Bêtisier des Pôles "Grand Paris" : de grandeur à démesure, d’excellence à compétition

En 2007, le projet « Grand Paris » de Nicolas Sarkozy crée une rupture dans l’histoire urbaine d'Ile-de-France. Dans une course folle à la grandeur et l’excellence soutenue par la puissance publique, les GPII prolifèrent. Cette accumulation désordonnée prétend «faire système » et hisser la capitale au rang enviable de « ville-monde », au risque d'intolérables outrances et concurrences.

Jadis, François Mitterrand et Jacques Chirac avaient imprimé leur marque dans la capitale, en construisant des monuments à la gloire présidentielle comme la pyramide du Louvre ou le musée Branly. En prônant le « Grand Paris », le président Sarkozy[1] va plus loin, il renoue avec l’héritage du général de Gaulle s’attaquant à l’organisation même de la « région de Paris », comme elle était désignée à l’époque. Mais la comparaison s’arrête là, car le nouveau projet présidentiel se distancie de celui de son illustre prédécesseur. Prenant le contre-pied des objectifs du SDAU de 1965 de Delouvrier[2] (desserrement de la capitale, croissance maîtrisée, nouveaux axes d’urbanisation et polycentrisme des Villes Nouvelles, création des RER), il met en œuvre une recentralisation accentuée de l’Île-de-France au bénéfice du cœur d’agglomération et de sa petite couronne.

Au prétexte d’une densification qui combattrait l’étalement urbain, le Grand Paris rouvre les vannes d’une extension débridée notamment à l’emplacement des fameuses « gares » censées désenclaver la banlieue, en réalité servir le plus souvent d’alibi à une spéculation foncière exacerbée. Mettant en danger de comblement les derniers espaces de respiration, conservés entre les grands axes d’urbanisation et de transports. Ainsi, s’élabore inexorablement un redoutable scénario de transformation « de la pieuvre en méduse» [3]  (cf. Figure 1), conduit par les préfets qui appliquent les directives de l’Etat et soutenu par des élus inconséquents qui croient valoriser leur propre territoire, sans se soucier du cocktail explosif que pourrait engendrer à plus long terme cette addition désordonnée de GPII[4], dans un accumulat de pièces de puzzle ne formant pas « image ».

 

Figure 1 © Luc Dupont / Atelier LIN Figure 1 © Luc Dupont / Atelier LIN

 Cette reconfiguration repose sur un changement d’échelle en même temps que d’ambition : au lieu d’organiser la région capitale au service de ses habitants grâce à une planification urbaine sur 30-40 ans[5] (« Delouvrier, mettez moi de l’ordre dans ce bordel ! » se serait exclamé, depuis un hélicoptère, le général de Gaulle alarmé à la vue du spectacle du développement anarchique de la banlieue), la commande gouvernementale se focalise désormais sur l’intégration dans l’économie mondialisée, en une quinzaine d’années, d’un espace réduit aux frontières de la zone dense, absorbant l’essentiel de l’attention et des budgets d’aménagement français sur 0,15 %[6] du territoire national. Dans un contexte de compétition exacerbée, il est déclaré prioritaire que cette agglomération rebaptisée « Grand Paris » puisse « jouer dans la cour des grands » et se hisser au rang d’une « ville-monde » rivalisant avec Shanghai, New York, Londres ou Tokyo…

 Peu importe l’aggravation sur le sol de France de la « diagonale du vide » (une bande « délaissée » de faible densité à l’écart des grandes métropoles, allant de la Meuse au golfe de Gascogne) qui a probablement contribué à la crise sociale des « Gilets Jaunes »… Ce premier coup de semonce à l’échelon national n’ayant guère été écouté, est suivi d’un deuxième, cette fois d’ampleur mondiale : désormais la crise sanitaire et les canicules à fréquence grandissante soulignent en lumière crue les effets pervers d’une politique de concentration urbaine mortifère et d’une gestion au coup par coup depuis le sommet de l’Etat, frappé d'impuissance face à l'ampleur des nouveaux enjeux écologiques et sociaux. La planification urbaine envoyée jadis au rancart, la décentralisation des pouvoirs et la mobilisation des relais locaux, la prise en compte du dérèglement climatique et de l’aggravation des inégalités territoriales retrouveraient-elles un regain d’actualité ?

