Bêtisier d’Europacity, n°11- Arrosez 2 milliardaires et ça va ruisseler en banlieue ?

La semaine dernière, M. Blazy, maire de Gonesse, M. Renaud président de la CA Roissy-Pays de France et Mme Cavecchi, présidente du Conseil Départemental du Val d'Oise, ont inondé les médias de messages alarmistes sur une flambée de violence à prévoir dans la banlieue Est-95, à l’annonce de l’abandon d’Europacity. Quelle méconnaissance du territoire !

Analyse des prétendues conséquences catastrophiques de l'abandon d'Europacity, diffusées par le trio d'élus ci-dessus, à longueur de presse ou d’antenne. Constatons que rien n'a bougé dans les banlieues en question, alors que Mme Cavecchi nous promettait une révolte telle, que "les gilets jaunes, à côté, ce serait de la gnognotte !"

 a/ Non, la banlieue Est du Val d’Oise ne subit pas une « perte de 3,1 milliards d’€ d’investissements »

 Le mégaprojet d’Europacity est porté par une association de milliardaires : le groupe Auchan qui pèse 50 milliards €, première fortune familiale de France, évadée fiscale notoire domiciliée de l’autre côté de la frontière franco-belge ; le groupe Wanda, n°1 des fortunes chinoises, société de divertissements cumulant 40 hôtels 5 étoiles, 6000 salles de cinéma, 7 centres commerciaux et de nombreux parcs d’attractions… Le discours des 3 élus val d’oisiens laisserait supposer que ces deux groupes richissimes seraient devenus soudain philanthropes et auraient pu déverser leurs milliards sur ce « pauvre coin de banlieue déshérité » dont Villiers le Bel, commune-dortoir, représente l’exemple-type, comme si quand les royalties s’entassent dans les caisses de ces grands groupes, elles ruisselleraient en milliards sur le territoire où les plus-values sont réalisées !! (Figure 1)

Figure 1 © JA Figure 1 © JA

 Notamment notre trio s’évertue à accréditer la fable que la décision d’Auchan aurait été prise en réponse aux émeutes de Villiers-le-Bel de 2007. Pure coïncidence de calendrier, dont on aurait du mal à apercevoir le moindre lien de causalité. En réalité, la validation d’Europacity par l’Etat a été prise à la suite d’une initiative de lobby émanant de Gérard Mulliez, fondateur du groupe Auchan, qui lors d’un rendez-vous avec le président Sarkozy, a obtenu un blanc-seing pour son projet Europacity.  Le choix du Triangle de Gonesse s'explique par une remarquable situation géographique sur l'axe le plus fréquenté d'Europe ("route des Flandres" dès l'époque gallo-romaine) au coeur d'infrastructures majeures, un espace qui a miraculeusement échappé à l’urbanisation en raison des servitudes liées à sa localisation entre deux grands aéroports Roissy et le Bourget (sous un couloir aéroportuaire générant un passage d’avion toutes les minutes-et-demie) interdisant toute construction de logements. Et c’est dans ce site sans aucun habitant, parce que frappé de nuisances de bruit particulièrement élevées (voir carte Figure 2) qu’il était prévu d’implanter un gigantesque centre commercial et de loisirs, prétendant attirer 31 millions de visiteurs, soit le double de Disneyland, première destination touristique d’Europe.


