Je ne sais pas quoi faire dimanche… C’est grave?

Abstention ou Macron ? Difficile de se prononcer, quand on est un électeur de gauche… Une chose est sûre : il ne faut pas se laisser enfermer dans ce débat toxique.

"Ni patrie, ni patrons. Ni Le Pen, ni Macron". Manifestation à Paris ou à Bordeaux © LIONEL BONAVENTURE / AFP "Ni patrie, ni patrons. Ni Le Pen, ni Macron". Manifestation à Paris ou à Bordeaux © LIONEL BONAVENTURE / AFP
 

La peste et le scélérat

 Quand on est vraiment de gauche – c’est-à-dire désireux d’une société plus égalitaire, authentiquement démocratique – on ne peut que s’attrister du résultat du premier tour des présidentielles. D’un côté, nous avons la candidate d’un parti xénophobe et démagogue, dont le discours « social » n’est sans doute qu’un miroir aux alouettes. De l’autre, nous avons un valet de l’oligarchie politique et financière, qui prétend incarner la « nouveauté » alors qu’il a été au cœur du pouvoir durant près de cinq ans.

 Mais une fois qu’on a dit ça, on ne sait toujours pas quoi faire pour le second tour des élections. Faut-il voter Macron ou s’abstenir (je laisse de côté la question du vote blanc, pour ne pas rallonger inutilement ce billet) ? En une semaine, d’innombrables articles et commentaires ont été écrits à ce sujet, principalement par des militants de gauche. Visiblement, ces gens sont bien plus intelligents que moi, puisqu’ils sont tous persuadés d’avoir trouvé la solution au dilemme, alors que mon cerveau baigne toujours dans un épais brouillard. À ma décharge, je dois dire que leurs lumières sont plus aveuglantes qu’éclairantes. Pour les uns, il va de soi qu’il faut tout faire pour barrer la route à Adolphine, y compris voter pour Maquereau. Pour les autres, il est évident qu’il faut s’abstenir afin de ne pas légitimer le fossoyeur du droit du travail, l’homme du capitalisme à visage inhumain.

 À l’évidence, il n’est pas possible que tout le monde ait entièrement raison… Est-ce à dire que le débat oppose un groupe de génies à une bande de cons ? Je ne le pense pas. Je crois même que les argumentations des uns et des autres sont très raisonnables. Sans prétendre à l’exhaustivité, voici comment je les résumerais.

 Pour le vote Macron : « Que Macron ou Marine Le Pen soient au pouvoir, il faudra résister. Mais mieux vaut résister sous Macron que sous Le Pen, qui sera encore moins respectueuse des libertés publiques. Il ne faut pas oublier que le Front National n’a jamais totalement coupé les ponts avec ses composantes les plus extrémistes Dans l’entourage même de Marine Le Pen, on trouve notamment un ancien gudard, Frédéric Chatillon, qui a toujours gardé une nostalgie pour le Troisième Reich.

Par ailleurs, il est certain qu’une bonne partie de la population risque de souffrir beaucoup si le Front National arrive au pouvoir : les étrangers, bien sûr, mais aussi les Français musulmans, ou perçus, à tort ou à raison, comme issus d’une immigration extra-européenne. Enfin, s’abstenir est jouer avec le feu. Certes, Macron va probablement être élu, mais on ne peut pas en être certain. D’une part, il a commis quelques bourdes qui risquent de le rendre très impopulaire. Ensuite, à force de répéter que Macron va être élu, il se pourrait qu’on incite beaucoup de gens à s’abstenir, ce qui pourrait favoriser une courte victoire de Marine Le Pen. »