 1. L'obsession de la « taille »…

Dans les discours politiques sur l’aménagement de l’Ile-de-France, nous relevons une confusion permanente entre « taille » et « performance », comme si – dans une pensée unique - l’une entraînerait fatalement l’autre et si l’objectif de mégalopolisation constituait une certitude absolue. Le vocable de « grandeur » est décliné à l’envi, dans une surenchère de redondances (Grand Paris, Grand Roissy, Versailles Grand Parc, Grand Paris Seine Ouest, Grand Paris Seine et Oise, etc.), alors que de toute évidence, il n’est visé que la « grosseur ». Le Grand Paris dont on parle n’est en fait que le Gros Paris, car pour obtenir une « visibilité mondiale », il s’agit de pousser les feux de la croissance (économique, démographique) de la région capitale, notamment par un doublement de la production de logements. Loin du score jugé insuffisant des 35 000 logements annuels constatés de 1996 à 2012, il est fixé dans le dernier Schéma Directeur de la Région Ile de France (SDRIF)[7] un objectif de 70 000 logements/ an pour la période 2013-2030. Mais cette politique de gain démographique ne tient aucun compte des pertes liées au solde migratoire, négatif depuis les années 70 et en aggravation. Car il ne suffit pas de susciter les naissances et de renforcer l’attractivité du Grand Paris auprès des jeunes actifs qualifiés de province et de l’étranger, encore faudrait-il contenir ensuite l’évasion des populations sur la durée. Ce sont principalement les familles avec enfants qui quittent l’Ile-de-France, se plaignant notamment de l’absence d’espaces de nature.[8] Et d’après la profession immobilière, les départs se seraient accélérés en 2020 avec l’épreuve du confinement, qui aurait aggravé le désamour pour les métropoles désormais qualifiées de « barbares »[9] et au premier chef la capitale.

Cette obsession de la grande taille est déclinée ensuite au niveau infrarégional. Car le critère qui a prévalu dans les regroupements intercommunaux orchestrés par les préfets de départements[10] est celui d’un « poids » minimum de population, dont le seuil grossit à chaque nouvelle réforme territoriale[11]. La loi Chevènement de 1999 généralisant les « communautés de communes » ou « d’agglomération » ne fixait pas de seuil minimum. Elle a le plus souvent généré des petits groupements à caractère défensif [12] ou encore des alliances par accointances politiques qui se révèlent fragiles dans le temps[13].

 La loi MAPTAM[14] « d’affirmation des métropoles » institutionnalise la recentralisation de l’Ile-de-France décidée en 2007 par le président Sarkozy, avec la création de la Métropole du Grand Paris (MGP) qui prend effet au 1er janvier 2016. Recouvrant la capitale et la petite couronne, elle se subdivise en 12 Etablissements Publics Territoriaux (EPT), sommés d’atteindre au moins 300 000 habitants. Ce découpage aggrave les inégalités territoriales en généralisant « l’entre soi » des territoires les mieux dotés qui grossissent encore[15]. Par exemple « Grand Paris Seine Ouest » (GPSO) cumule deux gros pôles économiques (Boulogne et Issy-les-Moulineaux : 136 000 emplois en 2013), tandis que le territoire voisin « Vallée Sud-Grand Paris » composé pour l’essentiel des communes du bassin de main-d’œuvre d’Issy (produisant ses richesses) ne compte que le pôle secondaire d’Antony (22  700 emplois), lui-même satellite d’une localité située hors Métropole (Massy).

 

2. Vers un Indice de Masse Territoriale ?

De même, en Grande Couronne, on enregistre la course fébrile aux intercommunalités de grande taille, visant à atteindre un « poids » suffisant, considéré comme une valeur stratégique. La loi MAPTAM fixe le seuil minimum d’un Etablissement Public de Coopération Intercommunale (EPCI) à 200 000 habitants. Mais y aurait-il un poids idéal pour les territoires comme pour les humains : une sorte d’IMT[16] = indice de masse territoriale ? Voir par exemple les déclarations de Patrick Renaud, à l’époque président de la communauté d’agglomération de Roissy-Pays de France – CARPF-, se félicitant d’être passé de 25 à 42 communes et d’avoir atteint une « masse critique » permettant de s’inviter dans les débats régionaux : « avec 350 000 habitants, nous pourrons peser sur les décisions de Paris Métropole ». Gageons qu’il s’agissait surtout d’égaler en population l’intercommunalité rivale de Seine-Saint-Denis « Paris Terres d’envol » (361 000 habitants), même si le territoire de Roissy souffre de microcéphalie [17]! Rappelons que l’annexion pour « faire nombre » de 17 communes de Seine-et-Marne - la plupart rurales –a suscité une forte opposition locale[18], car ce regroupement amputait la moitié du territoire de la communauté de communes « Plaines et Monts de France » et essentiellement les localités les plus riches.

