La société est-elle devenue trop féminine ?

Quelle est poignante, la plainte des derniers mâles de notre temps ! « Notre civilisation est malade », sanglotent-ils, « intoxiquée par le poison douceâtre des valeurs féminines : tendresse, pitié, patience, abnégation... Quasi châtrés, les hommes européens n’ont plus qu’une volonté faible, timorée, percluse d’hésitation. » Que faut-il penser de ce déprimant diagnostic ?

 

Margaret Thatcher Margaret Thatcher

 

Une théorie à la mode

 La vieille idée d’une responsabilité du féminisme dans le déclin de la civilisation a de nouveau pignon sur rue. En France, elle est propagée par un certain Éric Zemmour, un idéologue dont on feint de condamner les débordements tout en l’invitant régulièrement à la radio et à la télévision. Mais Zemmour n’est pas un cas isolé. En mars 2013, le très progressiste Monde diplomatique publiait une lettre ouverte de Régis Debray à Hubert Védrine. Dans ce texte, l’ancien compagnon du Che Guevara reprenait à son compte la thèse néoconservatrice d’une Europe féminisée, détestant tellement la guerre qu’elle cherche la protection du grand mâle états-unien : « Vénus après Mars. Vénus supérieure à Mars ? Après tout, si la femme est l’avenir de l’homme, l’effémination des valeurs et des mœurs qui caractérisera le mieux l’Europe d’aujourd’hui aux yeux des historiens de demain est une bonne nouvelle. Se rangeront ­­­­­sous cette rubrique, au-delà des belles victoires du féminisme et de la parité, le dépérissement du nom du père dans la dévolution du nom de famille, le remplacement du militaire par l’humanitaire, du héros par la victime, de la conviction par la compassion, du chirurgien social par l’infirmière, du cure par le care cher à Mme Martine Aubry. Adieu faucille et marteau, bonjour pincettes et compresses. »

 Mars et Vénus

 Le diagnostic de Régis Debray correspond-il à une réalité ? Avant de répondre à cette question, il faudrait savoir un peu mieux de quoi l’on parle. Que faut-il entendre par « l’effémination des valeurs et des mœurs » mentionnée par Debray ? Il semble, d’après le contexte, que le « féminin » soit lié à deux figures traditionnelles : l’amante (Vénus) et la mère. À cette dernière peuvent se rattacher tous les métiers du « care », auxquels fait allusion Debray : infirmières, assistantes sociales, etc. Est « masculin », au contraire, tout ce qui est lié à la guerre – d’où les références à Mars, aux militaires et à l’héroïsme. Ces définitions sont sommaires mais nous allons nous en contenter, pour ne pas allonger démesurément cet article.

 Reste un dernier point à préciser. Quand j’emploie les termes de « féminin » et de « masculin », je ne me réfère pas une essence éternelle et naturelle de l’homme et de la femme. À supposer que certains traits dits « féminins » ou « masculins » soient d’origine biologique, il n’en est pas moins vrai que la manière dont on définit les hommes et les femmes varie beaucoup suivant les époques et les cultures. Même le lien entre virilité et guerre n’a peut-être pas toujours existé. D’après la préhistorienne Marylène Patou-Mathis,  les paléontologues n’ont pas trouvé de traces attestant que l’homo sapiens ait jamais fait la guerre avant la fin de la préhistoire. Quand ils étaient tous nomades, les groupes humains avaient peu l’occasion de se rencontrer. C’est la sédentarisation, l’invention de l’agriculture et de l’élevage qui ont permis aux sociétés de s’agrandir constamment, rendant ainsi inévitables des conflits territoriaux. Dès lors, les guerres sont devenues partie intégrante de la vie humaine jusqu’à aujourd’hui. Et comme elles ont été le plus souvent menées par les hommes – en partie à cause de leur supériorité musculaire, probablement – les vertus guerrières sont devenues caractéristiques de la virilité : courage physique, endurance, capacité à commander (pour les chefs, en tout cas), facilité à s’orienter dans l’espace, mais aussi dureté, pour ne pas dire cruauté… Les caractéristiques féminines (douceur, tendresse, amour, pitié…) ont été définies par opposition à cette virilité, mais rien ne dit qu’elles ne soient pas présentes naturellement chez les hommes.

