En vrai, c'est quoi, l'"islamogauchisme" ?

Avant de regarder Islamogauchisme... La trahison du rêve européen, je craignais de m'ennuyer. J'avais tort : ce film n'est pas un documentaire sérieux, mais une plaisante fiction, dont le comique involontaire réjouira petits et grands.

Capture d'écran du film Islamogauchisme... La trahison du rêve européen © Yves Azeroual Capture d'écran du film Islamogauchisme... La trahison du rêve européen © Yves Azeroual

 

On en parle depuis des années, mais l'actuel gouvernement a mis le sujet sur le devant de la scène : l'islamogauchisme est un des pires fléaux de notre temps. Comme le dit si bien monsieur Blanquer, cette étrange alliance fait des « ravages » à l'Université et dans les rangs de la France Insoumise. Moi, qui suis un honnête citoyen, je ne demande qu'à haïr les ennemis désignés par les ministres de notre bon Roy. Seulement, haïr ne suffit pas : il faut aussi combattre. Et pour combattre efficacement son ennemi, on doit apprendre à le connaître, aussi répugnante que soit cette tâche. Voilà pourquoi j'ai décidé de voir Islamogauchisme... La trahison du rêve européen, un film écrit et réalisé par Yves Azeroual, et qu'on pourra trouver en cliquant sur ce lien.

Ce documentaire, « dédié à Samuel Paty et à toutes les victimes du terrorisme islamiste », est une véritable mine d'or. Il faudrait peut-être écrire un livre entier pour faire la liste de toutes les confusions, demi-vérités, erreurs pures et simples, insinuations calomnieuses, généralisations hâtives, accusations sans preuve, qui s'accumulent dans ce chef d'oeuvre du cinéma de propagande. Pour l'heure, je me contenterai de faire une analyse des premières minutes. Si j'ai le courage, j'écrirai une suite la semaine prochaine, afin de rendre compte – au moins dans les grandes lignes – du reste du film.

Il faut reconnaître un mérite à Yves Azeroual, le réalisateur : il s'est efforcé de définir son objet. Tout le début du documentaire vise à expliquer ce qu'il faut entendre par « islamogauchisme ». Une sorte de définition est d'abord donnée par une voix off, dans l'introduction du film :

« Côté pile se regroupent, sous l’étendard de l'islamophobie : des prédicateurs, qui jugent l’Occident trop « judéo-croisé » ; des militants indigénistes, décolonialistes et autres racialistes qui organisent des camps d’été interdits aux Blancs ; des activistes dont le discours antisioniste fleure bon l’antisémitisme.

Côté face se tiennent en rangs serrés les idiots utiles : des politiques, des journalistes et des intellectuels de gauche, peu nombreux mais très influents dans les médias, à l’Université, et dans la mouvance des droits de l’homme. À toute critique, ils dégainent leur argument favori : pas d'amalgame. Ils ne sont pas Charlie.

Deux visages d'une même idéologie : l'islamogauchisme. »

Il y aurait énormément de choses à dire sur cette introduction. Notons d'abord qu'il est bizarre de dire que les prédicateurs et les militants incriminés se rangent « sous l'étandard de l'islamophobie ». Il aurait plutôt fallu dire : « la lutte contre l'islamophobie ». Mais passons sur cette petite maladresse. Il y en aura d'autres. Le plus gênant, dans cette mention de l'islamophobie, c'est qu'on soupçonne fort le réalisateur de ne pas prendre ce problème au sérieux. La suite du documentaire le confirmera. À propos du 11 septembre 2001, la voix off dira : « [….] dans les mois qui suivent, la plupart des groupes d'extrême gauche stigmatisent, non les auteurs de l'attentat, mais l'islamophobie qui, selon eux, grimpe avec force. » Ces deux petits mots, « selon eux », laisse entendre que cette montée de l'islamophobie n'est peut-être qu'une vue de l'esprit. Il est pourtant avéré que les attaques contre les musulmans ont considérablement augmenté après le 11 septembre 2001 (je ne parle même pas des attaques contre l'islam, car cette forme d'islamophobie est tout à fait légale). Pour s'en convaincre, il suffit de consulter l'article en anglais de Wikipedia sur l'islamophobie. Cet article comprend un tableau édifiant, sur les crimes commis aux États-Unis contre des musulmans (incendies et autres attaques) entre 1996 et 2013. Ce tableau a été étabi d'après des données du FBI qu'on peut vérifier facilement en cliquant ici.

Ensuite, dire que la plupart des organisations d'extrême gauche n'ont pas stigmatisé les auteurs des attentats du 11 septembre 2001 est une accusation assez grave, qu'il aurait fallu étayer, ne serait-ce que par quelques exemples d'articles ou de discours.

Mais revenons au début du film. D'après Yves Azeroual, des « racialistes » organisent des camps d'été interdits aux Blancs. D'abord, on ne voit pas clairement le rapport entre ces camps « décoloniaux » et l'islamisme. Suffit-il de dénoncer l'islamophobie pour être islamiste ? Ensuite, qualifier de « racialiste » la non-mixité temporaire entre Blancs et Non-Blancs, c'est aller un peu vite en besogne. Lorsque des personnes sont victimes d'une domination structurelle, on peut comprendre qu'elles veuillent se retrouver entre elles pour partager leurs expériences en toute liberté et élaborer ensemble une stratégie pour lutter contre l'oppression. Cela vaut aussi bien pour les victimes de racisme que pour les féministes, qui ont souvent organisé des réunions réservées aux femmes. Ce qui serait du racisme, c'est que les non-Blancs refusent en permanence de se mêler aux Blancs. Mais s'ils se réunissent entre eux quelques heures dans l'année, je ne vois pas où est le problème. Le vrai racisme, c'est plutôt celui d'une société qui pratique ou tolère des discriminations régulières envers les non-Blancs : contrôles de police au faciès, tabassage ou meurtres d'hommes noirs ou basanés, discriminations à l'embauche et au logement, relégation dans des quartiers défavorisés, etc. Dans la vie quotidienne, ce sont plutôt les Blancs qui refusent de se mélanger aux « Arabes » et aux Noirs, non l'inverse. Pour plus de renseignements sur le camp « décolonial», on pourra se référer à cet article des Inrocks, ou à cet article de Mediapart, qui est plus complet.

