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Billet de blog 20 déc. 2021

Le mirage des emplois "soutenus" de Roissy : de 403 000 prétendus à 85 000 réels

Par un extraordinaire coup de baguette magique, les emplois directs de Roissy qui plafonnent depuis des années autour de 85 000... seraient miraculeusement passés à 403 000 « emplois soutenus »... en intégrant les retombées en chaîne générées par le pôle. Hélas, ce pactole d'emplois se révèle être purement virtuel : il ne correspond à aucune réalité sur le terrain. Explications et démonstration.

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Cet article est le troisième d'une série consacrée au mirage des emplois de Roissy. Le premier traite du découplage entre la croissance de l'emploi et celle du trafic aérien. Il démontre qu'on ne peut plus justifier un développement de l'aéroport par des retombées mirifiques d'emplois.

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/011121/le-mirage-des-emplois-de-roissy-en-recession-depuis-2008-aggravee-par-la-pandemie

Le deuxième porte sur la réalité de ce qu'on appelle les "emplois directs", avec l'analyse détaillée des entreprises et des emplois localisés sur la plateforme, strictement liés au fonctionnement de l'activité aéroportuaire.

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/181221/le-mirage-des-emplois-directs-de-roissy-ils-stagnent-des-2013-mais-le-trafic-croit

 Ce troisième article est consacré à lister tous les emplois autres que "directs", qu'on se complaît à faire miroiter auprès des populations et des élus. Il évalue la pertinence de prendre en compte les "emplois soutenus" qui comportent la totalité des emplois directs, indirects, induits et catalytiques. Ils multiplieraient soi-disant par un facteur 4 à 5 les postes de travail implantés sur la plate-forme aéroportuaire. 

Ainsi, la plupart des études menées en Europe sur les principaux aéroports internationaux distinguent traditionnellement 4 catégories d’emplois, également utilisées par ADP. Ces 4 items sont regroupés au sein  d'un ensemble qu'on appelle les « emplois soutenus ».

I. LES EMPLOIS SOUTENUS

Ils désignent l’ensemble des postes (directs, indirects, induits et catalytiques) générés par un pôle d’emploi.

Le chiffre de "403 300 emplois soutenus" est issu d'un rapport de 2017 du bureau d'études Utopies, intitulé : "Étude d'impact socio-économique des aéroports Paris-CDG, Paris-Orly et Paris-Le Bourget". Le graphique de la figure 1 présente - pour l'aéroport de Roissy CDG - les différentes catégories permettant d'aboutir à ce total.

Figure 1 © Etude Utopies, 2017

II. LES EMPLOIS DIRECTS

 Rappelons la définition indiquée dans le "deuxième article" cité plus haut.

Les "emplois directs" correspondent à la somme des emplois dont les entreprises utilisatrices ont besoin pour faire fonctionner dans les meilleures conditions de rentabilité économique le site qu’elles utilisent (en l’occurrence la plateforme aéroportuaire). Ils regroupent les effectifs salariés dont les entreprises sont les employeurs directs.

En ce qui concerne les emplois directs du pôle de Roissy : ils regroupent les effectifs salariés des entreprises situées sur la plateforme aéroportuaire, qui sont leurs employeurs directs.

Nous les avons évalués à 85 000 emplois pour le pôle de Roissy en 2018-2019. D’autres sources (IPR, Utopîes) les estiment dans une fourchette entre 89 000 (en 2016) et 90 000 (en 2018). Dans la mesure où nous avons listé de façon exhaustive toutes les entreprises, nous estimons que nos calculs sont fiables, d’autant plus que les autres évaluations ne fournissent aucune information sur la méthodologie utilisée, contrairement à la nôtre.

III. LES EMPLOIS INDIRECTS

Les "emplois indirects" correspondent aux effectifs des fournisseurs et prestataires extérieurs auxquels les entreprises (ici, de la plateforme) font appel pour la bonne marche de leur activité.

On constate une tendance des entreprises à l’externalisation croissante de fonctions qui ne constituent pas leur cœur de métier. Pour mesurer ce phénomène, il convient de raisonner en valeur ajoutée au niveau macroéconomique comme le fait le BIPE (Bureau d’informations et de prévisions économiques), c'est-à-dire, idéalement, utiliser le tableau des échanges sectoriels (TES de la Comptabilité nationale). Ceci suppose de calculer des ratios généraux, qui sont ensuite appliqués à l'échelle locale.

Encadré 1 © J. Lorthiois

Critique

Ces emplois indirects restent malgré tout difficiles à apprécier de manière fine : les prestataires ne sont pas nécessairement locaux et ils fonctionnent sur des secteurs d’intervention variables, selon leur spécialité et leur marché.

Un exemple particulièrement frappant en ce qui concerne les transports aériens : la fourniture énergétique, dont les carburants, deuxième plus gros poste de dépenses après les salaires du personnel : jusqu’où remonter dans la filière d’approvisionnement (kérosène), afin d'éviter les doubles comptes ?

Exemples

Une partie du kérosène utilisé à Roissy provient de la raffinerie de Grand Puits (77). Il paraît peu rationnel de prendre en compte les salariés mobilisés pour cette prestation, qui sont déjà par ailleurs comptabilisés en Seine-et-Marne, dans l’entreprise de leur lieu de travail. Mais l’essentiel des emplois indirects générés par le pôle de Roissy concerne des salariés qui exercent leur activité dans des raffineries fort éloignées (États-Unis, Moyen Orient...) De plus, il est impossible d’identifier concrètement la part du temps de travail de ces actifs, consacrée uniquement au pôle de Roissy. Ce qui peut se calculer sur le plan théorique ne correspond à aucune réalité concrète sur le terrain. 