Inversement, rien ne prouve que les femmes soient naturellement exemptes de dureté, d’agressivité ou de désir de domination. Nietzsche lui-même, qu’on ne saurait soupçonner d’avoir nourri des sympathies pour « la théorie du genre », avait bien vu le caractère artificiel de la douceur féminine : « Les sexes se trompent mutuellement : cela tient à ce qu’ils n’aiment et n’estiment au fond qu’eux-mêmes (ou leur propre idéal, pour m’exprimer d’une manière plus flatteuse —). Ainsi l’homme veut la femme pacifique, — mais la femme est essentiellement batailleuse, de même que le chat, quelle que soit son habileté à garder les apparences de la paix. » (Par-delà le bien et le mal, paragraphe 131, traduction de Henri Albert.)

Déclin des valeurs guerrières

Maintenant que nous avons défini – au moins à gros traits – les valeurs « féminines » et « masculines », il nous est plus facile de répondre à notre question initiale. Il est incontestable, en effet, que la guerre est moins valorisée qu’autrefois en occident. Même aux États-Unis, pays censé être plus « viril » que la vieille Europe, la guerre n’est acceptée que si elle reste relativement économe en sang américain. On a bien vu, lors de la guerre du Vietnam, qu’une mobilisation de masse n’est plus aussi aisée que jadis. L’horreur des deux guerres mondiales a sans doute fait beaucoup pour refroidir l’ardeur belliciste des occidentaux. Mais le prestige des valeurs viriles avait déjà diminué avant 1914. Nietzsche vers la fin du 19ème siècle, se plaignait de ce que le poison de la pitié – cette faiblesse si typiquement féminine – ait corrompu la civilisation européenne[i].

Il y a probablement un lien entre le déclin des valeurs guerrières et la montée en puissance de la bourgeoisie. Une nouvelle aristocratie est née, fondée non sur la bravoure mais sur l’argent. La vieille noblesse d’épée, déjà domestiquée par la royauté, raffinée et assagie par la fréquentation de la cour, a été définitivement vaincue par la noblesse de robe. Les valeurs bourgeoises – l’économie, le confort, le « doux commerce », la paix – ont peu à peu supplanté les antiques vertus chevaleresques. On peut voir une manifestation de cette évolution dans l’ironie avec laquelle Voltaire décrit une bataille dans son Candide.

 Parallèlement à ces changements sociaux, l’évolution des techniques a profondément transformé la forme de la guerre. Les armes à feu, les canons et les bombes ont supplanté le sabre. Le combat au corps à corps a laissé place à un affrontement beaucoup plus impersonnel et mécanique. Dépouillée de son prestige héroïque, la guerre est apparue dans son horrible nudité.

 Le déclin de la vieille aristocratie nobiliaire et la montée en puissance de la bourgeoisie ont donc marqué le début d’une contestation des anciennes valeurs viriles. Mais cette contestation est devenue vraiment explicite à partir de la Révolution française. Pour légitimer la fin des privilèges de la noblesse et du clergé, les bourgeois ont prétendu s’appuyer sur des valeurs universelles : les droits de l’homme. En réalité, la plupart d’entre eux étaient opposés à l’égalité juridique entre tous les êtres humains. En 1789, il n’était pas question d’abolir l’esclavage, ni d’accorder le droit de vote aux femmes ou aux pauvres. Malgré tout, l’idée que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » était formulée explicitement, et elle a été reprise rapidement par une partie des esclaves, des femmes et des classes populaires.

 Persistance de la phallocratie

 Le féminisme, né probablement avec la Révolution française, a remporté d’importantes victoires au cours des deux derniers siècles. Dans plusieurs pays, dont la France, l’égalité des droits est à peu près acquise entre les hommes et les femmes. L’image des femmes s’est améliorée. D’une part, les caractéristiques considérées traditionnellement comme « féminines » (douceur, compassion, attention aux autres….) sont beaucoup plus valorisées qu’autre fois. D’autre part, on reconnaît davantage aux femmes des capacités « masculines » comme l’intelligence, le courage, la créativité, voire la capacité de commander.

Pourtant, force est de reconnaître que les féministes n’ont pas entièrement gagné. Les femmes ont toujours des salaires moins importants à qualification égale, elles sont moins nombreuses à occuper des fonctions importantes dans les entreprises ou dans le domaine politique, elles sont toujours victimes de nombreuses violences de la part des hommes…. Comment expliquer cette persistance des inégalités entre hommes et femmes ?

