«On n'est plus chez nous !»

Ceci n’est pas un nouvel article sur le « burkini » Je préfère tout de suite annoncer la couleur : le « burkini » ne m’intéresse pas particulièrement. Ce qui m’intéresse, ce sont les causes profondes de la haine ou de la peur que ce vêtement suscite.

Complot hispano-hongrois au Parc des Princes © Photo trouvée sur le site du Parisien (www.leparisien.fr) Complot hispano-hongrois au Parc des Princes © Photo trouvée sur le site du Parisien (www.leparisien.fr)

Ceci n’est pas un nouvel article sur le « burkini »

 Je préfère tout de suite annoncer la couleur : le « burkini » ne m’intéresse pas particulièrement. Ce qui m’intéresse, ce sont les causes profondes de la haine ou de la peur que ce vêtement suscite. Je parle de causes profondes, car il faut aller au-delà des discours pseudo-rationnels. Jusqu’à présent, je n’ai trouvé aucun argument convaincant pour justifier l’interdiction du « burkini ». En voici quelques uns, en vrac :

1. Il faut interdire le burkini parce qu’il est un symbole d’oppression.

2. Il faut freiner l’expansion d’un islam obscurantiste, parce qu’il est le terreau sur lequel pousse le terrorisme.

3. Si on laisse faire ces gens, ils finiront par nous imposer leurs coutumes.

4. Il faut suivre les coutumes du pays où l’on vit.

 Il suffit d’un peu de réflexion pour voir que ces arguments se heurtent à des objections sérieuses (cf. l’annexe, à la fin de cet article). Mais pour lutter efficacement contre une opinion, les arguments rationnels ne suffisent pas. Il faut aussi, dans la mesure du possible, comprendre d’où vient cette opinion.

 Pourquoi tant de crispations ?

 L’hypothèse que je propose est la suivante : le fond de l’affaire, c’est que beaucoup de gens éprouvent un malaise à voir dans leur pays des gens ayant des pratiques en apparence complètement étrangères – en apparence, parce que la domination masculine est loin d’être une spécificité musulmane. Cette hypothèse est d’autant plus vraisemblable qu’elle est corroborée par des discours tout à fait explicites. Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette phrase : « On n’est plus chez nous » ? Bien avant la montée en puissance du Front National, Henri Salvador en faisait le titre d’une chanson humoristique.

 Qu’est-ce qui peut motiver tant de gens à prononcer cette phrase ? Pourquoi ne se sentent-ils plus chez eux dans leur propre pays ? La réponse, en apparence, est extrêmement simple : la confrontation à des étrangers (ou à des gens qui ont « le type étranger », comme disait Desproges ironiquement) engendrent presque inévitablement la peur. Et ce sentiment est d’autant plus fort que les « étrangers » en question sont nombreux, ou que leurs manières de vivre sont très différentes des coutumes dominantes. Bref, tout ceci ne serait qu’une simple histoire de xénophobie – en prenant ce mot au sens large du terme : il s’agit d’une phobie à l’égard de tous ceux qui nous paraissent étrangers (à cause de leurs coutumes, de leur nom, de leur apparence physique….), même s’ils ont souvent la même nationalité que nous. 

Même si elle n’est pas entièrement fausse, cette réponse ne me satisfait pas. On peut constater, en effet, que les sentiments xénophobes s’exacerbent en période de difficultés économiques, et notamment lorsqu’il y a un fort chômage. Les immigrants italiens en ont fait les frais il y a un peu plus d’un siècle. Depuis la fin des Trente Glorieuses, ce sont surtout les gens dont les familles sont originaires du Maghreb et d’Afrique noire – auxquels il faut bien sûr adjoindre les Roms – qui sont en butte à la xénophobie. Même si la xénophobie est une tendance constante, elle n’est donc pas sans lien avec d’autres facteurs sociaux. Par ailleurs, le sentiment de ne plus être chez soi, d’être comme étranger dans son propre pays, a des causes bien plus profondes que la proximité spatiale avec des immigrants ou des descendants d’immigrants. C’est ce que je vais essayer de prouver maintenant.