Figure 2 © Le Monde Figure 2 © Le Monde

Bien entendu, les financeurs d’Europacity escomptaient de leurs substantiels investissements un très juteux retour. Le mécanisme mis en œuvre est le suivant : tout d’abord, l’établissement public Grand Paris Aménagement (GPA) - censé représenter l’intérêt général - exproprie pour cause d’« utilité publique» les propriétaires des terres agricoles achetées à vil prix (5 €/ m2, revalorisés à 9€ après procédure judiciaire). Ensuite, le maire de Gonesse fait voter une modification du PLU pour un changement d’affection du sol, afin de rendre ces terres urbanisables : en une soirée prétendument houleuse (les opposants ont « osé» réclamer la parole et le maire a voulu les faire évacuer par la police municipale) mais surtout particulièrement fructueuse, sans aucun coup de pelleteuse, elles valent désormais près de 40 fois plus : 350 €/ m2. GPA devait ensuite les aménager et les céder à Auchan-Wanda à un prix d’ami non rendu public (nouvelle culbute spéculative, mais dont le montant est protégé par le secret des affaires !). Les deux milliardaires les revendant après construction - avec une nouvelle culbute spéculative - au prix du marché, soit 1000 à 2000 euros le m2 à des enseignes commerciales, de loisirs, ou d’hôtellerie-restauration... Dans cette chaîne de spéculations successives, n’apparaît à aucun moment de retombées financières quelconques sur le territoire local ! Par contre, le cabinet McKinsey a calculé - dans le cas le plus défavorable - que les commerces alentours perdraient un volume de chiffre d’affaires susceptible d’atteindre 1,2 milliard. Auquel se serait ajouté un milliard de fonds publics pour financer une offre de transports indispensable au fonctionnement d'Europacity (tronçon de la ligne 17 Nord et sa gare, échangeur autoroutier sur l’A1)… Certes, la mairie de Gonesse escomptait des taxes sur les entreprises. Mais nous n’avions aucune garantie que le mégacomplexe puisse atteindre sa viabilité économique après ouverture [1], avec un possible scénario final de type Mirapolis : la faillite d’un projet pharaonique surdimensionné, abandonnant une friche bétonnée inutilisable… Mais qu’importe aux groupes financiers, ils auraient touché au passage des milliards sur la spéculation foncière, qui est la vraie raison de ces énormes investissements (études préalables au projet, publicité, concours d’architecture)… Face à une telle perspective, nullement improbable, on peut dire que la banlieue et l’Etat ont peut-être échappé à deux milliards de coûts inutiles… Voire à une ardoise à honorer...

b/ Non, la banlieue du Val d’Oise ne perd pas « 10.000 emplois NETS »

 J’ai dénoncé à de nombreuses reprises l’imposture qui consistait à confondre en permanence les « emplois bruts » proclamés par Europacity avec des « emplois nets », c’est-à-dire en intégrant la destruction des postes de travail situés dans les activités localisées aux alentours du mégaprojet. On se reportera à un chapitre de mon Bêtisier consacré spécifiquement à cette question [1].

Cet article fait état des scénarios les plus pessimistes, qui évaluent - dans un périmètre de proximité à l’Est du Val d’Oise et du Centre–Ouest de la Seine-Saint-Denis (bassins de Sarcelles et d’Aulnay-sous-Bois) - un nombre d'emplois supprimés supérieur au chiffre d'emplois implantés (ce qui au passage ne veut pas dire « créés », Auchan pouvant très bien recaser du personnel licencié issu d'autres centres commerciaux fermés). La fable de « 75% d’emplois locaux réservés aux habitants du territoire » relève de l’affirmation sans aucune preuve (une promesse dans 8 ans, qui aurait relevé davantage de la prophétie que de la prospective, surtout qu’aucune étude « Emploi » digne de ce nom n’avait été effectuée par le porteur de projet). Quand à l’autre rumeur divulguée par la structure « Europacity Compétences », censée accompagner « 3500 jeunes vers l’emploi », l’action de l’organisme a consisté essentiellement à inonder la presse de publicités alléchantes, à recueillir des CV lors d’une tournée de bus et à participer au financement d'une formation au permis de conduire dispensée à 25 jeunes, pour un montant modique (150 €)… Nous verrons si avec l’annulation d’Europacity, cette philanthropie de façade sera poursuivie  désormais par l’organisme comme il le prétend, dans les quartiers « politique de la ville » du bassin de Sarcelles…

c/ Non, l’Est du Val d’Oise n’est pas uniformément « pauvre »