Revenons une dernière fois à la brève présentation que fait Yves Azeroual de l'« islamogauchisme ». On a vu qu'elle mélange l'islamisme, le décolonialisme et le racisme. On va voir maintenant qu'elle fait deux autres confusions. Ce n'est pas bien grave, d'ailleurs, puisque le slogan « pas d'amalgame », n'est bon que pour les « idots utiles » de l'islamisme. Première confusion : en disant que les « islamogauchistes » « ne sont pas Charlie », le réalisateur laisse entendre que les gens qui critiquent l'hebdamodaire Charlie Hebdo feraient preuve d'une certaine proximité envers les assassins des frères Kouachi. N'oublions pas que le film est dédié aux victimes du terrorisme islamiste. Cette insinuation est d'ailleurs explicitée par la suite, lorsqu'il est question de l'attentat du 7 janvier 2015 : « Alors que 4 millions de Français manifestent pour exprimer leur attachement indéfectible à la liberté d'expression, et le droit absolu de critiquer une croyance ou une idéologie, le journaliste Edwy Plenel participe quelques jours plus tard à une conférence-débat en banlieue parisienne avec le prédicateur islamiste Tariq Ramadan. Son message anti-Charlie est clair : « Nous ne pouvons pas construire une société en nous moquant les uns des autres, en offensant les uns les autres, en insultant les uns les autres » »

L'amalgame, ici, consiste à mettre dans le même sac les adversaires de la liberté d'expression et les gens qui critiquent l'hebdomadaire Charlie Hebdo. Or, on peut très bien considérer que l'équipe de Charlie Hebdo a eu tort de publier les caricatures de Mahomet tout en affirmant qu'ils avaient le droit de le faire et qu'il faut défendre ce droit-là. Une personne qui est sincèrement attachée à la liberté d'expression défend volontiers ce droit pour des gens qui ne pensent pas comme elle, ou qui publient des dessins qu'elle juge choquants. C'est d'ailleurs ce que dit l'héroïque Raphaël Enthoven, dans le documentaire : « Je critique les 9/10ème de ce qu'Alain Finkielkraut dit, mais je pourrais mourir pour qu'il ait le droit de parler. » On peut de la même manière, au nom de la liberté d'expression, critiquer Charlie Hebdo tout en lui reconnaissant le droit de s'exprimer. En ce qui me concerne, c'est ce que j'ai fait en 2015, puisque j'ai participé à la grande manifestation évoquée par le documentaire. Et il y a fort à parier qu'Edwy Plenel a fait de même, puisqu'il a appelé les lecteurs et les lectrices de Mediapart à manifester !

[Remarque personnelle : cela me fait tout drôle de défendre ici Edwy Plenel, un homme dont je respecte le journal mais dont certains articles (sur Denis Robert, à l'époque de la première affaire Clearstream, ou sur le candidat Macron) m'ont hérissé le poil, sans parler de son style, un peu prêchi-prêcha et gentillet, qui m'évoque irrésistiblement les curés de mon enfance catholique.]

En disant que les « islamogauchistes » ne « sont pas Charlie », Yves Azeroual joue (consciemment ou non) sur l'ambiguïté du slogan « Je suis Charlie ». Ces trois mots peuvent signifier : « J'adore Charlie Hebdo, et je pense que cet hebdomadaire a eu raison de publier les fameuses caricatures de Mahomet » ou bien « Je suis solidaire des victimes de cet horrible attentat, et je manifeste mon soutien à la liberté d'expression menacée par les fanatiques se réclamant de l'islam. » Ces deux phrases ne veulent pas dire du tout la même chose.

Le deuxième amalgame consiste à mettre ensemble les méchants militants antisémites et racialistes et les « idiots utiles ». Ces deux groupes seraient « les deux visages d'une même idéologie » : l'islamogauchisme. Il y a là une incohérence. Un « idiot  utile », par définition, ne partage pas l'idéologie des gens qu'il défend : il se fait manipuler (et c'est en cela qu'il est « idiot »). Il est donc absurde de considérer que les islamistes manipulateurs et les gauchistes manipulés partagent « une même idéologie ».

Mais si l'islamogauchisme n'est pas une idéologie, qu'est-ce que c'est ? Visiblement, Yves Azeroual ne le sait pas très bien (comme je viens de le démontrer). Heureusement, il a appelé à la rescousse des gens qui ont réfléchi à la question. Comme on va le voir, ce n'est pas de la petite bière que ces experts-là. Certains d'entre eux sont même très connus, ou/et reconnus, puisqu'on les entend parfois sur France Culture. J'ai fait une transcription assez fidèle de leurs interventions (cf. annexe), mais je vous encourage à les écouter. Ce serait dommage de se priver du plaisir d'entendre leur voix. Je pense tout particulièrement à Raphaël Enthoven, dont l'exquise pédanterie n'a d'égale que l'autosatisfaction.