Je répondrai à cette question en deux temps. Tout d’abord, j’apporterai une nuance à ce que j’ai dit tout à l’heure sur le triomphe des valeurs bourgeoises sur les valeurs de la noblesse. En réalité, la bourgeoisie a un rapport ambigu à la guerre : elle y voit un moyen – répugnant, certes, mais efficace – de s’enrichir. Les guerres de l’opium ont été déclenchées par le Royaume-Uni et la France pour contraindre la Chine à ouvrir ses frontières à une marchandise qui, à défaut d’être sans danger pour la santé, garantissait des profits élevés. L’« esprit de commerce », n’en déplaise à Montesquieu, n’est donc pas toujours facteur de paix entre les nations, et les exemples récents ne manquent pas de guerres qui ont été menées, au moins en partie, pour des raisons économiques. Les bourgeois, ont donc su garder quelque chose de la noblesse d’épée : ils supportent avec courage la brutalité des batailles, pourvu qu’ils l’observent confortablement depuis l’arrière. 

Par ailleurs, la Révolution française n’a pas seulement marqué le triomphe de la bourgeoisie : elle a donné naissance au nationalisme. La défense de la patrie, voire la conquête de nouveaux territoires, ont commencé à passionner les masses. L’armée a cessé d’être un instrument au service des ambitions personnelles du monarque : elle est devenue le Peuple en armes. Autant dire que la guerre n’a pas tout de suite été dévalorisée : au contraire, elle a été exaltée comme le moment suprême où la Nation joue sa survie ou son honneur. Sans doute a-t-il fallu attendre la grande boucherie de la Première Guerre Mondiale pour que cet enthousiasme s’étiolât.

 Mais il existe une autre raison expliquant la  persistance de la phallocratie : c’est que la guerre n’est pas le seul domaine que les hommes se sont réservé. On pourrait dire, en exagérant à peine, que la domination masculine s’exerce dans toutes les sphères sociales, à l’exception peut-être de la cuisine et de la chambre des enfants. Il est d’ailleurs fort possible que cette domination, au départ, ait eu des liens étroits avec la guerre. Dans La société contre l’État, l’ethnologue Pierre Clastres explique qu’un grand nombre de micro-sociétés (amérindiennes, notamment) ont connu pendant longtemps une forme d’organisation très égalitaire. Le chef, dans ces groupes humains, n’est pas celui qui donne des ordres : il est le porte-parole de la tribu et le gardien des traditions. Il y a cependant une exception à cette règle : en temps de guerre, le chef a le droit de commander. Il devient alors un chef tel que nous le connaissons. Tout se passe donc comme si, il y a des millénaires, certains chefs de tribu avaient décidé de confisquer indéfiniment le pouvoir qui leur avait été concédé en temps de guerre. Cette évolution a sans doute eu lieu dans des sociétés devenues trop grandes pour être facilement gouvernées par la tradition ou par des débats démocratiques. Ainsi, des formes d’organisation typiques de la guerre ont contaminé la vie sociale en temps de paix.

 La guerre économique

 Mais qu’en est-il aujourd’hui, dans la société bourgeoise ? Y a-t-il encore un rapport entre le pouvoir militaire et les différents pouvoirs civils ? Il semble bien que ce soit le cas. Même dans les pays « démocratiques », le peuple n’a guère de contrôle sur les « élites » qui le gouvernent. Quand le pouvoir exécutif n’empièterait pas régulièrement sur les pouvoirs législatif et judiciaire, le régime parlementaire n’en serait pas réellement démocratique, car les députés représentent fort mal leurs électeurs. Or, les lois qu’ils votent sont contraignantes, les pouvoirs publics étant autorisés à utiliser la force physique pour les faire respecter. De ce point de vue, le citoyen lambda n’a pas beaucoup plus de liberté qu’un soldat contraint d’exécuter les ordres de ses supérieurs. Bien entendu, ce côté militaire des régimes « démocratiques » est considérablement accentué dans une période comme la nôtre, où la « guerre contre le terrorisme » sert de prétexte à un renforcement des pouvoirs de la police, et à une extension inédite des compétences juridiques et des moyens techniques des services de renseignement.

 L’analogie avec le pouvoir militaire est peut-être encore plus frappante dans le domaine économique. Que ce soit entre les entreprises d’un même pays ou au niveau international, la guerre y est omniprésente, même si elle est moins meurtrière qu’un conflit armé. Il faut conquérir de nouveaux marchés, combattre les concurrents, et c’est au nom de la sacro-sainte compétitivité que des milliers de salariés sont licenciés, ou contraints d’accepter une baisse des salaires et une dégradation des conditions de travail. N’en déplaise à Régis Debray, nous ne sommes pas dans l’ère du « care », mais dans une période de très grande dureté sociale. La plupart des gens, loin d’être maternés, sont envoyés sans ménagement sur le front de la guerre économique par des généraux bourgeois, qui restent à l’arrière afin de compter tranquillement leurs dividendes.