Ainsi, les départements d’Ile-de-France ont été découpés[19] en « paquets » de populations de tailles sensiblement équivalentes, par élargissement successif de périmètres institutionnels, sans aucun souci de leur fonctionnement concret. En privilégiant l’accumulation démographique, au mépris de tout ce qui compose les « territoires vécus »[20] par les habitants dans leur diversité, c’est-à-dire l’histoire, le relief et l’hydrographie, le caractère rural ou urbain des espaces, la situation géographique, l'environnement, l’attraction des pôles économiques, la configuration des axes de transports, etc. Une palette d’identités diverses à périmètres variés, qui semble avoir été totalement balayée du mode de pensée de nos dirigeants, prétendant répondre à la complexité croissante du monde par une volonté de standardisation archaïque. Cette coupure avec le réel, renforcée par un mode de scrutin indirect, a certainement contribué à aggraver la distance entre les citoyens et la gouvernance intercommunale.

 

3. Une surenchère inflationniste de grands pôles structurants

Les grands territoires franciliens sont organisés désormais autour de concentrations massives d’activités économiques, censées faire ruisseler sur leurs espaces environnants de substantielles retombées fiscales et d’emplois. En témoignent les descriptions des promoteurs immobiliers du quartier d’affaires de La Défense, comme ceux des décideurs politiques du site « Paris Ouest La Défense » (POLD) qui rivalisent de superlatifs quantitatifs pour vanter ce « territoire majeur » : « 730 000 entreprises »… des « retombées économiques hors normes », un « écosystème productif de taille exceptionnelle »… un « moteur de la croissance métropolitaine »… Sur la dalle, les tours de bureaux font assaut de grandeur. Plusieurs projets dépassant la tour Eiffel (300 m) ne voient finalement pas le jour. Pour le moment, la tour « First » - la bien nommée - s’enorgueillit d’être « le plus haut gratte-ciel de France » (231 m).

De même, depuis 40 ans, en banlieue nord, c’est le même discours grandiloquent qui règne à propos de la plate-forme de Roissy. Elle représenterait un « atout considérable »[21] de développement : certains élus vont même jusqu’à la présenter comme « le plus gros pôle d’Ile-de-France »… C'est oublier cependant que dans Paris intra-muros, le seul arrondissement du 15ème comptabilise… 160 000 emplois, soit le double du pôle aéroportuaire (90 000 postes[22]). Et n’oublions pas le Quartier Central des Affaires (QCA) qui regroupait sur 6 arrondissements parisiens[23] 620 000 emplois en 2013 (Figure 2)… et gagne encore la bagatelle de 20 000 postes en 2016 (640 000 emplois), soit en trois ans la taille d’une ville[24] !

Figure 2 © J. Lorthiois Figure 2 © J. Lorthiois

Mais de la grandeur à la démesure, il n’y a qu’un pas (de géant ?). Lors du projet d’implantation d’Europacity porté par le groupe Auchan sur le Triangle de Gonesse, présenté comme un des atouts phares du « Grand Roissy », l’importance de l’investissement (3,1 milliards €) et le nombre d’emplois prétendu grossissant à vue d’œil (11 000, puis 24 000 et même 50 000)[25] avait suscité l’approbation unanime et enthousiaste du président Sarkozy et de ses ministres, des élus de l’Est du Val d’Oise et de la présidente du Conseil Départemental. Un militant du Collectif pour le Triangle de Gonesse, dans un texte intitulé « les mots pour le dire », avait relevé tous les adjectifs avec leurs citations exprimant la démesure du projet. Citons par exemple : « colossal, énorme, gigantesque, immense, monstrueux, pharaonique, surdimensionné »[26]etc. Rien d’étonnant dans ces conditions qu’en 2012, le promoteur ait été nommé lauréat du prix « Grand Paris » décerné par Patrick Braouzec, alors président de Paris Métropole. Peu de temps après, Europacity se voyait également attribuer un « Mégalo d’or » livré à La Défense par une brigade de clowns activistes, chaussés de ski avec lunettes de soleil, anoraks et bonnets, exprimant leur opposition à ce GPII…

 