Tâchons de faire une synthèse. Comme on va le voir, ce n'est pas facile. Chacun des intervenants propose sa définition de l'islamogauchisme. Certaines se ressemblent : pour Pascal Bruckner, Jean Birnbaum, Caroline Fourest ou Mohamed Sifaoui, il s'agit d'une alliance entre une certaine gauche et l'islam politique. Mais ce qui ressort de toutes ces interventions, c'est plutôt de la confusion, pour ne pas dire une parfaite cacophonie. D'abord, de quelle gauche parle-t-on ? S'agit-il de marxistes (comme le laisse entendre Jean-François Colosimo) ou d'une fraction beaucoup plus large de la gauche, y compris de la gauche « modérée » (comme l'affirme Laurent Bouvet) ? Et quelle est l'idéologie de ces gens ? S'agit-il du marxisme ou – comme le prétend Judith Weintraub – une pensée qui a substitué la « lutte des races » à la lutte des classes ? S'agit-il d'un dogmatisme ? Jean Birnbaum l'affirme : «  On voit souvent ça comme une sorte d'allégeance de la gauche à l'égard de l'islam ou de l'islamisme, alors qu'en fait c'est né d'abord comme une sorte de grand péché d'orgueil, de grand complexe de supériorité d'une gauche qui était persuadée jusqu'à tout récemment de connaître la vérité de l'histoire, d'être à l'horizon de l'histoire, d'être au centre du monde, de connaître la vérité des choses, la vérité du progrès [...] » Mais le philosophe (?) Raphaël Enthoven dit exactement le contraire. Pour lui, l'islamogauchisme (qu'il préfère appeler « islamismo-gauchisme »), c'est « une sainte alliance entre les bons sentiments et la haine, qui repose sur le fait que le bras armé du dogmatisme – historiquement, culturellement, philosophiquement, il est assez aisé même de le démontrer – [...] c'est le relativisme. Il n'y a pas de meilleur moyen de faire passer une opinion pour une vérité ou pour LA vérité – ce qu'on appelle le dogmatisme – que celui qui consiste à dire que toutes les opinions se valent et qu'elles ont un égal droit de cité. » Autrement dit, les islamogauchistes seraient, non pas des marxistes doctrinaires et persuadés de connaître la vérité, mais des relativistes qui ont renoncé à l'idée même de vérité, affirment que toutes les opinions se valent et laissent donc le champ libre aux pires dogmatismes religieux.

Ensuite, en quoi consiste l'action des « islamogauchistes ». S'agit-il pour eux de nouer de « faire alliance avec les tenants de l'islam politique », comme le dit Moahamed Sifaoui ? S'agit-il de participer à une « lutte des races » (cf. supra) ? S'agit-il de « protéger systématiquement tout ce qui touche le Maghrébin, le musulman, l'habitant des quartiers, etc. » comme l'affirme péremptoirement Zohra Bitan, qui voit dans l'islamogauchisme un « racisme supra-violent » ? Ou bien faut-il admettre, comme Jacques Julliard, que l'« islamogauchisme », « ce sont des gens, tous ne sont pas de gauche à l'origine, mais qui considèrent que la défense et la promotion même, pas seulement des musulmans, mais de l'islam, c'est une des formes du progressisme » ?

On le voit, tout ceci est très confus, et il faudrait le génie d'un François Hollande pour tirer une synthèse cohérente de tout ce fatras. Musulmans, islamistes, Maghrébins, habitants des quartiers, tous ces gens sont joyeusement confondus, tout comme est confondu le fait de nouer une alliance avec des musulmans avec la promotion de leur religion ou de leur « race » !

Ce qui est un peu décevant, dans ces définitions, c'est aussi qu'elles ne sont guère illustrées d'exemples. On aimerait bien savoir qui sont ces relativistes, ces marxistes orgueuilleux et dogmatiques, ces racistes supra-violents. La suite du documentaire lâchera quelques rares noms en pâture (Aude Lancelin, Clémentine Autain, Edwy Plenel...), mais sans faire au sujet de ces personnes une enquête approfondie. Nous y reviendrons peut-être dans un prochain article. En attendant, on reste un peu sur sa faim. Heureusement, le philosophe (?) Pascal Brucker nous apporte une information concrète sur le militant qui est à l'origine de l'islamogauchisme : « La chose a été inventée par des trotskistes anglais, par un militant qui s'appelle Christopher Herman. En 1985, il publie un texte qui s'appelle Le prophète et le prolétariat. Lui, il est à la tête d'un minuscule groupuscule trotskyste, qui s'appelle le SWP, Socialist Workers Party, mais qui à mon avis a inspiré Corbyn aujourd'hui. Et l'idée de Christopher Herman, consiste à dire : sous certaines conditions, les communistes révolutionnaires peuvent faire alliance avec l'islam radical, parce que l'islam radical, c'est la révolution du prolétariat mondial contre le capitalisme, et que par conséquent, le rôle des communistes révolutionnaires est d'aider cette révolution-là. »

Qui était Christopher Herman, au-delà de ce qu'en dit Pascal Bruckner ? Après quelques minutes de recherche, j'ai fini par comprendre que ce monsieur n'a pas existé. En revanche, un militant trotskyste du nom de Chris Harman a bien écrit Le prophète et le prolétariat. C'était d'ailleurs en 1994, non en 1985. Au-delà de ces erreurs de détails, on peut se demander si Pascal Bruckner a bien lu l'article de Harman. Ce long texte, nuancé et richement argumenté, peut être lu sur cette page ou sur celle-ci, si vous voulez le lire en anglais. J'en ai mis de larges extraits en annexe. Mais il suffit d'en lire quelques lignes pour comprendre à quel point Pascal Bruckner se trompe. D'après ce dernier, Harman prétendrait que, «sous certaines conditions, les communistes révolutionnaires peuvent faire alliance avec l'islam radical, parce que l'islam radical, c'est la révolution du prolétariat mondial contre le capitalisme ». Or, Harman dit exactement le contraire :

« Pour toutes ces raisons, les socialistes révolutionnaires ne peuvent apporter leur soutien à l’État contre les islamistes. Ceux qui lui apportent leur soutien en le justifiant par la menace que les islamistes font peser sur les valeurs laïques ne font que leur rendre la tâche plus facile de présenter la gauche comme une composante de la conspiration « impie » et « laïciste » des oppresseurs contre les fractions les plus pauvres de la société. Ils répètent les erreurs commises par la gauche en Algérie et en Egypte lorsqu’elle chantait les louanges de régimes qui ne faisaient rien pour la plus grande partie de la population, en les présentant comme « progressistes » - des erreurs qui ont permis aux islamistes de croître. [...]

Mais les socialistes ne peuvent pas plus soutenir les islamistes. Cela équivaudrait à remplacer une forme d’oppression par une autre, à réagir à la violence étatique par l’abandon de la défense des minorités religieuses et ethniques, des femmes et des homosexuels, de se compromettre avec la pratique de l’utilisation de bouc émissaires qui permet de poursuivre l’exploitation capitaliste sans encombre à condition qu’elle adopte des formes « islamiques ». Ce serait abandonner la finalité d’une politique socialiste indépendante, basée sur les travailleurs en lutte entraînant et organisant tous les opprimés et les exploités, pour un suivisme à l’égard d’une utopie petite bourgeoise qui ne peut réussir.

