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Billet de blog 12 avr. 2021

Bêtisier du Grand Roissy n°4 - Chômage des jeunes : 1 sur 7 et non 1 sur 3

Sur l'ensemble d'une population jeune, seule une minorité est en emploi (26%) ou au chômage (14%). Utiliser le taux de chômage (35%) calculé sur une minorité n'a guère de signification. Plutôt que noircir la situation pour la dramatiser, mieux vaut réorienter les politiques de la jeunesse au plus près de leurs besoins spécifiques, bien en amont de l'emploi (orientation, formation, employabilité).

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Commençons par quelques définitions :

La "classe d'âge des jeunes » au sens INSEE comprend la population de 15 à 24 ans inclus. En effet, le recensement INSEE répertorie les classes d’âge de 10 en 10 ans. Malheureusement cette classification traduit de moins en moins la réalité des situations vécues par la jeunesse. Déjà l’école obligatoire s’applique à la cohorte des 15-16 ans, dont une infime minorité (3%) cumule cette disposition avec une activité principale rémunérée (certains apprentis par exemple). Et par ailleurs, la majorité des insertions dans l’emploi durable s’effectue entre 25 et 29 ans inclus [1].

- La population active totale (désignée aussi par le raccourci « actifs totaux ») regroupe les travailleurs ayant un emploi et les chômeurs.

- La population active "occupée" recouvre les personnes exerçant une activité professionnelle.   

- Le "taux de chômage" est le rapport en pourcentage entre le nombre de chômeurs divisé par la population active d’une catégorie donnée (selon l’âge, le sexe, la CSP, le territoire...)

Rappel de quelques précautions à prendre pour analyser la population jeune

 Les outils statistiques habituellement utilisés pour mesurer les difficultés d’emploi d’une population donnée ne sont guère pertinents pour traduire la situation réelle des jeunes. En effet, une minorité seulement des 15-24 ans est « en activité », (c’est -à-dire en situation d’emploi ou en recherche d’emploi). Prenons l'exemple de la région Ile-de-France, illustré par la Figure 1.

Figure 1 © J. Lorthiois

Le graphique ci-dessus présente deux diagrammes circulaires, un petit et un grand.

1/ Le petit diagramme représente la population active totale des jeunes, soit 577 974 franciliens. Elle se décompose entre :

  • en rouge, une population active occupée (en emploi) de 429 896 personnes ;
  • en bleu, le nombre de jeunes au chômage, soit un effectif de 148 078.

Pour évaluer la proportion de chômeurs dans la population active totale, on effectue le calcul 148 078 / 577 974 x100 = 25,6 %, arrondi à 26% de taux de chômage des jeunes en Ile-de-France.

Soit 1 jeune en activité sur 4 est au chômage.

2/ Le grand diagramme représente la population totale des 15-24 ans habitant l’Ile-de-France, soit 1 531 784 jeunes. Il s’agit cette fois de réintégrer les jeunes actifs (dont les chômeurs) présentés dans le diagramme n°1 dans l’ensemble de la population de cette tranche d’âge. Pour évaluer l’importance du chômage chez les jeunes franciliens, on effectue le calcul 148 078 / 1 531 784 x 100 = 9,7% de jeunes sont au chômage en Ile-de-France.

Soit 1 jeune sur 10 est au chômage.

Ainsi, à travers cet exemple, on se rend compte que l'utilisation du taux de chômage pour les jeunes (« un jeune sur 4  ») revient à faire croire que ceux-ci connaissent des difficultés en matière d'emploi bien pires que celles des adultes (taux de chômage des 25-54 ans : 11,5% soit « un adulte sur 10 »), alors que ramené à la population totale, les scores sont très proches (proportion des 25-54 ans au chômage : 10,4% contre 9,7% pour les jeunes, soit 0,7 point d'écart) et que les effectifs concernés sont bien plus élevés (nombre de chômeurs franciliens : 534 450 adultes contre 148 078 jeunes, soit 3, 6 fois plus).

 Taux de chômage des jeunes du Grand Roissy : attention au piège statistique

Nous avons regroupé ci-après dans le tableau joint (Figure 2) les données de l’activité des jeunes issues du recensement de 2016, pour les 22 principales communes du Grand Roissy. Le taux de chômage des 15-24 ans s’exprime par le calcul 11494 chômeurs /32969 « actifs totaux », soit 34, 9% arrondi à 35%. Ce qui confirme le chiffre indiqué par Mmes Cavecchi et Pécresse, respectivement présidentes du Conseil Départemental du Val d’Oise et de la région Ile-de-France. Toutefois, comme nous l'avons expliqué plus haut, ce chiffre ne traduit absolument pas la majorité des situations vécues par les 15-24 ans. Sur le territoire du Grand Roissy, il y a bien un chômage plus élevé que la moyenne d'Ile-de-France, mais ce n'est absolument pas une situation spécifique à une tranche d'âge. Sur le tableau ci-après, nous observons que les jeunes chômeurs sont au nombre de 11 494, sur une population totale de 82 475.