4. La course à l’excellence… spécialisée

Autre valeur prônée sans cesse : « l’excellence ». Car le Grand Paris repose sur la promotion d’une poignée de grands pôles urbains dits « d’excellence » qui devraient contribuer à la réussite « mondiale » de l’agglomération francilienne. Listons ceux qui sont cités par Christian Blanc : Roissy/Le Bourget, Saint Denis, La Défense, Versailles/ Saclay, Marne-la-Vallée/cité Descartes… Sans compter dans l’inventaire initial une surprenante « Vallée des biotech », une zone en arc qui aurait joint Villejuif à Evry, deux pôles distants sans échanges entre eux : l’hôpital Gustave Roussy et le Genopole [27].

Ces « pôles d’excellence » sont visiblement un remake de leur lointain ancêtre, le « cluster » défini par Michael Porter en 1990 comme « une concentration d’entreprises interconnectées, de fournisseurs spécialisés, de prestataires de services et d’institutions associées (universités, associations commerciales)… dans des domaines de compétences complémentaires »[28]. En franchissant l’Atlantique, le concept a été francisé ensuite par la DATAR sous le nom de « pôle de compétitivité »[29].

 Au départ, on pourrait attribuer l’origine du mot « excellence » au monde de l’Education. Mais à l’arrivée, le concept semble avoir quelque peu rétréci dans les textes régissant le Grand Paris. Car autrefois les élèves qui recevaient un « prix d’excellence » devaient dépasser leurs congénères dans toutes les matières, à l’image d’une personne cultivée du 17e siècle, supposée avoir « des clartés de tout[30] ». Situation bien différente de la valeur prônée par le « Grand Paris » de Nicolas Sarkozy, qui attribue une surcote aux pôles incarnant la réussite économique et/ou technologique, mais dans un domaine bien spécifique. Et c’est justement cette hyperspécialisation qui les empêche de jouer un rôle de structuration de leurs territoires d'implantation, forcément divers et multi-activités.

 En témoigne le cas de La Défense qui se glorifie d’être le « premier pôle d’affaires européen ». D’où son attractivité auprès des grandes entreprises mondialisées, alléchées par la possibilité de « faire des affaires », ou auprès des traders des grandes banques, stimulés par la perspective de gagner de juteuses plus-values (mais jusqu’à quand ?). Un microclimat propice à la monoculture des multinationales du « CAC 40 », mais bien éloigné des besoins des populations précaires du Petit Nanterre !

 A l’inverse, constatons que La Défense joue dans « la cour des mauvais élèves », en termes d’habitat par exemple. Car avec ses 10 000 actifs résidents pour 180 000 salariés, est-il bien raisonnable d’entasser sur cette dalle 18 fois plus d’emplois que d’actifs ? L’alibi de la « ferme du Bonheur » de Nanterre ne saurait faire oublier la pauvreté du site en matière de ce qu’on appelle les « aménités[31] » urbaines, notamment l’indigence de nature, davantage propice à faire fuir la population résidente qu’à l’enraciner dans des espaces par trop minéralisés.

 De même, quelle excellence croit-on atteindre sur le plateau de Saclay, en regroupant sur une dizaine de kms[32] l’essentiel des grandes écoles et des laboratoires de recherche publics et privés d’Ile-de-France, région qui a elle-même accaparé l'essentiel des budgets et des moyens dédiés à l'innovation en France ? L’idée simpliste qu’il suffirait de disposer côte à côte une brochette de chercheurs de disciplines différentes pour obtenir un jaillissement d’idées géniales (censées se produire autour de la machine à café, ce que Christian Blanc avait appelé « l’effet cafétéria [33]») avait déjà été tentée sans succès dès les années 60 avec la création peu convaincante de la Cité Scientifique Orsay-Saclay, lancée dans l’euphorie du projet de « Silicon Valley à la française » de Sophia-Antipolis. Retoiletté au goût du jour en 2010, le site est rebaptisé « cluster scientifique et technique de Paris-Saclay », avec l’unique critère de « faire masse » en étudiants, en chercheurs, en professions intellectuelles supérieures de grandes entreprises…

Dans un article paru sur le site de Mediapart[34], Pascal Maillard, professeur à l'université de Strasbourg, « décortique les faux-semblants de la politique d'excellence », tant vantée par Nicolas Sarkozy. « L’excellence a la cote au Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. (…) Il affiche depuis trois ans un même objectif, constamment répété : faire de la recherche et des universités une priorité nationale, pour enfin «rivaliser avec les meilleures universités mondiales » (…) La politique d'excellence doit donc signer l'entrée de la France dans la compétition mondiale de la recherche, dans l'ère de la performance, dans cette économie de la connaissance qui rime si bien avec excellence ».