Les islamistes ne sont pas nos alliés. Ils sont des représentants d’une classe qui tente d’influencer la classe ouvrière et qui, lorsqu’elle y parvient, attire des travailleurs soit vers un aventurisme futile et désastreux, soit vers une capitulation réactionnaire devant le système ou, comme souvent, à l’un puis à l’autre. »

Par ailleurs, Harman ne dit pas que tous les islamistes sont des prolétaires. Il explique, en s'appuyant sur des faits historiques précis, qu'il y a plusieurs types d'islamistes, en fonction de leur catégorie sociale, et que leur adhésion à l'islam politique répond à des motivations très variées, voire opposées. Il y a un islamisme des « anciens exploiteurs », un islamisme des « nouveaux exploiteurs », un islamisme des « pauvres » et un islamisme des « nouvelles classes moyennes » issues de la petite bourgeoisie.

Par contre, il est vrai que Harman propose un rapprochement des socialistes révolutionnaires à l'égard d'une partie des individus qui ont basculé dans l'islamisme, ceux qui sont dégoûtés par les injustices sociales : « Mais cela ne veut pas dire que nous pouvons pour autant prendre une position abstentionniste, indifférente à l’égard des islamistes. Ils naissent de groupes sociaux très importants qui souffrent dans la société actuelle. Leurs sentiments de révolte pourraient être canalisés vers des objectifs progressistes, si une direction leur était offerte par une montée des luttes ouvrières. » On peut aussi citer la dernière phrase de l'article : « Il faut une approche différente, qui considère l’islamisme comme le produit d’une crise sociale profonde qu’il ne peut en aucune façon résoudre, qui se batte pour gagner certains de ses jeunes partisans à une autre perspective très différente, indépendante, socialiste révolutionnaire. »

La stratégie proposée par Harman, est sans aucun doute discutable, mais on voit bien qu'elle n'implique aucune complaisance à l'égard de l'obscurantisme religieux, bien au contraire : « Mais même dans ce cas, nous divergeons des islamistes sur des questions fondamentales. Nous sommes pour le droit de critiquer la religion comme nous défendons le droit de la pratiquer. Nous défendons le droit de ne pas porter le foulard comme nous défendons le droit des jeunes filles dans les pays racistes comme la France de le porter si elles le désirent. Nous nous opposons aux discriminations que pratique le grand capital dans des pays comme l’Algérie à l’égard des arabophones - mais nous sommes aussi opposés aux discriminations dont sont victimes les berbérophones, certaines couches de travailleurs ou des couches inférieures de la petite bourgeoisie qui ont été élevées avec la langue française. Par dessus tout, nous sommes opposés à toute action qui oppose, sur des bases religieuses ou ethniques, une fraction des exploités et des opprimés à une autre. Cela signifie aussi bien défendre les islamistes contre l’Etat que défendre les femmes, les homosexuels, les Berbères ou les Coptes contre certains islamistes.

Lorsque nous sommes du même côté que les islamistes, une de nos tâches est de polémiquer avec fermeté avec eux, de mettre en question leurs opinions - et pas seulement sur l’attitude de leurs organisations envers les femmes et les minorités mais aussi sur la question fondamentale, à savoir, avons-nous besoin de la charité des riches ou de renverser et détruire les rapports de classe existants ? »

Au fond, la démarche de Harman s'apparente à celle de militants comme François Ruffin, qui vont voir les sympathisants du FN (ou du RN) pour leur expliquer que les injustices sociales et politiques qu'ils subissent n'ont rien à voir avec les immigrés. Il s'agit de dire à une partie des islamistes : comme vous, nous constatons que la société actuelle repose sur des bases injustes, mais nous sommes convaincus que l'islam politique n'est pas la solution à ce problème. Si c'est cela, l'islamogauchisme, était-il nécessaire d'en faire toute une histoire ?

(À suivre)

 

Annexes

Annexe 1 : Définitions de l'islamogauchisme (transcription des propos tenus au début du documentaire par quelques experts français)

Pascal Bruckner, philosophe [?] : « La chose a été inventée par des trotskystes anglais, par un militant qui s'appelle Christopher Herman. En 1985, il publie un texte qui s'appelle Le prophète et le prolétariat. Lui, il est à la tête d'un minuscule groupuscule trotskyste, qui s'appelle le SWP, Socialist Workers Party, mais qui à mon avis a inspiré Corbyn aujourd'hui. Et l'idée de Christopher Herman, consiste à dire : sous certaines conditions, les communistes révolutionnaires peuvent faire alliance avec l'islam radical, parce que l'islam radical, c'est la révolution du prolétariat mondial contre le capitalisme, et que par conséquent, le rôle des communistes révolutionnaires est d'aider cette révolution-là. »

Jean Birnbaum, journaliste-essayiste : « Pour moi, le gaucho-islamisme, c'est d'abord un péché d'orgueil. On voit souvent ça comme une sorte d'allégeance de la gauche à l'égard de l'islam ou de l'islamisme, alors qu'en fait c'est né d'abord comme une sorte de grand péché d'orgueil, de grand complexe de supériorité d'une gauche qui était persuadée jusqu'à tout récemment de connaître la vérité de l'histoire, d'être à l'horizon de l'histoire, d'être au centre du monde, de connaître la vérité des choses, la vérité du progrès, et qui était persuadée que, en faisant alliance avec certains révolutionnaires qui se disent musulmans ou islamistes, eh bien, forcément, en dernière instance, la gauche viendrait rafler la mise parce qu'elle connaissait le sens de l'histoire. »

Zohra Bitan, chroniqueuse, ancienne élue PS : « L'islamogauchisme, c'est protéger systématiquement tout ce qui touche le Maghrébin, le musulman, l'habitant des quartiers, etc. Tout ça, c'est quelque chose qui fonctionne ensemble. Et ils ne font aucune distinction... moi je considère que c'est un racisme supra-violent. »

