, une musulmane a fait les frais de cette hostilité à l’« islamisme » : « L’humoriste Samia Orosemane, elle, voulait donner sa voix de musulmane au concert d’indignation : « C’est important que la communauté musulmane soit là aussi, juge-t-elle. On est là pour dire non à la barbarie, pas pour s’excuser ou demander pardon. Ce qu’on dit ici à travers notre présence, c’est notre solidarité. » Elle raconte aussi, avec un sourire désabusé, la mésaventure qui lui est arrivée dans la foule. « Une femme s’est approchée de moi en me regardant très méchamment, explique la comédienne, qui porte un foulard. Elle m’a pointée du doigt en me disant : “Bande d’assassins !” Je lui ai souri, mais j’ai eu envie de pleurer. » » (Source : cet article de Mediapart).

Le bon et le mauvais séparatisme

Reste qu'on peut juger problématique la mentalité réactionnaire de certains musulmans, qui ont du mal à s'adapter à une société où – en droit sinon en fait – les femmes sont les égales des hommes, les homosexuels peuvent se montrer au grand jour, le blasphème est permis, etc. Et il n'est pas absurde de penser que cette mentalité a quelque chose à voir avec les crimes commis au nom de l'islam - même si, reconnaissons-le, elle est aussi largement répandue chez les non-musulmans. Mais croit-on vraiment qu'on va faire disparaître ces préjugés en dissolvant, comme veut le faire le gouvernement, des associations musulmanes jugées suspectes (à tort ou à raison) ou en extradant des étrangers fichés pour radicalisation, comme l'explique cet article de Mediapart ? Il y a fort à parier que ce remède soit inefficace, voire pire que le mal. Beaucoup de musulmans vont se sentir attaqués en tant que musulmans, et ce d'autant plus qu'il y a deux poids et deux mesures dans cette affaire. Le gouvernement s'apprête-t-il à interdire CNews, ou à expulser Éric Zemmour de cette chaîne d'information ? C'est peu probable. Pourtant cet éditorialiste, plusieurs fois condamné par la justice, cherche à attiser la haine contre les musulmans, contre les Arabes et les Noirs, sans parler de son indécrottable sexisme et de sa volonté de réhabiliter le régime antisémite de Vichy. Zemmour, celui-qui-ne-peut-rien-dire-à-cause-de-la-censure-des-bien-pensants, est très présent dans les médias depuis longtemps et il a une audience considérable. À ce titre, il joue un rôle de premier plan dans le progrès des pires cancers sociaux de notre temps : le racisme, la xénophobie et le sexisme. Zemmour, comme bien d'autres militants d'extrême droite, cultive au moins deux formes de séparatisme : celui des Français dits « de souche » à l'égard de leurs compatriotes musulmans ou d'ascendance africaine, et celui des mâles dominants (ou qui souhaiteraient le devenir!) à l'égard des femmes. Bien évidemment, ce n'est pas à ces séparatismes-là que le gouvernement entend s'attaquer. Ce qui l'intéresse, ce sont les mauvais musulmans, les « islamistes ». En s'attaquant à eux, et seulement à eux, le gouvernement joue le même jeu que Zemmour : il accroît les divisions entre les Français non-musulmans et les Français musulmans. Est-ce cela, la défense de la « République » ?

C'est quoi, au juste, la « République » ?

Il serait temps de définir, enfin, ce mot fétiche. Comme on va le voir, la tâche n'est pas aisée. Il en va de la république comme du socialisme ou du christianisme : il y a la république idéale et la république réellement existante. On se souvient que le socialisme, dans une perspective marxiste-léniniste, était une forme de démocratie sociale préparant un avenir radieux : le communisme, c'est-à-dire la société sans classes et sans État, constituée d'individus libres, égaux et solidaires. En fait, le socialisme soviétique était fort peu démocratique. Il n'était même pas la dictature du prolétariat, mais la dictature d'un parti unique prétendant savoir mieux que le peuple ce qui était bon pour le peuple. Et, loin de préparer le communisme, cette bureaucratie étatique a fini par instaurer une forme particulièrement sauvage de capitalisme.