 Pour l’abstention ou le vote blanc : « Macron, c’est à peine moins horrible que Le Pen. S’il passe, il achèvera le travail de démolition sociale qu’il a commencé sous le quinquennat de Hollande. La précarité et la misère vont encore augmenter. L’écart entre les espérances de vie des très pauvres et des très riches risque de se creuser. Car la misère aussi peut être aussi mortelle, sinon plus que les violences policières. Ces dernières, d’ailleurs, ont déjà sévi sous François Hollande, comme les proches de Rémi Fraisse peuvent en témoigner. Elle pourrait très bien augmenter si une partie de la population rejette la cure d’austérité. Macron, ce n’est pas celui qui est « d’accord avec tout le monde », l'homme de la synthèse entre le « centre-gauche » et le « centre-droit » : c’est la créature d’une oligarchie financière qui veut balayer les derniers restes de démocratie. Et il se sentira les mains d’autant plus libres, pour effectuer sa sale besogne, que les électeurs auront massivement voté pour lui. Ce qu’il faut, c’est qu’il passe mais avec une majorité relativement faible, de manière à ce qu’il ait le moins de légitimité possible. Enfin, la politique qu’il va mener s’inscrit dans la continuité de celles de Chirac, de Sarkozy et de Hollande. Or, ce sont justement ces politiques qui ont assuré un boulevard au Front National. Macron n’est donc pas le rempart contre Le Pen. Ces deux politicards sont les deux faces d’une même médaille. Ce sont tous deux, à leur manière, des soutiens du grand capital, des ennemis du peuple et de la démocratie.»

J’aurais pu rajouter d’autres arguments pour défendre l’une ou l’autre de ces deux positions, mais mon unique but était de montrer qu’elles sont toutes les deux raisonnables. J’en tire trois conclusions.

La première, c’est qu’il n’est pas absurde d’avoir des hésitations quant à la conduite à tenir.

La deuxième, c’est que les gens de gauche devraient apprendre à se respecter les uns les autres au lieu de s’insulter comme ils le font parfois. Plusieurs appels ont d’ailleurs été lancés dans ce sens (cf. les textes en annexe).

La troisième, et la plus intéressante, c’est qu’il y a des gens qui ont une réflexion personnelle parmi les militants de gauche. Et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle, quand on aime la démocratie, la vie des idées et la liberté de pensée.

 

 Un motif d’espoir pour la gauche de gauche

Si Mélenchon a refusé de donner des consignes de vote, ce n’est pas parce qu’il a de la sympathie pour Marine Le Pen, mais parce qu’il savait que les militants de la France insoumise auraient très mal supporté qu’on cherche à leur imposer un choix, même raisonnable. Cela signifie aussi, bien entendu, qu’ils ne sont pas tous d’accord, et que Mélenchon ne voulait pas aggraver les conflits à l’intérieur de ce mouvement. C’est d’ailleurs ce qu’il a dit explicitement.

Mais l’existence de ces conflits est le prix à payer pour un mouvement constitué d’individus autonomes, qui refusent de se ranger comme un seul homme derrière un chef charismatique. Quels que soient les défauts de Mélenchon, on pourra au moins le créditer d’avoir été le catalyseur – plus que le gourou – d’un tel mouvement. Je tiens d’ailleurs à préciser que je n’en fais pas partie, même si je l’observe avec intérêt.

Il faudra suivre l’évolution de ce mouvement, car c’est de telles initiatives que peut surgir un renouveau de la gauche. Peut-être que la France insoumise ne se relèvera pas de son échec relatif. Mais peut-être va-t-elle au contraire monter en puissance. Après tout, arriver à près de 20 % des voix au premier tour, c’est en soi un succès – un succès insuffisant, certes, mais qui peut laisser présager d’authentiques victoires dans l’avenir. Certes, on pourrait estimer que ces 19,6 % sont moins dus à la popularité de la France insoumise qu’aux  6,4 % de Benoît Hamon. Mais le score pitoyable de ce dernier n’est pas un simple accident. Il est la conséquence logique d’une évolution qui remonte à loin. Le PS, depuis les années 80, s’est de plus en plus rapproché de la droite. Cette métamorphose s’est accélérée sous Hollande, bourreau des sans-dents et véritable ami de la finance. Il n’est donc pas du tout étonnant que les classes moyennes et populaires se soient en grande partie tournées vers le FN et vers Mélenchon. Il n’est pas non plus surprenant que la direction du PS ait lâché Hamon pour Macron. Tout cela n’a rien de conjoncturel, et il serait étonnant que le PS renaisse rapidement de ses cendres.