Laurent Bouvet, politologue, fondateur du Printemps républicain : « On a toute une partie de la gauche, et ça s'est étendu à une grande partie de la gauche ces dernières années, y compris la gauche modérée, l'idée que finalement, le nouveau prolétariat, le nouveau peuple à émanciper, ce sont les immigrés, et les immigrés qui sont ramenés, qui sont rabattus sur leur condition musulmane. »

Caroline Fourest, journaliste, essayiste et réalisatrice : « On désigne par islamogauchisme un peu la nouvelle maladie infantile, qui au nom du progressisme tend à prendre les islamistes, y compris les plus réactionnaires, y compris les plus totalitaires, pour les nouveaux damnés de la terre. »

Jean-François Colosimo, historien, théologien et éditeur : « D'abord il y a véritablement une forme de parenté philosophique, de sympathie constitutive entre le marxisme d'un côté et l'islamisme de l'autre. Ensuite, il y a une histoire commune entre révolutionnaires de type marxiste et révolutionnaires de type islamique, qui est très ancienne, qui remonte vraisemblablement en fait au début du 20ème siècle, mais qui surtout trouve une force énorme au Proche-Orient dans les années 1970 sous le terme de tiers-mondisme. »

Raphaël Enthoven, philosophe [?] , préfère quant à lui parler d' « islamismo-gauchisme ». Et il le définit comme une « sainte alliance entre les bons sentiments et la haine, tout simplement. Alors alliance paradoxale, oxymore si on voudra, mais une sainte alliance entre es bons sentiments et la haine qui repose sur le fait que le bras armé du dogmatisme – historiquement, culturellement, philosophiquement, il est assez aisé même de le démontrer – [...] c'est le relativisme. Il n'y a pas de meilleur moyen de faire passer une opinion pour une vérité ou pour LA vérité – ce qu'on appelle le dogmatisme – que celui qui consiste à dire que toutes les opinions se valent et qu'elles ont un égal droit de cité. Donc à l'origine de ce syncrétisme hideux qu'on a appelé islamogauchisme et que j'appelerai moi « islamismo-gauchisme », il y a l'idée que, paradoxalement, plus on est relativiste, plus on laisse passer l'opinion la moins relativiste qui soit et la plus dogmatique qui soit. C'est un paradoxe élémentaire. »

Jacques Julliard, essayiste, historien et journaliste : « L'islamogauchisme, pour moi, ce sont des gens, tous ne sont pas de gauche à l'origine, mais qui considèrent que la défense et la promotion même, pas seulement des musulmans, mais de l'islam, c'est une des formes du progressisme. »

Mohamed Sifaoui, journaliste, essayiste et réalisateur : « Ce phénomène, totalement atypique, où l'on a vu des gens se réclamant de la gauche et de ces valeurs, faire alliance avec les tenants de l'islam politique. Et inversement. Ensuite, il y a eu du cynisme. C'est-à-dire qu'une partie de la gauche a pensé que, étant donné que l'islam politique pouvait représenter un élément toxique pour des courants libéraux, pour utiliser un terme simple, ils pouvaient de facto devenir des alliés objectifs. Coûte que coûte, ils sont restés, eux pensent-ils, proches ou alliés de l'islam politique, mais en réalité, ils sont, ils ont été, des idiots utiles de ce projet totalitaire. »

Philippe Val, journaliste-essayiste : « Alors on peut trouver très étrange que des partis de gauche ou même d'extrême gauche, forgés dans la laïcité, dans l'athéisme, pour certains même dans les droits de l'homme, même s'il y a beaucoup d'hypocrisie là-dedans, et l'égalité hommes-femmes, aient trouvé tout d'un coup une cause sans bavure, une cause parfaite dans les actions et les revendications des radicaux musulmans. »

Judith Weintraub, grand-reporter, éditorialiste : « Pour moi, l'islamogauchisme, c'est le remplacement de la lutte des classes par la lutte des races opérée par une gauche en perdition. L'islamogauchisme, comme son nom l'indique, est très lié à la gauche en France. C'est-à-dire qu'on ne réfléchit plus la société et les combats en fonction des classes sociales, des rapports sociaux, mais en fonction d'une échelle entre dominés et dominants. »

Marc Weitzmann [dont le nom apparaît mal orthographié à l'écran : « Weizmann »], essayiste : « La dénonciation constante de la globalisation, du capitalisme mondial et de choses comme ça font que la gauche a perdu tout sens de l'histoire, et en particulier le sens de sa propre place dans l'histoire et donc tout regard critique par rapport à son histoire. »

Annexe 2 : Extraits de l'article de Chris Harman, Le prophète et le prolétariat

Le texte intégral peut être lu sur cette page ou sur celle-ci, si vous voulez le lire en anglais.

"La montée de ces mouvements a causé un énorme choc au sein de l’intelligentsia libérale et a engendré une vague de panique parmi ceux qui croyaient que la « modernisation » qui avait suivi la victoire des luttes anti-coloniales des années 1950 et 1960 conduirait inévitablement à l’avènement de sociétés plus éclairées et moins répressives1.

Ils assistent au contraire au développement de forces qui semblent s’inspirer d’une société ancienne moins libérale, qui contraint les femmes à l’isolement, utilise la terreur pour réprimer la liberté de pensée et menace ceux qui défient ses décrets des châtiments les plus barbares. Dans des pays comme l’Egypte et l’Algérie, les libéraux se rangent désormais du côté de l’Etat, qui les a persécutés et emprisonnés par le passé, dans la guerre qu’il mène contre les partis islamistes. Mais les libéraux ne sont pas les seuls à avoir été plongés dans le désarroi par la montée de l’islamisme. C’est également le cas de la gauche. Celle-ci ne sait pas comment réagir face à ce qu’elle considère comme une doctrine obscurantiste, soutenue par des forces traditionnellement réactionnaires et jouissant d’un succès certain parmi les couches les plus pauvres de la société. Il en découle deux approches opposées.

