Nos ancêtres les Arabes

Nicolas Sarkozy a raison. Prendre la nationalité française, c’est devenir le descendant des Gaulois : non pas d’un point de vue biologique, bien sûr, mais sur le plan culturel. Qu’on le veuille ou non, Astérix et ses amis ont marqué de leur empreinte la culture française. Un peu. Un tout petit peu. Mais nos ancêtres sont aussi – et même bien davantage – romains, grecs, juifs, arabes, italiens...

Arbre généalogique d'un Français © J. Grau Arbre généalogique d'un Français © J. Grau

Qui sont nos ancêtres ?

 Bien évidemment, il serait absurde – à moins de ressusciter la croyance farfelue en une « race française » – de refuser la naturalisation à tous ceux qui ne descendent pas des Gaulois. Mais tel n’était pas le propos de M. Sarkozy, qui parle d’une autre filiation : non pas naturelle, biologique, mais culturelle, historique. Or, à ma connaissance, la culture française doit peu de choses aux Gaulois. Certes, notre langue comporte quelques rares mots d’origine gauloise. Par ailleurs, il est probable que les Gallo-romains qui vivaient dans la région de Lutèce parlaient le latin avec un accent particulier, à cause de l’influence de la langue gauloise – de la même manière que le provençal a laissé des traces dans la manière dont les Marseillais parlent le français. Cet accent gaulois a sûrement joué un rôle dans l’évolution du latin populaire vers la langue romane d’où le français est issu. Mais l’influence des Gaulois sur notre culture est restée somme toute bien modeste.

 On ne saurait en dire autant de l’influence d’une petite communauté juive qui allait donner naissance à ce qu’on appellerait plus tard la chrétienté. D’un point de vue culturel, nos ancêtres se situent moins en Gaule qu’en Judée, en Galilée et en Asie mineure (dans l’actuelle Turquie). C’est en effet dans cette dernière région qu’est né Saül, alias saint Paul, un juif de la diaspora qui, en évangélisant les païens, a contribué à transformer la secte des disciples de Jésus en une nouvelle religion.

 Nos ancêtres, ce sont aussi les Romains, bien entendu. Même s’ils étaient peu nombreux en comparaison des autochtones qu’ils avaient soumis, ils ont apporté avec eux une langue, des techniques, une organisation politique et juridique qui ont laissé des traces durables. Et comme les Romains étaient eux-mêmes, à bien des égards, les fils spirituels des Grecs, nous devons également reconnaître ces derniers comme nos ancêtres. L’histoire de la Grèce antique fait pour cette raison partie de la culture française. Malgré toute mon admiration pour Nicolas Sarkozy, j’ai donc un peu de mal à le suivre lorsqu’il dit : « Mon grand-père maternel est grec, on ne m'a pas appris l'histoire de la Grèce. Au moment où je suis Français, j'aime la France, j'apprends l'histoire de France, je parle le français et mes ancêtres sont les ancêtres de la France, c'est ça l'assimilation ». (Source de la citation : le site de L’Obs)

 M. Sarkozy ignorerait-il que la civilisation grecque est inscrite depuis longtemps dans le programme d’histoire de l’éducation nationale ? Et serait-il obtus au point de considérer qu’un bon Français ne doit s’intéresser qu’à son pays ?  On m’objectera que Nicolas Sarkozy ne parlait pas de l’histoire de la Grèce antique, mais celle de la Grèce moderne, qui a eu beaucoup moins d’influence sur la nôtre. Mais cette objection n’est pas très bonne, comme je le montre dans l’annexe de cet article. Pour l’heure, revenons à nos ancêtres.

 Nous savons – même si cela gêne les plus xénophobes d’entre nous – que notre culture doit beaucoup aux Arabes du Moyen âge, notamment par l’influence qu’ils ont exercé sur l’Europe par l’intermédiaire de l’Espagne. Non seulement ils ont transmis des trésors empruntés à d’autres peuples (le zéro, invention indienne ; la philosophie d’Aristote…) mais ils ont enrichi la culture humaine dans différents domaines, notamment en mathématiques et en astronomie. Au vu de ce qu’ils nous ont apporté, nous devons nous considérer comme leurs héritiers, de même qu’ils étaient eux-mêmes les héritiers de civilisations plus anciennes. Le titre que j’ai donné à cet article n’est donc seulement provocateur. Les Arabes du Moyen âge sont au moins autant nos ancêtres que les Gaulois, et sans doute davantage.