IV. LES EMPLOIS INDUITS

Plus problématique encore, les "emplois induits" sont ceux générés par l’augmentation de l’activité économique produite par les salaires distribués au titre des emplois directs (les entreprises du site aéroportuaire) et indirects (leurs fournisseurs).

Ces salaires sont en grande partie dépensés régionalement, mais aussi largement au-delà (voir la structure de consommation des ménages par catégories socio-professionnelles et par grands postes de dépenses). Rien ne prouve qu’ils soient dépensés localement. Certains experts affectent ces dépenses au lieu d'habitation des salariés en question. Un choix éminemment discutable : très peu de personnes font l'essentiel de leurs dépenses dans leur commune de résidence, excepté des personnes très peu mobiles. Et comment prendre en compte le cas de travailleurs résidant dans certains petits villages de l'Oise qui ne possèdent aucun commerçant?

Critique

S’il est justifié d’un point de vue macro-économique de mesurer l’apport de la filière aéronautique dans la comptabilité nationale, il est quasiment impossible de connaître les lieux de ces dépenses et de les faire correspondre à des emplois. Ceci est particulièrement inopérant pour le personnel navigant.

Exemples

Comment soustraire les achats réalisés par un équipage de compagnie aérienne à l’occasion d’escales à Tokyo ou à New York, afin de ne pas surestimer les dépenses effectuées sur notre sol national ? Et comment calculer la répartition par site, si le travail du personnel navigant s’exerce tantôt depuis Orly, tantôt depuis Roissy ?

Autre exemple (des cas que j'ai beaucoup rencontrés à Disneyland-Paris) : Comment mesurer les dépenses de personnes originaires de pays étrangers, qui envoient une partie (voire l'essentiel) de leur rémunération à leur famille ?

V. LES EMPLOIS CATALYTIQUES

La notion d' "emplois catalytiques" est fréquemment utilisée pour apprécier l’effet d’entraînement du transport aérien sur l’activité touristique, hôtelière et commerciale, à travers la dépense des usagers sur place (les voyageurs, les participants à des salons professionnels).

Le même raisonnement peut être conduit pour le tourisme d’affaires (l’industrie des salons), car l’effet d’entraînement est très sensible (notamment par la dépense hôtelière, la restauration, et l’offre de nouveaux établissements, qui est en partie locale et largement régionale).

Critique

On pourrait toutefois inverser la problématique, en attribuant au patrimoine touristique de la capitale l’effet d’attraction exercé par Paris sur les touristes atterrissant à Roissy.

Exemples :

On se trouve dans un débat de type « poule et œuf » : est-ce la tour Eiffel ou le musée du Louvre qui engendre les emplois de Roissy ou est-ce l'aéroport de Roissy qui génère les emplois de billetterie à la tour Eiffel ou de gardiens au musée du Louvre ? J'aurais plutôt tendance à attribuer à l'attrait de notre capitale les dépenses des touristes. Je me souviens du même calcul discutable effectué pour apprécier les retombées de Disneyland-Paris : lorsqu'un touriste passe 3 jours en France et qu'il démarre son périple par une visite au parc d'attraction, faut-il attribuer ensuite  à Disney une tournée aux châteaux de la Loire, dont les dépenses sont évidemment comptabilisées par ailleurs par la CCI d'Indre-et-Loire et l'INSEE de la région Centre ? C'est se lancer dans des calculs impossibles, même si le Ministère des Finances a besoin d'estimer l'ensemble des rentrées financières générées par la fréquentation touristique au niveau national. Mais on comprend bien que les effets ne se traduisent pas en termes d'impact local.

CONCLUSION SUR L'ENSEMBLE DES EMPLOIS "SOUTENUS"


Ce qui se justifie au niveau macroéconomique et comptabilité nationale, est totalement inopérant au niveau local. Prenons l’exemple d’une entreprise de gardiennage qui a son siège à Sarcelles et qui travaille en sous-traitance sur la plateforme de Roissy : les salariés qui interviennent sont bien entendu comptabilisés au siège de l'entreprise - donc à Sarcelles - au titre des emplois directs. Aucune raison de les compter deux fois. Et comment faire pour répartir des "bouts d'emplois" dans le cas d’une entreprise d’entretien d’espaces verts qui intervient ponctuellement sur de multiples sites ? C'est infaisable, mais aussi mensonger, car chaque entreprise possède une localisation précise et déclare son personnel à cette adresse.

Ainsi, tous les emplois soutenus "autres" - hors emplois directs - sont tous comptabilisés quelque part ailleurs, au titre d’emplois directs. Les prendre en compte aboutit dans tous les cas à les comptabiliser deux fois ou même davantage.

Pour conclure, si l’on retire les 90 000 emplois directs estimés par le cabinet Utopies du total des 403 000 emplois soutenus, il reste un peu plus de 300 000 emplois qui n’ont aucune réalité concrète sur le terrain. Le plus sage est de ne pas en tenir compte.

Nous arrêterons donc à 85 000 emplois directs les effectifs comptabilisés sur la plateforme aéroportuaire en 2018-2019, avant la pandémie. Il s'agit de la seule donnée utilisable pour traduire la contribution en termes d'emplois du pôle de Roissy, au bénéfice du territoire local.

Nous rappelons également la conclusion du premier article, qui démontre que les effectifs de l'aéroport sont en diminution depuis 2008, alors que le nombre de passagers a dans le même temps progressé de 24%. La relation entre développement du transport aérien et création d'emplois ne peut plus être invoquée pour justifier la poursuite de l'urbanisation du pôle de Roissy et de son espace de proximité, comme remède miracle à la situation économique et sociale des populations locales, notamment les chômeurs et les précaires.

Un prochain article traitera des effets de la pandémie sur les emplois de Roissy et établira des hypothèses de calendrier d'un "retour à la normale", en référence à la situation de 2019.

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