La première est de considérer l’islamisme comme la Réaction Incarnée, comme une forme de fascisme. Cette position fut notamment adoptée après la révolution en Iran par l’universitaire britannique Fred Halliday, qui se réclamait de la gauche à l’époque, qui donnait au régime iranien le nom d'« Islam à visage fasciste »2. Une grande partie de la gauche iranienne adopta cette approche après la consolidation du régime Khomeyni en 1981-1982, approche que reprend aujourd’hui la gauche en Egypte et en Algérie. Ainsi, par exemple, un groupe marxiste révolutionnaire algérien soutient l’idée que les principes, l’idéologie et l’action politique du FIS « sont comparables à ceux du Front National en France » et qu’il s’agit d'un « courant fasciste »3.

La conclusion pratique à laquelle mène facilement une telle analyse est la construction d’alliances politiques visant à empêcher la progression des fascistes à tout prix. Ainsi Halliday concluait que la gauche en Iran avait tort de ne pas s’allier à la « bourgeoisie libérale » entre 1979 et 1981 pour s’opposer « aux idées et à la politique réactionnaires de Khomeyni »4. Aujourd’hui en Egypte, la gauche, influencée par la tradition communiste dominante, soutient de fait l’Etat dans sa guerre contre les islamistes.

L’approche opposée est de considérer les mouvements islamistes comme des mouvements « progressistes » et « anti-impérialistes » de défense des opprimés. Cette position fut adoptée par la majeure partie de la gauche iranienne dans la phase initiale de la révolution de 1979 : le Toudeh, parti influencé par l’Union soviétique, ainsi qu’une grande partie des Feddayin, organisation guérillériste, et les Moudjahidines du Peuple, islamistes de gauche, qualifiaient tous les forces qui soutenaient Khomeyni de « petite bourgeoisie progressiste ». La conclusion de cette approche était qu’il fallait accorder à Khomeyni un soutien quasi-inconditionnel5. Un quart de siècle auparavant, les communistes égyptiens avaient adopté momentanément cette position à l’égard des Frères Musulmans, les enjoignant de s’allier à eux dans « une lutte commune contre la « dictature fasciste » de Nasser et ses « alliés anglais et américains » »6.

« Je veux démontrer que ces deux positions sont fausses. Elles ne parviennent ni à identifier le caractère de classe de l’islamisme moderne, ni à définir ses rapports avec le capital, l’Etat et l’impérialisme.»

« Mais s’il est erroné de caractériser les mouvements islamistes de « fascistes », il est tout aussi incorrect de les qualifier purement et simplement d'« anti-impérialistes » ou d'« anti-étatiques ». Ils ne se contentent pas de combattre les classes et les Etats qui exploitent et dominent la majorité de la population. Ils luttent également contre la laïcité, les femmes qui refusent de se plier à la notion islamique de « pudeur », contre la gauche et, dans certains cas très importants, contre les minorités ethniques ou religieuses. Les islamistes algériens établirent leur emprise sur les universités à la fin des années 1970 et au début des années 1980 en organisant, avec la complicicté de la police, des « expéditions punitives » contre la gauche. La première personne qu’ils assassinèrent n’était pas un représentant de l’Etat mais un militant trotskyste. »

« Conclusions

La gauche a commis une erreur en considérant les mouvements islamistes soit comme automatiquement réactionnaires et « fascistes », soit comme automatiquement « anti-impérialistes » et « progressistes ». L’islamisme radical, avec son projet de reconstitution de la société sur le modèle établi par Mohammad dans l’Arabie du VIIe siècle, est en fait une « utopie » émanant d’une fraction déchue de la nouvelle petite bourgeoisie. Comme pour toute « utopie petite bourgeoise »128, ses partisans sont en fait face au choix entre une lutte héroïque mais désespérée pour imposer cette utopie à ceux qui dirigent la société, et celui de se compromettre avec eux, fournissant ainsi un vernis idéologique à la perpétuation de l’oppression et de l’exploitation. C’est cela qui conduit inévitablement à des scissions entre une aile radicale et terroriste de l’islamisme, et une aile réformiste. C’est aussi cela qui conduit un certain nombre de « radicaux » à passer de l’utilisation des armes afin de créer une société débarrassée des oppresseurs, à l’utilisation de ces mêmes armes pour imposer à des individus des comportements « islamiques ».

Les socialistes ne peuvent considérer les petits bourgeois utopistes comme leurs ennemis principaux. Ils ne sont pas responsables du système capitaliste mondial, de la soumission de milliards de personnes à la dynamique aveugle de l’accumulation capitaliste, du pillage de continents entiers par les banques ou des machinations qui ont eu pour conséquence une succession de guerres effrayantes depuis la proclamation du « nouvel ordre mondial ». Ils n’ont pas été responsables des horreurs de la première guerre du Golfe, qui commença par la volonté de Saddam Hussein de rendre service aux Etats-Unis et aux monarchies du Golfe, et s’acheva par l’intervention américaine aux côtés de l’Irak. Ils n’ont pas été responsables des massacres au Liban, lors desquels l’offensive des phalangistes, l’intervention syrienne contre la gauche et l’invasion israélienne, ont créé les conditions qui ont donné naissance au militantisme chiite. Ils ne sont pas responsables de la seconde guerre du Golfe, avec ses « frappes chirurgicales » sur les hôpitaux de Bagdad et le massacre de 80 000 personnes alors qu’elles fuyaient du Koweït vers Bassorah. La pauvreté, la misère, les persécutions, la négation des droits de l’Homme, existeraient encore dans des pays tels que l’Egypte et l’Algérie même si les islamistes disparaissaient demain.