 Il est impossible de dresser une liste exhaustive de tout ce que la culture de notre pays doit aux différents peuples qui l’ont influencée. Signalons entre autres l’Italie, qui a tant fasciné les princes français de la Renaissance, mais encore l’Angleterre – dont le système politique, plus que les cités antiques, a été une source d’inspiration pour notre démocratie parlementaire – ou encore l’Allemagne de Bismarck, qui a été pionnière dans le domaine des droits sociaux des travailleurs. Les influences étrangères sont particulièrement évidentes dans les domaines scientifiques, philosophiques, littéraires et artistiques. Quand on donne des leçons de piano classique à un(e) petit(e) français(e), quels auteurs lui fait-on étudier ? Couperin, Rameau, Satie, Debussy, Ravel ? Oui, sans doute … mais aussi – et peut-être plus encore –  des musiciens allemands (Bach, Beethoven, Mozart…), italiens (Scarlatti…), hongrois (Bartok), etc. La musique de Bach, pour ne parler que d’elle, fait tellement partie de la culture française qu’elle a inspiré l’œuvre la plus célèbre de Gounod : son Ave Maria.

 Notons à ce propos que l’ouverture aux cultures étrangères n’est en rien un obstacle au patriotisme. En témoigne notamment l’exemple de Ravel, engagé volontaire durant la Première Guerre mondiale (alors qu’il avait plus de quarante ans) et défenseur d’un certain cosmopolitisme en matière musicale. Voici ce qu’en dit l'article de Wikipedia qui lui est consacré :

 À force de démarches pour être incorporé dans l'aviation, c'est finalement comme conducteur d'un camion militaire qu'il surnomma Adélaïde qu'il fut envoyé près de Verdun en mars 1916. Depuis le front, tandis que plusieurs musiciens de l'arrière tombaient dans les travers du nationalisme, Ravel fit la démonstration de sa probité artistique en refusant, au risque de voir sa propre musique bannie des concerts, de prendre part à la Ligue nationale pour la défense de la musique française. Cette organisation, créée par Charles Tenroc autour notamment de Vincent d'Indy, Camille Saint-Saëns et Alfred Cortot, entendait faire de la musique un outil de propagande nationaliste et interdire, entre autres, la diffusion en France des œuvres allemandes et austro-hongroises.

« [...] Je ne crois pas que « pour la sauvegarde de notre patrimoine artistique national » il faille « interdire d'exécuter publiquement en France des œuvres allemandes et autrichiennes contemporaines non tombées dans le domaine public ». [...] Il serait même dangereux pour les compositeurs français d'ignorer systématiquement les productions de leurs confrères étrangers et de former ainsi une sorte de coterie nationale : notre art musical, si riche à l'heure actuelle, ne tarderait pas à dégénérer, à s'enfermer en des formules poncives. Il m'importe peu que M. Schönberg, par exemple, soit de nationalité autrichienne. Il n'en est pas moins un musicien de haute valeur, dont les recherches pleines d'intérêt ont eu une influence heureuse sur certains compositeurs alliés, et jusque chez nous. Bien plus, je suis ravi que MM. Bartók, Kodály et leurs disciples soient hongrois et le manifestent dans leurs œuvres avec tant de saveur. En Allemagne, à part M. Richard Strauss, nous ne voyons guère que des compositeurs de second ordre dont il serait facile de trouver l'équivalent sans dépasser nos frontières. Mais il est possible que bientôt de jeunes artistes s'y révèlent, qu'il serait intéressant de connaître ici. D'autre part je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire prédominer en France, et de propager à l'étranger toute musique française, quelle qu'en soit la valeur. Vous voyez, Messieurs, que sur bien des points mon opinion diffère suffisamment de la vôtre pour ne pas me permettre l'honneur de figurer parmi vous. »

— Maurice Ravel, 7 juin 1916

 

La France, champ de batailles culturelles

 Il ressort de ce petit survol historique que nos ancêtres – culturellement parlant – sont extrêmement variés, et ne sauraient se réduire aux seuls Gaulois. J’aimerais maintenant élargir mon propos, et ne pas me cantonner aux influences étrangères. Si la France a une culture si riche, si complexe, si conflictuelle aussi, ce n’est pas seulement parce qu’elle a intégré une grande variété d’éléments culturels venant de l’extérieur (civilisation gréco-romaine, christianisme…) : c’est aussi parce que des clivages internes sont apparus au cours de son histoire : entre protestants et catholiques, noblesse et bourgeoisie, philosophes des lumières et « obscurantistes », révolutionnaires et monarchistes, libéraux et réactionnaires, socialistes et libéraux, dreyfusards et anti-dreyfusards, anarchistes et défenseurs de l’État, collaborateurs et résistants, communistes et anti-communistes, féministes et antiféministes, admirateurs de l’Union européenne et euro-sceptiques, etc.