Et ce professeur de citer la pléthore de déclinaisons de ladite « excellence » proposée par le Ministère : aux « Campus d'excellence » succèdent les « Initiatives d'excellence » chargées de faire naître les fameux pôles du même nom… Les enseignants-chercheurs passent par un processus d’évaluation pour toucher leur « Prime d’excellence scientifique » (PES)… Les étudiants bénéficient de « formations d’excellence », et de « diplômes d’excellence »… Un dispositif permet à cette élite ainsi sélectionnée de répondre à trois vagues d'appels à projets : les « équipements d’excellence » (EquipEx), les « laboratoires d'excellence » (LabEx) et les « initiatives d’excellence » (IdEx)… N’en jetez plus !

Mais Pascal Maillard poursuit : « La politique d'excellence est d'abord une politique du chiffre. (…) Le président défend des intérêts strictement économiques et plus précisément les intérêts d’un secteur privé limité aux grands groupes industriels et financiers »… Réjouissons-nous, tous ces efforts conjugués viennent d’être récompensés… Cette politique de regroupement à marches forcées porte enfin ses fruits : la « concentration de cerveaux » opérée sur le plateau de Saclay a permis de hisser l’université de Paris-Saclay[35]au 14ème rang du classement de Shanghaï[36]… Mais faut-il se réjouir que l’Ile-de-France se taille la part du lion dans les domaines de la recherche et de l’innovation et laisse les autres régions exsangues ? Par ailleurs, certains mauvais coucheurs font remarquer que ce classement résulte de l'addition des valeurs apportées par les diverses composantes de l'université de Paris-Saclay : rien ne prouve que le résultat aurait été différent, si celles qui ont été transférées avaient conservé leur localisation antérieure et avaient été comptabilisées ensemble plutôt que séparément...

 

5. Faut-il relier des pôles sans lien entre eux par un réseau de transports « de pointe » ?

Après la course à la grandeur, à l’excellence par sélection drastique des meilleurs… voici le troisième étage de la fusée : la double boucle du « métro express » qui doit assurer la liaison entre ces pôles d’exception. Face aux inégalités territoriales aggravées par une telle sélectivité, on voudrait nous faire croire que le Grand-Paris Express réparerait les déséquilibres, en abolissant les distances par un réseau « express » qui favoriserait le ruissellement sur l’arrière-pays de cette concentration de richesses économiques.

 Une récente étude sur la main-d’œuvre travaillant à Orly[37] montre que la plate-forme aéroportuaire détermine une aire d’attraction gigantesque de 700 communes, couvrant 11 départements. Et ne contribue qu’à 3,3% aux besoins d’emplois d’un bassin de proximité d’une cinquantaine de localités alentours. De même, la ligne 17 Nord Le Bourget–Roissy qui traverse la plaine de France, ne répond à aucun besoin significatif des populations locales : dans le cas de 5 gares sur 6, il n’existe aucun habitant dans un rayon de 800 m. Quant aux usagers du Bourget et de Roissy, ils constituent deux catégories bien distinctes qui n’ont aucun motif de se côtoyer. Les clients du Bourget (1er aéroport d’affaires européen) sont le plus souvent des VIP qui rejoignent leur jet privé en voiture avec chauffeur. Ils ne se mélangent guère avec le « vulgum pecus » de Roissy, qui appartient à des classes moyennes et supérieures. A quoi bon une ardoise de trois milliards pour relier ces deux aéroports aux fonctions différentes ?

Dans le cas du plateau de Saclay, si le territoire est resté aussi longtemps agricole, c’est que la topographie du lieu constitue un obstacle à l’urbanisation : le site est entouré de vallées très encaissées et desservi par des routes pentues impraticables certains hivers. Un enclavement que ne peut résoudre une ligne 18 de métro est-ouest (alors que les besoins de déplacements sont orientés nord-sud[38]). La construction en cours de 17 000 logements générant 35 000 habitants nouveaux, laisse présager une dissociation de territoire accompagnée d’une hausse massive des déplacements : des logements boudés par les chercheurs les mieux rétribués qui continueront à occuper les vallées, les personnels moins qualifiés conserveront leur logement ou s’implanteront plus loin en périphérie, les étudiants les plus aisés logeront à Paris, les moins bien lotis iront à regret occuper les résidences universitaires locales. Résultat : ce sont les classes moyennes et populaires qui viendront occuper ces logements, trouveront rarement des emplois sur place et s’entasseront dans les transports pour rejoindre le centre de l’agglomération parisienne.