Pour toutes ces raisons, les socialistes révolutionnaires ne peuvent apporter leur soutien à l’Etat contre les islamistes. Ceux qui lui apportent leur soutien en le justifiant par la menace que les islamistes font peser sur les valeurs laïques ne font que leur rendre la tâche plus facile de présenter la gauche comme une composante de la conspiration « impie » et « laïciste » des oppresseurs contre les fractions les plus pauvres de la société. Ils répètent les erreurs commises par la gauche en Algérie et en Egypte lorsqu’elle chantait les louanges de régimes qui ne faisaient rien pour la plus grande partie de la population, en les présentant comme « progressistes » - des erreurs qui ont permis aux islamistes de croître. Et ils oublient que tout appui que l’Etat apporterait aux valeurs laïques ne serait que purement contingent : lorsque cela lui conviendra, il conclura un accord avec les islamistes les plus conservateurs pour imposer des parties de la charia - en particulier celles qui infligent de lourdes peines à la population - contre leur collaboration, afin d’écarter les radicaux et anéantir leur espoir d’abolir l’oppression. C’est ce qui s’est produit au Pakistan sous Zia et au Soudan de Nimeiry, et c’est apparemment la solution que l’administration Clinton a conseillé aux généraux algériens.

Mais les socialistes ne peuvent pas plus soutenir les islamistes. Cela équivaudrait à remplacer une forme d’oppression par une autre, à réagir à la violence étatique par l’abandon de la défense des minorités religieuses et ethniques, des femmes et des homosexuels, de se compromettre avec la pratique de l’utilisation de bouc-émissaires qui permet de poursuivre l’exploitation capitaliste sans encombre à condition qu’elle adopte des formes « islamiques ». Ce serait abandonner la finalité d’une politique socialiste indépendante, basée sur les travailleurs en lutte entraînant et organisant tous les opprimés et les exploités, pour un suivisme à l’égard d’une utopie petite bourgeoise qui ne peut réussir.

Les islamistes ne sont pas nos alliés. Ils sont des représentants d’une classe qui tente d’influencer la classe ouvrière et qui, lorsqu’elle y parvient, attire des travailleurs soit vers un aventurisme futile et désastreux, soit vers une capitulation réactionnaire devant le système ou, comme souvent, à l’un puis à l’autre.

Mais cela ne veut pas dire que nous pouvons pour autant prendre une position abstentionniste, indifférente à l’égard des islamistes. Ils naissent de groupes sociaux très importants qui souffrent dans la société actuelle. Leurs sentiments de révolte pourraient être canalisés vers des objectifs progressistes, si une direction leur était offerte par une montée des luttes ouvrières. Même lorsque le niveau de luttes ne s’élève pas, beaucoup de ceux qui sont attirés par des versions radicales de l’islamisme peuvent être influencés par les socialistes - à condition que ceux-ci combinent une indépendance politique à l’égard de toutes les formes de l’islamisme, avec la volonté de saisir les opportunités pour entraîner à leurs côtés des individus islamistes dans des formes de lutte authentiquement radicales.

L’islamisme radical est plein de contradictions. La petite bourgeoisie est toujours poussée dans deux directions - vers la rébellion radicale contre la société et vers la compromission avec celle-ci. C’est pourquoi l’islamisme est toujours tiraillé entre la rébellion destinée à obtenir une résurrection complète de la communauté musulmane, et la compromission afin d’imposer des réformes « islamiques ». Ces contradictions s’expriment inévitablement dans des conflits extrêmement aigus, souvent violents, au sein et entre les groupes islamiques.

Ceux qui considèrent l’islamisme comme un monolithe entièrement réactionnaire oublient qu’il y a eu des conflits entre islamistes sur l’attitude à adopter lorsque l’Arabie Saoudite et l’Iran étaient dans des camps opposés pendant la première guerre du Golfe. Il y a eu les divergences qui ont conduit le FIS en Algérie à rompre avec ses sponsors saoudiens, ou les islamistes en Turquie à organiser des manifestations pro-irakiennes lancées à partir de mosquées financées par les Saoudiens pendant la seconde guerre du Golfe. Il y a les violents affrontements armés qui se produisent entre les armées islamistes rivales en Afghanistan. Aujourd’hui, il y a des divergences au sein de l’organisation Hamas parmi les Palestiniens sur l’acceptation ou le rejet d’un compromis avec l’administration croupion palestinienne de Arafat - et par conséquent indirectement avec Israël - en échange de l’introduction de lois islamiques. De telles différences d’attitude émergent nécessairement une fois que l’islam « réformiste » conclut des accords avec des Etats qui sont intégrés au système mondial. Car chacun de ces Etats est rival des autres et chacun conclut ses propres alliances avec les impérialistes dominants.

Des divergences similaires sont susceptibles d’émerger à chaque fois que le niveau des luttes ouvrières s’élève. Ceux qui financent les organisations islamistes voudront faire cesser de telles luttes, voire les briser. Certains des jeunes islamistes radicaux, au contraire, soutiendront instinctivement la lutte. Les dirigeants des organisations seront pris en étau, marmonnant sur la nécessité pour les employeurs de faire preuve de charité et pour les travailleurs de faire preuve de patience et de pardon.

Finalement, le développement même du capitalisme force les dirigeants islamistes à faire des acrobaties idéologiques lorsqu’ils se rapprochent du pouvoir. Ils opposent « valeurs islamiques » et « valeurs occidentales ». Mais l’essentiel de ce que l’on appelle les valeurs occidentales ne prend pas racine dans une quelconque culture européenne mythique. Elles trouvent leur source dans le développement du capitalisme sur les deux siècles passés. Ainsi, il y a un siècle et demi, l’attitude majoritaire au sein de la petite bourgeoisie britannique à l’égard de la sexualité était remarquablement similaire à celle prêchée par les partisans de la résurrection musulmane aujourd’hui (la sexualité en dehors du mariage était interdite, et par certains aspects, les femmes avaient moins de droits que n’en garantissent la plupart des versions de l’islam ; l’héritage était réservé à l’aîné des enfants, alors que l’islam attribue à la fille la moitié de la part du garçon ; il n’y avait aucun droit au divorce, alors que l’islam accorde ce droit dans un nombre très limité de cas). Le changement des attitudes britanniques n’est attribuable ni à des éléments qui seraient inhérents à la psychologie occidentale, ni à des prétendues « valeurs judéo-chrétiennes », mais à l’impact du capitalisme en développement - son besoin de force de travail féminine l’a contraint à changer certaines attitudes et, ce qui est plus important, a placé les femmes dans une position sociale qui leur a permis de revendiquer des changements plus importants.