Figure 2 © J. Lorthiois

Une minorité de jeunes ayant un emploi… ou qui en cherche un...

Car il convient de ne pas tomber dans le piège statistique de la mesure du chômage des jeunes présenté plus haut : entre 15 et 25 ans, une minorité seulement est en activité. Pour le Grand Roissy, cette proportion est de 32 969 « actifs totaux » rapporté à 82 475 habitants âgés de 15 à 24 ans, soit 40% de jeunes en activité (moyenne d’Ile-de-France : 41%). Certes, dans les villes populaires, les jeunes étant moins qualifiés, ont tendance à se mettre plus tôt sur le marché du travail. Mais dans ce cas, leur insertion dans l’emploi durable prend davantage de temps. Ce qui revient à peu près au même, par rapport à d’autres - ayant vécu un bon parcours scolaire - qui suivent des cursus d’études longues, leur permettant d’accéder plus rapidement à un emploi stable.

Une étude récente de l’INSEE [2] nous renseigne sur les situations de la majorité des jeunes.

  • A 18 ans, ils sont en études initiales à 72 %.
  • A 20 ans, ils représentent encore 43%.

Ainsi, la plupart des jeunes sont à l’université, en apprentissage, en organisme de formation, en stage, en insertion, en service civique, mais aussi au foyer avec ou sans enfants, etc… Soit environ 50 000 pour le Grand Roissy, à comparer aux 33 000 chômeurs.

Prenons l’exemple de Gonesse. Voici, fournis par l’INSEE, les chiffres du recensement de 2016 :

Figure 3 © J. Lorthiois

La proportion de jeunes Gonessiens au chômage par rapport à l’ensemble de la population des 15-24 ans est de 575 / 3771 x 100 = 15,2 %. Celle des Gonessiens de 25 à 54 ans [3] au chômage est de 14,5 %. On voit qu’il n’y a même pas un point de différence entre les deux scores : 1 jeune sur 7 comme 1 adulte sur 7 est au chômage. Par contre, les adultes concernés sont 2,3 fois plus nombreux. Dans ces conditions, on peut s'interroger sur la pertinence de privilégier à tout prix la question de l’Emploi pour répondre aux besoins de la cible « jeunes »...

Attention encore au piège des statistiques : les chiffres observés pour les 3 petites communes de la plateforme aéroportuaire (Compans, Le Mesnil-Amelot, Mauregard) montrent des taux de chômage élevés, compris entre 21 et 31%... mais ceci ne concerne au total que… 28 chômeurs sur 91 habitants de 15-25 ans en activité ou en recherche d’emploi.

Par contre, quantitativement, la situation des jeunes des communes de la « Banane Bleue » (zone très déficitaire en emplois identifiée dans un chapitre précédent de ce Bêtisier[4]) apparaît bien plus préoccupante que celle du Cœur de pôle de Roissy.

D’importants besoins pour les jeunes de la « Banane Bleue »

Sur le tableau ci-après (Figure 4), on constate que sous le piège de la "moyenne" d'un chômage plus élevé que celui de la région, se cache de profondes inégalités spatiales de situations :

-d’une part, les 3 communes principales du « Cœur de pôle de Roissy » qui comptent 1286 jeunes chômeurs.  A comparer aux 110 000 emplois (108 828 exactement) dont dispose cette portion du territoire.

- d’autre part, les 10 communes de la Banane Bleue qui totalisent 8664 jeunes chômeurs. A comparer cette fois avec près de 100 000 emplois (99.846). A peu près le même nombre que le cas précédent, pour une pénurie d'emplois 7 fois plus grave.

Figure 4 © J. Lorthiois

Avec un tel écart entre les deux zones, on ne voit pas bien ce qui justifierait de reconduire la même politique d’implantation d’entreprises menée depuis des décennies, qui consiste à concentrer toujours plus d’activités sur le pôle de Roissy, de surcroît dans une zone sans habitants (plateforme aéroportuaire). Si comme il est indiqué dans le texte de la Tribune publiée par Valérie Pécresse [5], ces emplois sont destinés aux chômeurs et notamment les jeunes, c’est à l'évidence au coeur des villes de la Banane Bleue qui cumule un déficit de 100 000 emplois que doivent se localiser les futures implantations et non à nouveau dans une zone sans habitant (Triangle de Gonesse). Or je rappelle (voir mon précédent Bêtisier [6]) qu’aucun projet du Grand Roissy n’y est localisé.  