 Nous n’avons jamais été chez nous !

 La phrase « on n’est plus chez nous » laisse penser qu’il y aurait jadis eu un âge d’or où on se sentait comme un poisson dans l’eau, où l’on jouissait de la pleine et entière possession de son lieu de vie. Cette nostalgie repose en grande partie sur une illusion. En réalité, tout être humain vit ce que Hegel appelait une « Entfremdung », c’est-à-dire le fait de devenir étranger à soi-même, étranger à sa propre vie. Ce terme d’« Entfremdung », qu’on a traduit en français par aliénation, a été repris par Marx dans un sens essentiellement juridique et économique. L’aliénation, au sens marxien, c’est ce qui caractérise le travail du prolétaire, qui n’est pas propriétaire de ses outils ni de ce qu’il produit, et doit effectuer une tâche sans intérêt, étrangère à ses désirs. Cependant, comme nous allons le voir, cette notion d’aliénation peut avoir une portée beaucoup plus vaste.

 La première aliénation de l’homme réside dans son rapport avec la nature. Même si cette dernière est de mieux en mieux connue, même si elle a été profondément transformée au cours des millénaires par le travail humain, elle demeure malgré tout mystérieuse et en partie incontrôlable. Le simple fait de songer à l’immensité de l’univers nous fait prendre conscience du caractère étrange – donc étranger – de notre environnement naturel. Et nous sommes alors incités à nous exclamer, comme Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ».

 Mais j’insisterai ici sur l’aliénation sociale. En arrivant au monde, l’enfant doit intégrer des croyances et des coutumes qui ne correspondent pas, bien souvent à ces besoins naturels, et qui sont loin d’être toutes rationnelles. Au départ, le mode de vie qu’on lui impose lui paraît donc prodigieusement étrange, voire incompréhensible (d’où les incessants « pourquoi ? » dont il abreuve ses parents). Peu à peu, il finit par s’y habituer, par se sentir à l’aise dans ce monde qui lui paraissait d’abord si bizarre et effrayant. Mais cette accoutumance n’est jamais totale. Toute société, en effet, comporte des rapports de domination, certains groupes sociaux ayant durablement plus de pouvoir et plus de prestige que d’autres. Pour les dominés, les règles sociales ne sont donc jamais complètement acceptées, pour la simple raison qu’elles les font souffrir. De telles personnes ne peuvent jamais totalement se sentir chez elles dans un monde où elles n’ont qu’une liberté très restreinte. Cependant, comme on va le voir, même les dominants ne se sentent pas tout à fait chez eux non plus.

 L’aliénation des dominés

 Pour parler de l’aliénation des dominés, je prendrai quatre exemples frappants : les femmes, les classes populaires, les populations subissant une oppression raciste, les homosexuels.

 Comment les femmes pourraient-elles se sentir complètement chez elles dans des sociétés encore très marquées par un modèle patriarcal ? Il suffit de regarder la composition de l’Assemblée nationale, en France, pour avoir un aperçu du problème. De manière générale, les femmes sont mal à l’aise dans l’espace public, où elles craignent le regard ou la violence des hommes – même si, contrairement à une idée reçue, les violences subies par les femmes sont plus nombreuses dans l’espace domestique qu’à l’extérieur de la maison. Dans l’entreprise, cet espace semi-public, on sait bien que les femmes sont moins valorisées que les hommes (et pas seulement financièrement) et qu’elles subissent davantage de harcèlement sexuel. Comment pourraient-elles se sentir chez elles dans un tel milieu ? Quant à l’espace domestique, les femmes ne peuvent pas non plus y être totalement chez elle. Même si elles vivent avec un homme aimant et doux, ce sont en général elles qui font les tâches les plus ingrates, les moins valorisées aux yeux de la société. Surtout, ce sont des activités qu’elles accomplissent moins pour elles-mêmes que pour l’ensemble de la famille. Du minuscule royaume qu’on leur a attribué, elles sont moins les reines que les intendantes.