C’est pourquoi même dans les pays où l’Eglise catholique avait été immensément puissante comme en Irlande, en Italie, en Pologne et en Espagne, celle-ci a dû accepter à contrecœur une diminution de son influence. Les pays où l’islam est religion d’Etat ne pourront s’immuniser des pressions qui les poussent vers des changements similaires, quels que soient leurs efforts.

L’expérience de la République islamique d'Iran nous le prouve. Malgré toute la propagande officielle voulant que le rôle principal des femmes soit celui de mères et d’épouses, et malgré toutes les pressions exercées pour les exclure de certaines professions comme la justice, la proportion des femmes dans la main d'œuvre a légèrement crû. Elles continuent à représenter 28 % des employés de l’Etat, le même pourcentage qu’au moment de la Révolution.129 Dans ce contexte, le régime a dû changer de politique de contrôle des naissances, 23 % des femmes utilisant des contraceptifs130, et a dans certains cas assoupli sa position sur l’obligation de porter le voile. Bien que dans le domaine du divorce et de la famille, les femmes n’aient pas des droits égaux à ceux des hommes, elles conservent le droit de vote (il y a deux députés femmes), vont à l’école, disposent d’un quota de places à l’université dans toutes les disciplines et sont incitées à suivre des études médicales et un entraînement militaire.131 Abrahamian note au sujet de Khomeyni :

Ses disciples les plus proches se moquaient souvent des « traditionalistes » qu’ils qualifiaient de « vieux jeu ». Ils les accusaient soit d’être obsédés par la pureté rituelle, d’empêcher leurs filles d’aller à l’école, de leur imposer le voile même en dehors de toute présence masculine, de rejeter des activités intellectuelles telles que l’art, la musique et les jeux d’échecs, et, pire que tout, de refuser d’utiliser les moyens de la presse, de la radio et la télévision.132

Rien de tout cela ne devrait nous surprendre. Ceux qui dirigent le capitalisme et l’Etat iraniens ne peuvent se passer de la main d'œuvre féminine présente dans des secteurs-clé de l’économie. Et les fractions de la petite bourgeoisie qui ont constitué la colonne vertébrale du PRI avaient commencé au cours des années 1970 à envoyer leurs filles à l’université et à la recherche d’emplois justement parce qu’ils voulaient disposer de salaires supplémentaires - afin d’élever les revenus de la famille et de faciliter le mariage de leurs filles. Ils n’ont pas été disposés, au cours des années 1980, à les abandonner au nom de la piété religieuse.

Pas plus que toute autre idéologie, l’islamisme ne peut geler le développement économique et par conséquent social. Encore et toujours des tensions émergeront en son sein et trouveront leur expression en des conflits violents opposant ses partisans.

Les jeunes islamistes sont en général les produits intelligents et sophistiqués de la société moderne. Ils lisent livres et journaux, regardent la télévision et sont donc au courant de toutes les divisions et les affrontements qui se produisent au sein de leurs propres mouvements. Quels que soient leurs efforts pour serrer les rangs lorsqu’ils sont confrontés à des « laïcistes », de la gauche ou de la bourgeoisie, ils connaîtront des débats houleux les opposant les uns aux autres - tout comme les ailes pro-russe et pro-chinoise du mouvement communiste mondial, apparemment monolithique, en avaient connu il y a trente ans. Ces débats créeront des doutes dans l’esprit de certains d’entre eux.

Les socialistes peuvent profiter de ces contradictions pour amener certains des islamistes les plus radicaux à remettre en cause leur attachement aux idées et aux organisations islamistes, mais seulement si nous construisons nos propres organisations indépendantes, qui ne puissent être identifiées ni aux islamistes ni à l’Etat.

Sur certaines questions nous serons du même côté que les islamistes contre l’impérialisme et contre l’Etat. C’était le cas, par exemple, dans un grand nombre de pays lors de la seconde guerre du Golfe. Ce devrait être le cas dans des pays comme la France ou la Grande Bretagne lorsqu’il s’agit de combattre le racisme. Là où les islamistes sont dans l’opposition, notre règle de conduite doit être : « avec les islamistes parfois, avec l’Etat jamais ».

Mais même dans ce cas, nous divergeons des islamistes sur des questions fondamentales. Nous sommes pour le droit de critiquer la religion comme nous défendons le droit de la pratiquer. Nous défendons le droit de ne pas porter le foulard comme nous défendons le droit des jeunes filles dans les pays racistes comme la France de le porter si elles le désirent. Nous nous opposons aux discriminations que pratique le grand capital dans des pays comme l’Algérie à l’égard des arabophones - mais nous sommes aussi opposés aux discriminations dont sont victimes les berbérophones, certaines couches de travailleurs ou des couches inférieures de la petite bourgeoisie qui ont été élevées avec la langue française. Par dessus tout, nous sommes opposés à toute action qui oppose, sur des bases religieuses ou ethniques, une fraction des exploités et des opprimés à une autre. Cela signifie aussi bien défendre les islamistes contre l’Etat que défendre les femmes, les homosexuels, les Berbères ou les Coptes contre certains islamistes.

Lorsque nous sommes du même côté que les islamistes, une de nos tâches est de polémiquer avec fermeté avec eux, de mettre en question leurs opinions - et pas seulement sur l’attitude de leurs organisations envers les femmes et les minorités mais aussi sur la question fondamentale, à savoir, avons-nous besoin de la charité des riches ou de renverser et détruire les rapports de classe existants.

Par le passé, la gauche a commis deux erreurs face aux islamistes. La première a été de les considérer comme des fascistes, avec lesquels rien de commun n’était possible. La seconde a été de les considérer comme des « progressistes » qu’il ne fallait pas critiquer.

Ces erreurs ont toutes deux contribué à aider les islamistes à croître aux dépens de la gauche dans la majorité du Moyen Orient. Il faut une approche différente, qui considère l’islamisme comme le produit d’une crise sociale profonde qu’il ne peut en aucune façon résoudre, qui se batte pour gagner certains de ses jeunes partisans à une autre perspective très différente, indépendante, socialiste révolutionnaire. »







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