 Une analyse des revenus des 28 communes principales du Grand Roissy-le Bourget fait apparaître de grandes inégalités entre localités avec un revenu médian (par unité de consommation [2]) qui varie de 1 182 € mensuels pour les habitants de Garges-lès-Gonesse à 2 872 € pour ceux de Saint-Witz. Sur le graphique ci-dessous (Figure 3) on observe dans l’Est 95, en bleu foncé, les scores de banlieues de quartiers sensibles de type Villiers le Bel, Garges, Sarcelles pour les montants les plus médiocres (aux alentours de 1100/ 1200 €) …qui fait contraste avec les niveaux deux fois plus élevés de Roissy ou des bourgs ruraux de type Fontenay-en-Parisis, Puiseux-en-France ou Vemars (autour de 2 000 €). Par ailleurs, les communes du 77 appartenant à l’aile Est de la communauté d’agglomération de Roissy-Pays de France sont globalement plus aisées. On comprend pourquoi elles ont été évacuées du territoire d’enquête par le dernier sondage Odoxa [3],  - qui n’a pas craint d’enfreindre les règles déontologiques les plus élémentaires, en modifiant le périmètre de référence destiné à mesurer des évolutions - pour faire apparaître une adhésion à Europacity censée forte dans les banlieues pauvres de la plaine de France. C'est ainsi que des interviewés habitant les communes de Clichy et de Montfermeil ont été rajoutés, alors que ces localités ne sont absolument pas situées dans le bassin du Grand Roissy. Tentative ultime de manipulation qui n’a guère influencé la décision finale du président Macron.

 

Figure 3 © J. Lorthiois Figure 3 © J. Lorthiois

Toujours sur ce graphique, nous constatons que les populations les plus démunies se trouvent en Seine-Saint-Denis, dans les communes de Terres d’envol, comme Dugny, Sevran ou Blanc-Mesnil. Ainsi, l’argument de la «pauvreté du territoire du Val d’Oise » se retourne contre ses promoteurs. Si ce mégaprojet était réellement destiné à générer des richesses dans des banlieues défavorisées… pourquoi alors implanter Europacity dans un site sans habitants et non au cœur de Sarcelles ou de Villiers-le-Bel ? Pourquoi surtout prétendre que la Seine-Saint-Denis aurait « tout » et le Val d’Oise «rien »… Comme si un Grand Projet Inutile et une gare tout aussi inutile feraient pleuvoir des milliards sur ces territoires en déshérence. S’il s’agissait de favoriser les « pays où il ne pleut pas », il y avait des localisations plus appropriées et des méthodes de partage des richesses plus efficaces !

 En réalité, les milliards d’investissements mis sur la table par Europacity sont bien destinés à tomber dans les coffres des groupes Auchan / Wanda et non de ruisseler sur Villiers-le-Bel. Les habitants d’ailleurs ne s’y sont pas trompés, malgré un énorme battage médiatique, ils ne sont guère plus de 300 à signer la pétition mise en ligne (devenus péniblement 800 en fin de mois) pour réclamer de revoir la décision du Président de la République… A comparer aux 26 000 signatures contre le mégaprojet récoltées par le site « Agir pour l’environnement »…

 

Définitions

Revenu Médian : il est établi, ici au niveau mensuel, en euros, par unité de consommation, hors impôts et prestations sociales. La médiane est la valeur qui sépare une population donnée en deux moitiés égales (au dessus et en dessous) : on estime que ce mode de calcul traduit mieux les situations de pauvreté/ richesse que la « moyenne » dans les évaluations.

 Unité de consommation : On compte une unité pour le premier adulte du foyer, 0,5 pour les autres membres de 14 ans et plus ; 0,3 pour chaque enfant de moins de 14 ans.

Source : Observatoire des inégalités

Données : INSEE 2016

 

[1] Voir Bêtisier d’Europacity, chapitre 8 sur les soi-disant « 10 000 emplois »

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/110819/betisier-deuropacity-ch-8-limposture-des-10000-emplois-pretendus

[2] Voir définitions en fin d’article.

[3] Voir Bêtisier, chapitre 9 sur ce sondage « truqué»

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/071019/betisier-d-europacity-ch-9-pub-douteuse-sondage-truque-manifestation-parachutee

 

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