 Regardons maintenant ce qu’il en est des personnes issues des milieux populaires. Dès l’enfance, elles se trouvent immergées dans un monde étrange, voire hostile : l’école. Autant les fils et les filles de bourgeois sont à l’aise avec les tâches qu’on leur propose, parce qu’ils ont acquis dans leur famille un bagage culturel suffisant, autant les enfants des milieux populaires rament dans ce qui leur apparaît bien souvent comme une galère quotidienne. Leurs efforts sont parfois payants, mais c’est loin d’être toujours le cas. En France, comme l’a montré le sociologue C. Peugny, la reproduction sociale est au moins aussi forte qu’il y a cinquante ans, à l’époque où Bourdieu et Passeron écrivaient Les héritiers. (Cf. Camille Peugny, Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, Seuil, coll. « La république des idées », 2013). Autrement dit, les inégalités sociales se reproduisent de génération en génération. Les enfants des classes populaires, la plupart du temps, n’auront pas de diplômes, ou des diplômes moins prestigieux que ceux des classes favorisées. Ils seront donc amenés à être davantage au chômage, ou à avoir des emplois moins prestigieux, moins bien payés, et souvent moins intéressants. Bien entendu, ils seront très peu nombreux à accéder à des fonctions politiques importantes. En 2012, seuls 2,6 % des députés étaient ouvriers ou employés, alors qu’ils représentaient plus de 50 % de la population en France. Cf. cet article dans le blog du Parlement hébergé par Le Monde.

Comment les gens des classes populaires pourraient-ils se sentir vraiment chez eux, dans une société où ils ont si peu de pouvoir et reçoivent si peu de respect de la part des « élites » ?

 Des remarques analogues pourraient être faites pour les gens victimes d’un racisme systématique. Des Blancs peuvent, ponctuellement, subir des insultes ou des comportements racistes, mais ce qu’ils subissent – d’un point de vue statistique – est relativement négligeable par rapport à ce que subissent ceux qu’on a catalogués comme « Noirs », « Arabes », « Asiatiques » : contrôles au faciès, discriminations à l’embauche ou lors de la recherche d’un logement, voilà ce que subissent très régulièrement ces gens qu’on a tendance à considérer comme étrangers, alors même qu’ils ont souvent la nationalité française. Et le même problème, bien entendu, se retrouve un peu partout dans le monde, sous des formes différentes. On pourrait ajouter à cela le fait que les minorités « raciales » et ethniques sont généralement sous-représentées dans les postes prestigieux ou donnant du pouvoir. Elles sont également sous-représentées dans les fictions cinématographiques ou télévisuelles. D’après cet article de Wikipedia, les Afro-américains et les Latinos forment aujourd’hui respectivement 12 % et 15 % de la population états-unienne. Ces gens peuvent-ils se reconnaître dans les fictions produites par Hollywood ? On peut certes trouver beaucoup de personnages secondaires qui sont incarnés par des acteurs noirs ou latinos. Mais combien y a-t-il de films ou de séries où les personnages principaux sont afro-américains ou hispano-américains ? Je doute fort que leur nombre atteigne les 10 % du nombre total de films ou de séries. Je doute également que la France soit en position de donner des leçons aux États-Unis sur ce sujet.

 Un dernier exemple : celui des homosexuels et des lesbiennes. Même si leur condition s’est améliorée dans plusieurs pays, ils n’en demeurent pas moins victimes d’un mépris massif et persistant. En France, les mots pédé et gouine (souvent précédés d’un « sale » qui en dit long sur la mentalité de ceux qui le prononcent) sont des insultes d’un usage courant, mais aussi précoce : très tôt, les enfants apprennent à l’école qu’on a intérêt à être hétérosexuel pour être bien accepté dans la société. 

