Lettre ouverte aux syndicats

Macron et Philippe sont au service d'un capitalisme radicalisé, qui ne fait même plus semblant de négocier avec les « partenaires sociaux ». Méprisés, humiliés par le gouvernement, les syndicats auront-ils le courage de se radicaliser à leur tour ?

Manifestation à Metz - 20 février 2020 © RetMarkus Manifestation à Metz - 20 février 2020 © RetMarkus

 

Avant d'en venir au vif du sujet, je voudrais prévenir deux malentendus. D'abord, cette lettre s'adresse en priorité aux personnes constituant la base des syndicats. Il y a peu de chance, en effet, que les secrétaires nationaux la lisent. De plus, j'ai bien peur qu'ils ne changent pas de stratégie s'ils ne sont pas fortement poussés par leur base.

Ensuite, ce texte n'est pas un pamphlet antisyndical. J'appartiens moi-même à un syndicat (le SNES-FSU, pour ne pas le nommer), et je conseille aux personnes qui me lisent de faire comme moi, si elles ne l'ont pas encore fait. Malgré leurs imperfections, les syndicats sont utiles, voire indispensables, pour défendre les salarié-e-s sur leur lieu de travail – surtout en cette période où le management devient de plus en plus impitoyable, et où les droits des travailleurs et des travailleuses s'amenuisent comme peau de chagrin. Et puis, le meilleur moyen de remédier aux défauts des syndicats, c'est d'y entrer afin de renforcer leur pouvoir (leur faiblesse est en grande partie liée à un taux de syndicalisation très bas) et de les amener à se réformer de l'intérieur.

Cette remarque m'amène à l'objet de cette lettre ouverte.

Chers syndicats,

Je fais partie de ces militants qui vous trouvent trop timides. Certes, les choses commencent à changer. Les mots « grèves reconductibles » et « caisses de grève » sont plus présents qu'auparavant dans vos discours. Mais les vieilles habitudes ont la vie dure. L'intersyndicale nationale, à l'issue de la journée de grève et de manifestation du jeudi 20 février a appelé.... à une nouvelle journée de grève et de manifestation le 31 mars.

Ces journées isolées, à l'évidence, ne dérangent guère le gouvernement. Elles s'apparentent de plus en plus à un rite, dont l'efficacité n'est plus que symbolique. Au mieux, elles entretiennent un peu les braises de la colère sociale, et c'est une des raisons pour lesquelles j'y participe encore. Mais souffler un peu sur les braises ne suffit pas à rallumer un feu. Voilà pourquoi une coordination nationale interprofessionnelle a appelé récemment à une semaine noire à partir du 16 mars. https://paris-luttes.info/appel-de-la-coordination-nationale-13487

D'autres personnes – parfois les mêmes – pensent qu'il faudrait organiser l'occupation permanente et massive d'une place de Paris, comme cela s'est fait dans d'autres pays. Les deux types d'actions (grève durable et manifestation durable) ne sont d'ailleurs pas incompatibles. Le plus important, c'est qu'il y ait beaucoup de gens mobilisés. Les manifestations de décembre dernier, voire de janvier et de février, étaient loin d'être ridicules. Mais elles n'étaient à l'évidence pas suffisantes pour faire plier le gouvernement. Il en va de même pour les grèves. Même si elles ont été massivement suivies dans certains secteurs (SNCF et RATP, notamment), il aurait sans doute fallu que bien d'autres secteurs de la société suivent le mouvement pour qu'on parvienne à bloquer le pays. L'agitation sociale n'a pas disparu, comme en témoignent notamment les nombreux lycées où les épreuves du bac ont été fortement perturbées, voire annulées, malgré une répression policière très inhabituelle. Mais tous ces mouvements épars, aussi impressionnants soient-ils, ne constituent pas encore une mobilisation globale de la société. 

Parviendrez-vous à organiser une telle mobilisation ? Personne ne peut le savoir. Ni une grève générale ni l'occupation durable d'une place ne se décrètent d'en-haut. Ayant peu d'adhérents, vous ne pouvez à vous seuls créer un mouvement social massif, c'est une évidence. Mais vous pouvez y contribuer. Une chose est sûre : maintenir la stratégie des « journées d'action » est le meilleur moyen d'achever le mouvement actuel.

Que faire, alors ? Personne n'a de recette miracle. Je crois tout de même que vous pourriez au moins faire l'effort d'adresser aux travailleurs et aux travailleuses un discours de vérité.

Ce discours pourrait ressembler à ça : « L'oligarchie politico-financière s'est radicalisée. Elle entend appliquer son agenda néolibéral dans son intégralité, sans faire aucune concession. Destruction totale du droit du travail, des services publics, de la sécurité sociale (retraites, assurance-maladie, famille), de l'environnement... rien ne nous sera épargné si nous ne réagissons pas avec vigueur et constance. Face à un capitalisme fanatique, le syndicalisme doit se radicaliser, c'est-à-dire retrouver ses racines révolutionnaires. Les Trente Glorieuses sont bel et bien mortes. Nous ne pourrons plus arracher des conquêtes sociales par le jeu habituel des négociations : ni le patronat ni le gouvernement ne veulent plus négocier. Même les syndicats « réformistes » qui, à défaut de véritables réformes, espèrent obtenir un adoucissement de la régression sociale, sont traités avec mépris par ceux qu'ils courtisent. Le dirigeant de la CFDT prétend avoir obtenu la suppression de l'âge pivot, mais il sait très bien que ce dernier est aussitôt réapparu sous le nom d' « âge d'équilibre ». Bref, nous n'avons rien à gagner à être gentils, à vouloir discuter comme des gens civilisés. Civilisé, le gouvernement l'est de moins en moins. Sa seule réponse à nos revendications, c'est le mépris et la brutalité policière. Voilà pourquoi nous proposons aux travailleuses et aux travailleurs de ce pays de faire massivement grève durant la semaine du ….. et/ou d'occuper durablement la place de.... à partir du..... »

Ce discours serait-il entendu ? Aurait-il une efficacité suffisante ? Il est sans doute impossible de le savoir. Mais le pire n'est pas toujours sûr. Quand Churchill, dans une période plus noire encore que la nôtre, a promis aux Britanniques du sang et des larmes, il les a séduits par sa franchise. Je crois, même si je n'ai aucun moyen de le prouver, que les travailleuses et les travailleurs de ce pays souhaiteraient qu'on leur parle avec la même sincérité, la même dureté, le même courage. Rien de plus démotivant que la mollesse, l'indécision ou la routine, trois maux qui rongent le syndicalisme aujourd'hui. Vous devez, chers syndicats, jeter définitivement aux orties votre bel habit de « partenaires sociaux » et redevenir ce que vous étiez autrefois : des adversaires sociaux, des combattants de la justice et de la liberté, des défenseurs des classes populaires contre les prédateurs de la bourgeoisie capitaliste.

J'ajouterai un mot pour finir : vous serez d'autant plus forts que vous chercherez moins le pouvoir. L'obsession du contrôle, voilà ce qui tue le syndicalisme. C'est elle qui pousse, bien souvent, les dirigeants syndicaux à calmer les ardeurs de la base et à étouffer dans l’œuf toute initiative un peu innovante. C'est elle qui crée des divisions stériles entre les syndicats, mais aussi entre les syndicats et d'autres organisations, comme les Gilets jaunes. Votre rôle, chers syndicats, c'est d'aider les gens à lutter, non de les brider. C'est de créer des liens entre les forces sociales, non de les diviser. Le plus beau succès d'un syndicat, en somme, c'est de se laisser déborder, c'est de participer à un mouvement qui le dépasse.

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