En attendant que cela arrive, il y a fort à parier que le mouvement de la France insoumise continuera son petit bonhomme de chemin, sous sa forme actuelle ou sur d’autres formes. De manière plus générale, les gens qui ont voté pour Mélenchon pourraient constituer une force considérable s’ils s’unissaient dans les prochains mois et les prochaines années. D’après cette vidéo d’Usul, on y trouve en effet des gens susceptibles de manifester ou de faire grève pour plus de justice sociale : de jeunes urbains (souvent très diplômés, mais peu favorisés sur le plan économique), des gens des quartiers populaires, des fonctionnaires, des syndicalistes, des Bretons….

Car la mobilisation ne devra pas être seulement électorale. Sans aller jusqu’à qualifier les élections de pièges à cons, il faut se garder d’en exagérer la portée. N’en déplaise à Mélenchon, la « révolution par les urnes » ne peut suffire à garantir le progrès social. Quelles que soient sa sincérité et la valeur de son programme, un gouvernement authentiquement à gauche se heurtera toujours à de fortes résistances des milliardaires, des banques, des sociétés financières et des multinationales. Inversement, il peut arriver que des conquêtes importantes aient lieu sous des gouvernements de droite.

 Comme toujours, c’est en grande partie dans la rue que la démocratie se joue.

 

 

Annexe

 

Cf. cet article paru dans un blog hébergé par Mediapart.

Cf. aussi ce texte d’un militant de la France insoumise, trouvé sur le site Arrêt sur image.

 

« Je viens de poster ça sur la page FB de Mélenchon consacrée a la consultation :


Chers tous.


Je vais sans doute prendre a contre-pied un certain nombre d'entre vous, mais apres une nuit de réflexion, j'ai eu envie de partager un point de vue avec vous.


Je pense qu'en discutant de notre vote au second tour, nous faisons fausse route.

Je pense qu'il ne faut pas surestimer notre influence sur ce vote. En gros, une partie d'entre nous votera Macron, une autre s'abstiendra. Peut-être même certains décideront de précipiter les choses en votant FN (faut pas se le cacher). Donc, pour moi, le problème est différent :

On a pas 5 ans pour l'urgence écologique, le démantèlement des centrales en fin de vie, sauver l'industrie francaise, et donc l'emploi, et surtout, sauver ce qu'il reste en France d'esprit de solidarite.

Dans 5 ans, le pays sera ruine et complètement désuni. Les violences racistes auront DEJA explose, même si Macron gagne. Le FN contrôlera toutes les collectivités locales. Un triomphe pour le FN en 2022.


Ensuite, Hollande a signe un accord de commandement militaire integre au niveau Europeen. La moindre connerie des Pays Baltes ou de la Pologne vis a vis de la Russie peut nous emmener dans une catastrophe. Donc, on ne peut pas attendre 5 ans. Le pays a besoin de nous MAINTENANT.

Et la seule chance de pouvoir agir MAINTENANT, c'est de faire le plein aux legislatives.

Or, avec la disparition du PS, ces législatives vont être TRES bizarres. C'est très difficile de savoir ce qui va en sortir. C'est une chance pour les insoumis. Mais ça ne marchera pas si les insoumis sont divisés par une guerre interne sur la question du 2nd tour de la présidentielle.

Macron le sait. En vrai, il se fout de nos voix au 2nd tour. Sinon, il ferait des propositions d'ouverture au lieu de se contenter de « moi ou le chaos ».


Donc, tel que je vois les choses, cette campagne de pression pour faire voter les insoumis, elle ne sert pour moi qu'a enfoncer un coin au sein de notre mouvement : créer une guerre interne pour nous affaiblir.


On peut s'agiter comme on veut : il y a une part des insoumis a qui on ne refera pas le coup de l'humiliation de 2002. En étant intransigeant, Macron cherche précisément à repousser cette partie du mouvement pour les éloigner de ceux qui placent en tête de leurs priorités le barrage au FN.


Sa tactique est simple : écarter la menace insoumis aux législatives.


Donc, la réponse à apporter est simple : respecter le choix de chacun, sans anathème.


La réalité, c'est qu'on est dans un cas d'incertitude radicale. Donc, chacun décidera en son âme et conscience en fonction de ce qu'il perçoit de la situation. Les deux côtés ont de bons arguments.

Alors, cessons de nous étriper là-dessus.


Respectons-nous et préparons les législatives.


Les présidentielles, on n'a plus vraiment beaucoup de pouvoir dessus en fait. »

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