 L’aliénation des dominants

 Incontestablement, les dominants se sentent beaucoup plus chez eux dans la société que les dominés. Ils vivent dans des espaces plus larges, plus beaux, plus sains. Ils ont des métiers plus lucratifs et plus prestigieux (quand ils travaillent, ce qui n’est pas toujours le cas). De plus, ils sont généralement persuadés d’être dans leur bon droit, de mériter les privilèges dont ils jouissent. Leur éducation, la fréquentation de leurs pairs et la plupart des médias les confortent dans cette idée. Cependant, il ne faudrait pas croire que les dominants se sentent tout à fait à l’aise dans ce monde qu’ils ont tenté de façonner à leur image. Même s’ils se serrent les coudes dès qu’ils sentent que leurs privilèges sont remis en question, ils n’en demeurent pas moins rivaux, donc potentiellement hostiles. Il existe une concurrence entre les mâles, et une peur de ne pas être aussi viril que les autres. Le pendant de l’homophobie et du sexisme, c’est la peur d’avoir des tendances homosexuelles ou féminines. Il existe une concurrence entre les riches, que ce soit pour l’argent, le pouvoir ou le prestige. Il peut même exister une concurrence entre les blancs, certains s’estimant naturellement ou culturellement supérieurs aux autres. C’est ainsi, par exemple, que beaucoup de gens d’Europe du nord méprisent ceux du sud – d’où l’acronyme peu flatteur de PIGS, inventé pour désigner les pays d’Europe du sud ayant une forte dette publique (Portugal, Italy, Greece, Spain).

 Par ailleurs, les dominants savent bien que leurs privilèges sont contestés par les dominés, et que leur position n’est jamais totalement assurée. Pour les machistes – c’est-à-dire pour la plupart des hommes, probablement ! – il est toujours douloureux de voir les femmes conquérir peu à peu certains domaines qui leur était naguère interdits. Pour les hétérosexuels les plus conservateurs, l’obtention de nouveaux droits par les homosexuels apparaît comme une menace terrifiante. Quant aux Blancs, ils sentent bien que la rancœur grandit chez tous ceux qui n’ont pas la « bonne » couleur de peau, ou qui sont victimes de discriminations à cause de leurs origines ethniques. Le simple fait de côtoyer ces gens-là leur donne bien souvent un sentiment d’insécurité. Enfin, l’accroissement des inégalités économiques conduit les plus riches à s’enfermer dans des sortes de prisons dorées : quartiers huppés, rues privatisées, etc. S’aventurer hors de ces espaces douillets leur paraît de plus en plus risqué.

 Le maillon faible

 Je viens de passer en revue quelques uns des antagonismes qui divisent la société, en France comme dans bien d’autres pays. On le voit, le fait de ne pas se sentir chez soi ne s’explique pas seulement, il s’en faut de beaucoup, par la xénophobie. En réalité, c’est tout le système politique et économique qui est source d’aliénation. Et ce phénomène s’est encore aggravé avec la fin des Trente Glorieuses : les inégalités sociales se sont accrues, l’idéologie néolibérale a triomphé, et le pouvoir des parlements nationaux a été dans une large mesure transféré à des instances supranationales : Commission européenne, Banque centrale européenne, FMI, Banque mondiale, etc. Le sentiment d’être dépossédé de sa propre vie ne s’explique donc pas simplement par des fantasmes xénophobes ou racistes : il repose sur des constats objectifs.