 Il y a d’ailleurs des liens entre la nature quasi-militaire des gouvernements « démocratiques » et la guerre économique. D’une part, le pouvoir économique, marche souvent la main dans la main avec le pouvoir politique. On l’a bien vu en France, à l’occasion de la « loi travail ». Le gouvernement a fait alors passer en force une loi destinée à renforcer le pouvoir des chefs d’entreprise au détriment des salariés. D’autre part, les dirigeants politiques ont intérêt à détourner l’attention de leurs concitoyens des horreurs de la guerre économique. Et pour ce faire, rien de tel qu’une bonne guerre : guerre « contre le terrorisme », bien sûr, mais aussi « choc des civilisations », lutte contre l’insécurité… Dans toutes ces guerres plus ou moins factices, les hommes politiques aiment à adopter une posture « virile », afin d’attirer la sympathie des électeurs : Nicolas Sarkozy promet de nettoyer la « racaille » au « kärcher », Manuel Valls flatte l’ethnocentrisme des Français en déclarant les Roms inaptes à s’intégrer, Donald Trump annonce des mesures pour le moins brutales envers les musulmans étrangers et les Mexicains… Dans tous les cas, il s’agit de prévenir la révolte sociale en détournant la colère populaire vers des boucs émissaires.

 

Conclusion

 On voit donc que les valeurs « viriles »  – celles de la guerre sous toutes ses formes – ont encore de beaux jours devant elles. Que ce soit dans les entreprises ou dans les régimes politiques, le pouvoir est encore loin d’être démocratique. Il appartient toujours aux hommes, ou aux femmes qui – comme Margaret Thatcher – se sont montrées autoritaires, dominatrices, sans pitié.

Certes, ces comportements « virils » sont contestés depuis longtemps, et ils continueront de l’être. De nombreux hommes et femmes aspirent à une société plus égalitaire et pacifique où les grandes orientations ne seront plus décidées par une oligarchie violente et sûre de soi. Mais pour que ce projet devienne réalité, il faudra probablement en passer par une guerre : non plus la guerre économique, ni la guerre entre nations, mais une amplification de la lutte des classes. Cette lutte ne débouchera pas forcément sur une guerre civile. On peut penser qu’il y aura – au moins provisoirement – des alliances de classes. Les « 99 % », qu’ils soient prolétaires ou bourgeois, comprendront peut-être qu’ils ont intérêt à s’unir contre la tyrannie du « 1 % » des oligarques. Malgré tout, il faudra s’organiser d’une manière efficace et rapide pour affronter la réaction du capital. Des mouvements très démocratiques et horizontaux, comme « Occupy Wall  Street », les « Indignados » ou « Nuit debout » ont pu donner un avant-goût de ce que sera la société de demain, mais ils n’ont pas débouché – en tout cas pas immédiatement – sur un changement politique visible. Pour qu’un tel changement ait lieu, il faut des militants, c’est-à-dire des gens qui – comme leur nom l’indique – soient semblables à des soldats bien disciplinés et coordonnés.

Mais si les luttes sociales sont menées de manière « virile », c’est-à-dire non démocratique, ne risque-t-elle pas de déboucher sur des régimes désastreux, comme ceux qui se sont réclamés du marxisme au 20ème siècle ? Tel est le défi qu’il faudra relever à l’avenir : faire en sorte que la démocratie ne soit pas seulement le but, mais aussi le moyen pour atteindre ce but, et ce sans perdre en efficacité. Autrement dit, les militants devront former des groupes à la fois coordonnés et autonomes, disciplinés et critiques à l’égard de toutes les hiérarchies. Autant dire qu’il leur faudra se défaire des stéréotypes ancestraux et inventer de nouvelles pratiques qui ne soient ni « féminines » ni « masculines ».  

 


[i]À la même époque, le narrateur d’une nouvelle de Thomas Hardy parlait du début du 19ème siècle comme d’un temps révolu où la guerre était encore considérée comme glorieuse : « war was considered a glorious thing » (The Melancholy Hussar of the German Legion).

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