On pourrait faire un semblable constat pour le christianisme : il y a un énorme écart entre la doctrine évangélique (qui promeut le détachement à l'égard des biens matériels, l'amour du prochain, le pardon des offenses, la non-violence...) et la manière dont elle a été appliquée concrètement par les Églises chrétiennes.

Il en va de même pour la République. Idéalement, toute république digne de ce nom devrait ressembler à ce qu'en dit Rousseau dans Du contrat social. Ce devrait être une société où l'intérêt public compte plus que tout, où aucun groupe (qu'il soit minoritaire ou majoritaire) n'a les moyens de dominer le reste de la société : liberté. Et puisqu'il n'y a aucune domination dans cette république, tous les membres de celle-ci ont les mêmes droits, mais aussi une quantité de richesses à peu près comparable : égalité. Car de fortes inégalités économiques entraînent fatalement des inégalités politiques. Enfin, chaque citoyen doit se sentir solidaire de tous les autres : fraternité. Convenons que ces fameuses « valeurs de la République » ne sont pas traitées de la même manière par la bouche et par les pieds de nos dirigeants. Vénérées dans les discours de ces derniers, elles n'en sont pas moins piétinées avec une belle et joyeuse constance. Ce que sert Macron, tout comme Merkel, Trump, Bolsonaro et la plupart des gouvernants de la planète, ce sont les intérêts de la grande bourgeoisie et de la finance dérégulée. C'est le capitalisme néolibéral. Ce qu'il promeut par ses actes, sinon par ses paroles, ce n'est pas l'unité de la société autour d'un intérêt commun : c'est le séparatisme des riches, qui utilisent tous les stratagèmes possibles, légaux ou illégaux, pour ne plus payer d'impôts, qui envoient certes leurs enfants à l'école, mais pas dans n'importe quel école, enfin voyons ! car il ne faudrait tout de même pas mélanger les torchons imbibés de sueur des premiers de corvée avec les serviettes armoriées des premiers de cordée. Ce que promeut Macron, c'est aussi le séparatisme des « bons Français » à l'égard des étrangers ou des enfants d'immigrés suspects de « ne pas vouloir s'intégrer » dans cette merveilleuse patrie des droits de l'homme. Ce séparatisme-là permet de faire oublier le premier, celui des riches. Tant que les « islamistes » sont désignés comme le principal problème de la société, les bons Français oublient de se mettre en colère contre une oligarchie économique et politique qui détruit toujours plus les libertés publiques, spolie les pauvres et les classes moyennes pour enrichir les plus riches, détruit les solidarités sociales et – last but not least – pollue à outrance, détruit la biodiversité et aggrave en permanence la catastrophe climatique.

Conclusion

Les communistes tchécoslovaques, en 1968, voulaient promouvoir un socialisme à visage humain, bien différent du socialisme réellement existant. Le syndicat Solidarność, en Pologne, avait des objectifs comparables. Peut-être devrions-nous nous inspirer de leur démarche en ce qui concerne la République. Au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, nous devons rejeter la république sous sa forme actuelle : une république dominée par une minorité de capitalistes, une république dont les écoles - même publiques - servent davantage à justifier le pouvoir économique et politique de la bourgeoisie, grâce au mythe de la méritocratie, qu'à atténuer les inégalités sociales, une république encore largement machiste (ce qui ne l'empêche pas de montrer du doigt le sexisme des « islamistes »), une république en grande partie raciste et xénophobe, une république violente à l'égard des pauvres, des étrangers, des boucs émissaires maghrébins, africains, roms, musulmans, mais aussi à l'égard de tous les contestataires (Gilets jaunes, écologistes...). Une telle république ne peut que susciter le dégoût et favoriser le développement du fanatisme dans quelques esprits déboussolés.

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