 On pourrait dès lors se demander pourquoi les discours xénophobes sont davantage populaires que les discours anticapitalistes. Pour être véritablement chez soi, c’est-à-dire libre, il faudrait s’attaquer aux privilèges des groupes sociaux les plus puissants. Or, ces derniers ne sont pas les minorités ethniques ou « raciales ». Ce sont plutôt les « élites » politiques, économiques et médiatiques. Mais justement parce que ces « élites » ont beaucoup de pouvoir, la plupart des gens ont le sentiment qu’il est illusoire de vouloir lutter sérieusement contre elles. Certes, un certain nombre de partis xénophobes, comme le FN, ne se privent pas d’épingler les élites « mondialistes », qui sont rendues responsables de l’immigration de masse et des problèmes économiques. Mais ces partis ne proposent pas une réelle remise en question du système. Ils veulent – ou prétendent vouloir – s’opposer à la mondialisation, mais pas au capitalisme en tant que tel. La raison en est simple : pour conquérir le pouvoir, ces partis ont intérêt à ratisser le plus large possible. Si le FN emprunte parfois aux communistes quelques idées ou quelques procédés rhétoriques, c’est pour plaire à l’électorat ouvrier, qui est en général désireux d’une réduction des inégalités. Mais il faut également plaire à des électeurs farouchement anticommunistes. Le seul dénominateur commun entre tous ces gens, c’est leur xénophobie.

 La xénophobie est donc attisée par un certain nombre de politiciens – non seulement par le FN mais par la droite « républicaine », et même une partie de la « gauche », comme en témoignent les petites phrases de Manuel Valls sur les Roms – parce qu’elle est un moyen de détourner la colère populaire contre des « ennemis » qui n’ont guère de moyens de se défendre. C’est là toute l’utilité du bouc émissaire : il s’agit de créer une union sacrée contre des minorités diabolisées. Il faudrait d’ailleurs se garder de penser qu’il s’agit là d’une manœuvre purement cynique. La xénophobie est sans doute autant présente chez les « élites » que dans les masses populaires. C’est d’autant plus probable que les « immigrés » qu’on stigmatise sont souvent eux-mêmes défavorisés économiquement. Chez les « élites », le mépris de classe est souvent lié à l’ethnocentrisme et au racisme. Et leur xénophobie est d’autant plus forte que les révoltes sociales les plus spectaculaires (comme celles de 2005) sont souvent le fait de groupes qui sont à la fois défavorisés économiquement et discriminés à cause de leur apparence ou de leur origine ethnique.

Conclusion

 Il n’y a rien de mal à vouloir être chez soi dans son pays. Encore faut-il s’entendre sur ces mots. Si « être chez soi » signifie se replier frileusement sur un petit cercle de gens partageant les mêmes croyances et les mêmes coutumes, alors il est certain qu’on ne pourra jamais être totalement chez soi : tôt ou tard, on devra se confronter à d’autres gens, différents par leurs goûts, leurs opinions, leur mode de vie. Mais peut-être est-il possible d’être « chez soi dans ce qui est autre ». C’est ainsi que Hegel définissait la liberté : non pas comme un enfermement sur soi-même, mais comme une vie collective où chacun a des droits, est reconnu par les autres comme digne de respect et les reconnaît en retour. Une telle liberté suppose, me semble-t-il, une véritable démocratie, bien différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Même s’il n’y avait aucun étranger en France, en Allemagne ou aux États-Unis, les Français, les Allemands ou les  États-uniens ne se sentiraient pas chez eux, parce que leur vie quotidienne est contrôlée par des pouvoirs politique, économique ou médiatique qui se fichent pas mal de l’intérêt commun. Nous sommes étrangers à notre propre pays parce que nous ne pouvons pas nous reconnaître dans les décisions des politiciens ou des barons d’industrie. Nous sommes étrangers à notre propre pays à cause d’une mondialisation que nous n’avons pas voulue, et qui n’est pas pour autant un phénomène naturel.


Gageons que les ressentiments racistes et xénophobes perdraient en intensité si les gens « ordinaires » avaient davantage de contrôle sur la vie politique et sur l’économie. Les étrangers ou enfants d’étrangers sont des boucs émissaires tout trouvés quand on a un sentiment d’impuissance.

 

Annexe

 Démontage de l’argumentation des partisans d’une interdiction du « burkini »

 

1. Il faut interdire le burkini parce qu’il est un symbole d’oppression.

À cet argument, on peut répondre qu’il est pour le moins étrange de protéger la liberté des femmes en leur interdisant de s’habiller comme elles le souhaitent. Peut-on libérer quelqu’un contre son gré ? C’est plus que douteux. Interdire le « burkini », cela revient à interdire certains lieux publics à des femmes, qui seront une nouvelle fois contraintes de se replier sur leur espace domestique. Voilà une drôle de conception du féminisme.