Des chiffres destinés à dramatiser la situation pour justifier l’injustifiable

A l’évidence, le raccourci de langage « 35% de jeunes au chômage » a pour objectif de noircir le tableau, censé être deux fois plus grave que celui des adultes (alors que la différence en effectifs corrigés par rapport à la population totale est infime). Et surtout, on gomme sous une "moyenne" virtuelle, les énormes disparités territoriales dont souffrent les différentes populations locales. Un tel discours est destiné à obtenir l’adhésion des jeunes (en général) à des projets soi-disant « créateurs d’emplois » que l’on prétend leur dédier (n'importe où). Des affirmations fallacieuses : les promoteurs d’Europacity n’avaient jamais pu garantir ni un nombre d’emplois (a fortiori à échéance de 8 ou 10 ans...), ni une quelconque priorité de recrutement pour les populations locales, a fortiori les jeunes : le groupe Auchan n’était pas employeur, il n'était pas habilité à prendre des engagements pour d'éventuelles entreprises inconnues ! C’est exactement le même problème aujourd’hui pour les nouveaux grands projets qui sont évoqués dans la Tribune citée plus haut, sans aucune preuve tangible. Car force est de constater que :

  • Les grands projets métropolitains créent peu d’emplois locaux, ils recrutent sur des aires d'attraction gigantesques (cf. 6,2% de la main-d’œuvre du Grand Roissy travaille sur le pôle ; à Orly, sa zone d'influence représente 700 communes et couvre 11 départements [7]).
  • Il faut implanter des emplois là où habitent les populations, ce qui permet de réduire les besoins de transports à la source.

Quelles priorités pour les jeunes du territoire ?

Pour les 15-24 ans, les priorités doivent plutôt porter sur l’amont de l’emploi, y compris dans les banlieues populaires. Ils ont d’abord besoin d’une orientation professionnelle pertinente, tournée vers des métiers qui recrutent et/ ou des filières d’activités émergentes porteuses d’avenir, de l’acquisition d’un bon niveau de qualification qui leur permet ensuite de développer leurs capacités d’adaptation. Ainsi, l’orientation professionnelle et la qualification constituent les deux remparts les plus efficaces contre le chômage des jeunes. La recherche d’emploi intervient plus tard dans leur parcours professionnel. Qu’on se souvienne des discours lénifiants d'«Europacity Compétences » qui avait promis monts et merveilles… Citons par exemple la réunion tape-à-l’œil de lancement, animée par d’excellents communicants, ayant généré une file de jeunes venus en rangs serrés déposer leur CV… Auchan avait même émis l’hypothèse pendant le débat public que si Europacity ne se faisait pas, ils continueraient à accompagner ces jeunes… Mieux valait faire confiance au service public de l’Éducation nationale et aux organismes de formation dont c’est le cœur de métier, qu’à un groupe privé de grande distribution qui ne possédait aucune compétence en la matière et dont l’unique objectif était le profit ! Aujourd’hui, Auchan a fermé 21 grandes surfaces, enregistré un déficit de plusieurs milliards… Quant au pôle de Roissy, les syndicats annoncent 30 000 suppressions d’emplois liés à la crise aéroportuaire… 

Et un certain nombre d’élus voudraient à nouveau reprendre le flambeau et faire du démarchage de grands projets, au lieu d’entendre le message d’une crise sanitaire, économique et sociale qui démontre que la page est tournée et qu’il faut préparer d'urgence les activités de la « vie d'après », avec « moins de biens et plus de liens ».

Nous examinerons plus en détail dans un prochain Bêtisier l'inadaptation de l'offre et de la demande en matière d'orientation / formation des jeunes, ainsi que des alternatives possibles.

NOTES

[1] En 1997, alors que j’étais cheffe de projet du programme Emplois/Jeunes/Environnement au sein du cabinet de Dominique Voynet, j’avais convaincu la ministre de mener une bataille en interministérielle pour étendre le dispositif au-delà de 25 ans. J’étais très consciente de cette question pour avoir travaillé sur l’insertion des jeunes des cités avec un collectif de psychanalystes et d’éducateurs, animé par Serge Lesourd, qui avait créé la notion d'« adulescence ». Notion à l’époque ignorée des pouvoirs publics, y compris du Ministère de l’Emploi. Cette mesure a concerné 100 000 jeunes sur 350 000. Voir livre https://j-lorthiois.fr/adolescents-dans-la-cite/

[2] "Inactivité et chômage des jeunes - Un éloignement de l'emploi à plusieurs facettes"- INSEE Analyses, Occitanie n° 99, 15/12/2020.

[3] Nous avons exclu la population des  55-64 ans, en raison d’un chiffre très faible de chômeurs.

[4] Voir Bêtisier du Grand Roissy n° 2

[5] Tribune « Triangle de Gonesse- Valérie Pécresse et 45 élus franciliens défendent la ligne 17 du Grand-Paris-Express », Journal du Dimanche, 9 Avril 2021

[6] Voir Bêtisier du Grand Roissy n° 3

[7] Voir étude de J.Lorthiois, J. L Husson, première phase, commanditaire Essonne Nature Environnement

https://ene91.fr/les-impacts-socio-economiques-de-laeroport-dorly-et-ses-projets-de-developpement/

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