 Tous ces conflits sont à la fois politiques et culturels. Il s’agit d’un enjeu de pouvoir, sans doute, mais aussi de luttes idéologiques. Et à chaque fois, toutes les parties en présentes se cherchent des ancêtres, se rattachent à une tradition. Car les traditionalistes n’ont pas le monopole du respect des traditions, pas plus que la gauche n’a le monopole du cœur. Même les anarchistes se transmettent un héritage historique et culturel. Pas de culture sans transmission, c’est-à-dire sans tradition.

 Nos ancêtres, ce ne sont donc pas seulement les Gaulois, les Romains, les Grecs, les Arabes, les Italiens, etc. Ce sont aussi tous ces Français, illustres ou obscurs qui ont contribué à façonner la nature, la société, les institutions politiques et la culture de notre pays. Et comme il existe encore aujourd’hui de vives oppositions sociales, politiques et culturelles, tous les Français ne revendiquent pas les mêmes traditions ni les mêmes ancêtres. Certains se réfèrent à une tradition libérale, d’autres à une tradition républicaine, d’autres à la monarchie, d’autres au socialisme, d’autres à l’anarchisme, etc. Il en va de même pour la religion (ou à l’absence de religion) : il y a des traditions catholiques, protestantes, juives, musulmanes, bouddhistes, mais aussi agnostiques et athées.

 Bien souvent, les tenants d’une tradition ont l’impression d’être plus authentiquement français que les autres. Beaucoup de catholiques, mais aussi d’incroyants, se disent plus français que les musulmans, comme si ces derniers venaient de débarquer dans notre pays. Les nostalgiques de l’Ancien Régime ou du régime de Vichy ont le sentiment d’incarner le pays réel, contre le cosmopolitisme des Lumières et les manœuvres sataniques des judéo-maçons. Les républicains ont le sentiment de représenter la vraie France, la fameuse patrie des droits de l’homme. Mais la « vraie France » existe-t-elle ? Si l’on veut être réaliste, on doit constater que la culture française n’est pas un bloc monolithique, mais un ensemble de cultures plus ou moins en guerre les unes contre les autres, chacune se revendiquant d’une certaine tradition et de certains ancêtres.

 On comprend que la persistance de ces conflits, à la fois complexes et passionnels, puissent avoir un caractère insécurisant pour beaucoup de gens, et qu’il soit tentant de les mettre sous le boisseau à l’aide d’un bouc émissaire (les immigrants ou/et les musulmans, par exemple). On comprend aussi pourquoi certains politiciens – comme M. Sarkozy – veulent réhabiliter le roman national imaginé par les idéologues et pédagogues de la IIIème République : rien de tel qu’une bonne fiction pour faire oublier la dure réalité. Plutôt que de se pencher sérieusement sur les catastrophes économiques, sociales, politiques et environnementales qui s’abattent sur notre pays, il est plus facile de faire rêver nos compatriotes à une patrie fantasmée.

 ___________________________________________________________________________________________________________

 Annexe : pourquoi l’histoire de la Grèce fait partie de la culture française

 Tout le monde, même les plus obtus des nationalistes, reconnaît l’intérêt d’enseigner l’histoire de la Grèce antique aux jeunes Français. Mais qu’en est-il des périodes plus récentes de l’histoire de la Grèce ? Doit-on, sous prétexte qu’on est français, s’en désintéresser totalement ? Je ne le crois pas. En effet, on peut constater que bien des Français illustres se sont sentis concernés par leurs contemporains grecs, et ils avaient pour cela de très bonnes raisons. Les humanistes de la Renaissance, qu’ils fussent ou non français, savaient très bien ce qu’ils devaient à l’afflux de lettrés grecs en Italie suite à la chute de l’empire byzantin. Quatre siècles plus tard, les Français se sont vivement intéressés à la guerre d’indépendance menée par les Grecs dans les années 1820. Le massacre de Chios par les Ottomans, en 1822, a d’ailleurs inspiré un poème (L’Enfant) et un tableau (Scène des massacres de Scio). Le poète et le peintre s’appelaient respectivement Victor Hugo et Eugène Delacroix, deux auteurs marginaux dont monsieur Sarkozy n’a sans doute jamais entendu parler. Quant à la Grèce du 21ème siècle, il me semble qu’elle intéresse pas mal de Français, et pour cause : nous sommes sous la domination des mêmes maîtres que les Grecs (Banque Centrale Européenne, Union européenne, FMI, « marchés financiers »…), et nous savons depuis 2015 ce qui nous pend au nez si nous avons l’outrecuidance d’élire des gouvernants qui s’écartent un peu trop de l’orthodoxie économique. Si, dans cinquante ans, on fait l’histoire de la France des années 2010, il serait très étonnant qu’on ne parle pas un peu de la Grèce…

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.