 

2. Il faut freiner l’expansion d’un islam obscurantiste, parce qu’il est le terreau sur lequel pousse le terrorisme.

On peut opposer au moins quatre objections à cet argument :

- On ne voit pas en quoi la propagation d’un certain islam obscurantiste pourra être freinée par l’interdiction du « burkini », à moins de penser que le simple fait de voir une femme dans cette tenue donne envie de faire pareil, ce qui est tout de même peu probable. Par ailleurs, on peut se demander si les musulmans les plus puritains aiment à fréquenter les plages publiques, ces lieux malsains où les gens se promènent presque nus.

- Le lien entre le terrorisme et les formes les plus conservatrices de l’islam est plus complexe qu’on ne le croit souvent. D’abord, la plus grande partie des tenants de cet islam ne deviennent pas des meurtriers. Ensuite, les auteurs des récents attentats terroristes n’ont pas tous été de pieux musulmans. Avant de se « convertir » in extremis, les meurtriers de Nice et d’Orlando menaient une vie totalement opposés au principes moraux de l’islam.

- Un grand nombre de musulmans vont percevoir l’interdiction du « burkini » comme une nouvelle discrimination à leur égard. Chez certains d’entre eux, cela ne pourra qu’accroître leur rancœur à l’égard des non-musulmans. Les plus violents, ceux qui sont déjà travaillés par des fantasmes meurtriers, seront encore plus tentés de passer à l’acte.

- La crispation autour des vêtements de certaines musulmanes est bien plus ancienne que les attentats de 2015, ou même de 2001. En France, les polémiques autour du port du voile de certaines lycéennes ont commencé en 1989

Et je ne parle même pas de l’époque coloniale, où l’administration française contraignait des femmes musulmanes à se dévoiler.

 3. Si on laisse faire ces gens, ils finiront par nous imposer leurs coutumes.

En voilà, un argument qui est amusant ! On dirait Bush, avec son idée de « guerre préventive ». La guerre est une chose horrible. Or, il semblerait que l’Irak s’apprête à nous faire la guerre. Donc, faisons la guerre à l’Irak. De la même manière, il est intolérable qu’en France, pays des droits de l’homme, certains groupes veuillent imposer à d’autres une certaine tenue vestimentaire. Donc, contraignons les musulmanes en « burkini » à s’habiller comme les femmes « normales ». C’est logique ! La parallèle avec la guerre préventive de Bush est d’autant plus frappant que le risque d’une dictature musulmane en France est au moins aussi faible que la menace des « armes de destruction massive » irakiennes en 2003.

 4. Il faut suivre les coutumes (dominantes) du pays où l’on vit.

Pris à lettre cet adage peut conduire aux pires violences. C’est justement pour éviter de nouvelles guerres de religion que les pays européens ont peu à peu été amenés à tolérer, puis à respecter les droits des minorités religieuses. La laïcité, telle qu’elle est définie par la loi de 1905 sur la séparation des Églises et des États, consiste en deux principes fondamentaux. D’abord, l’État et ses représentants sont neutres en matière religieuse. D’autre part, il protège le droit de chacun de pratiquer sa religion, du moment qu’il respecte la loi. C’est donc en tout logique que le conseil d’État a tout récemment invalidé l’arrêté « anti-burkini » de Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes).

Bref, la loi permet à plusieurs coutumes (religieuses, notamment) de coexister sur le territoire de France. Et cela ne date pas d’hier, si bien que la coexistence de différentes coutumes est, dans une certaine mesure, passée dans les mœurs. Autrement dit, c’est devenu une coutume française. Vouloir interdire certains types de vêtements, au nom des « coutumes françaises », c’est donc aller contre une tradition vénérable, et relativement ancienne, de notre beau pays.

 

 

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