 Plus généralement, en région Ile-de-France, les flux entre deux pôles d’emplois sont estimés à 3% des déplacements d’après l’Enquête Globale des Transports 2010[39]. Les besoins concernent pour l’essentiel des échanges entre les bassins de populations (donc de main-d'oeuvre) et les sites de concentration d’activités économiques et d’emplois, dont certains (Orly, Roissy) sont même interdits à l'habitat !

 

6. Des colosses aux pieds d’argile : compétitivité et sélection

La pandémie que nous vivons démontre magistralement la fragilité d’une organisation territoriale basée sur quelques sites qui accaparent les richesses économiques, les dessertes de transports et les moyens financiers. Aujourd’hui, après des mois de crise sanitaire, quel avenir durable possède le pôle de La Défense caractérisé par ses tours énergivores, sa dalle minéralisée, ses bureaux à air conditionné, ses openspaces obsolètes qu’il a fallu à la hâte cloisonner avec force plexiglas, ses ascenseurs, climatiseurs et réseaux de transports propagateurs de virus ? Bon nombre de salariés qui ont fonctionné en télétravail ne voudront plus revivre leur situation antérieure.

 De même la crise aéroportuaire remet en cause tout un modèle de croissance mondiale basée sur l’explosion des échanges internationaux. On parle aujourd’hui d’un report de plusieurs années avant la reprise du trafic aérien. D’autres observateurs estiment qu’une page est tournée : le kérosène commencera à manquer avant 2030 et l'avion électrique constitue une perspective très lointaine. Peut-on encore délibérément mettre tout un territoire dans la dépendance d’une mono-activité ? La recherche d’une économie locale diversifiée, de circuits courts permettant de réduire les transports à la source semble bien plus pertinente.

 La grandeur et l’excellence reposent sur la vision d’un monde de compétition entre grandes métropoles qui apparaît aujourd’hui dépassée. Qui dit pôles d’excellence dit fatalement ailleurs des territoires de pénurie et/ou de dépendance. En témoigne la carte jointe (Figure 3) qui illustre la concentration des activités sur l’aéroport de Roissy et accessoirement la ville de Gonesse, générant une couronne de pauvreté et de déficit des communes alentours. Au contraire du ruissellement attendu, c’est l’accaparement des richesses, des emplois et la sélection de la main-d’œuvre qui sont constatés.

Figure 3 © J. Lorthiois Figure 3 © J. Lorthiois

 Cette survalorisation de l’urbain et du béton est invalidée par l’épreuve du confinement, qui a mis au goût du jour le calme et l’air pur de la campagne, les zones peu denses et les modes de déplacement doux. Plusieurs signes d’un changement profond de mentalité se font jour : les ventes de vélo et autres VAE s’envolent, la Creuse n’a jamais accueilli autant de touristes, les grands palaces et hôtels de luxe sont restés vides l’été durant, les salles de spectacle ne font plus recette. On ignore s’il s’agit d’un changement « provisoire », ou bien si nous vivons les prémisses d’un tournant définitif entamant le chemin de la « vie d’après ».

Autrefois, Francine Bavay, élue EELV chargée de l’économie sociale et solidaire au Conseil Régional, avait soutenu le projet de l’IAU de répondre à l’appel de la MIPES[40] : mettre au point un « Indice de Développement Humain » (IDH) traduisant la qualité de vie à l’échelon communal. Le mode de calcul repose sur 3 critères : une dimension « santé», dont l’indicateur est « l’espérance de vie à la naissance pour les deux sexes » ; une dimension «éducation», exprimée par le «pourcentage de la population âgée de plus de 15 ans, sortie du système scolaire avec un diplôme » ; une dimension « revenu», reposant sur la «médiane des revenus fiscaux des ménages par unité de consommation». La dernière publication de l’IAU sur le sujet date de 2014[41]. Apparemment, les cartes traduisant la situation préoccupante notamment de la Seine-Saint-Denis n’ont pas donné lieu ensuite à des mesures spécifiques de rattrapage, en matière d’équipements de santé, d’offre éducative ou de lutte contre la pauvreté. Il serait souhaitable de poursuivre ces évaluations, de les valoriser, et de les mettre en œuvre. Ce sont ces territoires qui ont payé le plus lourd tribut aux effets de la crise sanitaire, on peut présager qu'il en sera de même avec la crise économique et sociale qui va suivre.

 

Pour toutes ces raisons, plutôt que de promouvoir une vision basée sur la concurrence entre territoires et la sélection « des meilleurs », il serait souhaitable de revenir à des stratégies spatiales à l’échelle des «bassins de vie » de dimensions plus modestes, avec une politique de développement soutenable propre à chaque bassin et des stratégies de coopération et de partage entre territoires. Des entités spécifiques à déclinaisons multiples plutôt qu'un modèle unique de grandeur et d'excellence périmées. Faute d’opérer un tournant qualitatif vers une finalité de « sobriété heureuse », l’Ile-de-France risquerait de devenir une région « repoussoir », faisant fuir un nombre grandissant de populations qui recherchent un « mieux-être » plutôt qu’un « toujours plus ».

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NOTES

[1] Notons toutefois que le véritable artisan de ce projet est Christian Blanc qui a « vendu » ses idées à Nicolas Sarkozy ; en 2008, ce dernier l’a nommé « secrétaire d’Etat au développement de la région capitale », (titre alambiqué pour ne pas dire qu’il empiétait sur les prérogatives de la Région). La vision du ministre est documentée dans son livre : Christian Blanc, Le Grand Paris du XXIe siècle, Le Cherche Midi, 2010.

[2] Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU) de la Région de Paris, 1965

[3] Voir article https://j-lorthiois.fr/paris-metropole-de-la-pieuvre-a-la-meduse/

[4] GPII : Grand Projet Inutile et Imposé, voir le livre noir des Grands Projets Inutiles, signé du pseudonyme épicène de « Camille ». Voir aussi : Désastres urbains – les villes meurent aussi, Thierry Paquot, La Découverte, 2015.

[5] Le SDAU de 1965 va jusqu’en l’an 2000.

[6] La Métropole du Grand Paris couvre 814 km2. L’Ile-de-France 12012 km2.

[7] https://www.institutparisregion.fr/planification/ile-de-france-2030/le-schema-directeur-de-la-region-ile-de-france-sdrif.html

[8] J. Lorthiois, émission Public Senat sur le Grand Paris, 19 mars 2019. https://www.youtube.com/watch?v=p2QWmoXzmsY

[9] Guillaume Faburel, Les métropoles barbares, le Passager clandestin, 2019.

[10] Il existait en Ile de-France un important émiettement en petites intercommunalités, sans compter des « communes orphelines », c’est-à-dire sans rattachement à une entité intercommunale, en proportion largement supérieure aux autres régions.

[11] Lois Pasqua (1995), Voynet (Juin 1999), Chevènement (Juillet 99), Maptam (2014), Notre (2015)…

[12] Cf. les communautés de communes du Vexin (Val d’Oise), formées autour des bourgs ruraux de Nucourt, Marines, Vigny… pour se prémunir contre un risque « d’invasion » de la Ville Nouvelle de Cergy-Pontoise.

[13] Cf. le rassemblement des quatre villes initialement communistes de Bezons et Argenteuil (95), Houilles et Sartrouville (78) qui n’a pas survécu aux changements électoraux.

[14] Loi de « Modernisation de l’Action Publique Territoriale et d’Affirmation des Métropoles » (MAPTAM) du 27 janvier 2014.

[15] Article J. Lorthiois « Métropole du Grand Paris : la généralisation de l’entre-soi »

https://j-lorthiois.fr/wp-content/documents/pdf/V4MGP.pdf

[16] Par référence à l’IMC = indice de masse corporelle, bien connue des personnes qui subissent la tyrannie des régimes alimentaires…

[17] Egalité de « taille », mais non de la « tête de gondole » : la communauté d’agglomération de Roissy-Pays de France était dirigée jusqu’aux dernières municipales par Roissy, petit village de 2900 habitants, tandis que l’Etablissement Public territorial (EPT) de Paris-Terres d’envol est animé par Aulnay-sous-Bois, ville de 85 000 âmes.  

[18] Un recours juridique intenté par le département de Seine-et-Marne et certaines communes du 77 et du 95 n’a pas abouti.

[19] Il est regrettable que les limites départementales aient été aussi scrupuleusement respectées, à de rares exceptions près : quelques communes de la vallée de l’Orge (91) rattachées à Orly ; Argenteuil qui rejoint Gennevilliers, sa « ville-sœur » sur l’autre rive.

[20] Voir site J. Lorthiois, www.j-lorthiois.fr, in Concepts généraux, « Les territoires vécus ».

[21] Source : site du Comité d’Expansion Economique du Val d’Oise, rattaché au Conseil Départemental 95.

[22] Recensement INSEE de 2016.

[23] Quartier Central des Affaires (QCA) : 1er, 2ème, 8ème, 9ème, 16ème et 17ème arrondissements.

[24] Et ceci ne tient pas compte de l’apport du nouveau quartier des Batignolles, qui a accueilli en 2019 les 12 000 emplois déplacés du Tribunal de Grande Instance, sans compter des activités de bureaux, commerces et services.

[25] Voir J. Lorthiois, Bêtisier d’Europacity, chapitre 2, « La prolifération d’emplois fantômes ».

[26] Ancien site www.nonaeuropacity.com « Les mots pour le dire ».

[27] Dans son article Le mythe des clusters du Grand Paris – la spécialisation comme régulation métropolitaine (Métropolitiques, 10 février 2014, https://www.metropolitiques.eu/Le-mythe-des-clusters-du-Grand.html), Nicolas Rio raconte : « "Quand Christian Blanc nous a annoncé sa volonté de désigner le territoire allant de Villejuif à Évry comme “Vallée des biotech”, on lui a dit que ça posait deux problèmes : premièrement, ce n’est pas une vallée ; deuxièmement, il n’y a pas de biotechnologies". Énoncée par l’un des principaux artisans du projet de Grand Paris, cette affirmation a de quoi surprendre. Symbole du projet de Grand Paris avec le métro automatique, la carte des six clusters spécialisés serait-elle à ce point en décalage avec la réalité économique du territoire ? »

[28] Michael Porter, The Competitive Advantage of Nations, Londres, 1990.

[29] « Cluster » est un terme anglais qui signifie « grappe » ou « groupe ». Bien avant d’avoir été rendu célèbre par la crise sanitaire de 2020, le terme était utilisé au titre de l’aménagement du territoire. D’après Michael Porter, un cluster est « un groupe d’entreprises et d’institutions partageant un même domaine de compétences, proches géographiquement, reliées entre elles et complémentaires ». La Datar a francisé le concept sous le vocable « pôles de compétitivité », mais avec une spécificité nationale - l’impulsion de l’Etat - : « un rassemblement sur un territoire bien identifié et sur une thématique ciblée, d’entreprises petites, moyennes ou grandes, de laboratoires de recherche et d’établissements de formation. »

[30] Molière, Les Femmes savantes.

[31] IAU, « Inégalités environnementales, identification des points noirs environnementaux en Ile-de-France », 2016.

[32] La Silicon Valley qui sert de modèle s’étend sur 120 kms.

[33] Un précédent de « Silicon Valley à la française » avait déjà existé dans les années 60-70, porté par le sénateur Pierre Laffitte, qui comportait une cafétéria et même un théâtre :

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/01/18/sophia-antipolis-le-reve-inabouti-de-la-silicon-valley-francaise_5411116_4500055.html

[34] Pascal Maillard, « Son Excellence l’excellence », Mediapart, 2011 :

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/170211/son-excellence-lexcellence-radiographie-dune-im

[35] Regroupant une multitude d’acteurs dont l’Université Paris-Sud, Centrale/Supélec, ENS Paris-Saclay (ex ENS Cachan) et AgroParisTech.

[36] Academic Ranking of World Universities 202O, http://www.shanghairanking.com/ ARWU2020 html

[37] J.L. Husson, J. Lorthiois, Les impacts socio-économiques de l'aéroport d'Orly et ses projets de développement, 2020. Disponible sur le site d’Essonne Nature Environnement, www.ene91.fr

[38] J. Lorthiois, site www.j-lorthiois.fr, in Actualités, « Analyse de l’utilité d’un transport lourd Orly-Versailles de type ligne 18 du Grand-Paris-Express ».

[39] Enquête Globale des Transports Ile-de-France, 2010.

[40] Mission d’Information sur la Pauvreté et l’Exclusion Sociale.

[41] IAU, « L’IDH-2, un outil d’évaluation du développement humain en Ile-de-France », in Note rapide n°656, mai 2014.

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