Bêtisier du pôle de Roissy, ch 1 - Utilité locale pour le territoire : 6%

Roissy, « manne d’emplois » pour son territoire ? On peut en douter ! Pôle métropolitain ultra-spécialisé en Transport-Logistique, il lui faut recruter sur 10 départements et 400 communes pour trouver sa main-d’œuvre. La plate-forme n’emploie que 5,4% des actifs de son bassin. Et Roissy a perdu 19000 emplois en 7 ans. On est loin de l’image d’Épinal qu’on voudrait nous faire croire... 

Quelle utilité du pôle de Roissy pour son territoire local ?

Le but de cette analyse est d’étudier le rôle structurant de Roissy à l’échelle locale, qui cumule à la fois une situation de  grand pôle d’importance métropolitaine et d'ultra spécialisation de ses emplois. On dispose pour cela d’une profondeur de champ historique  de 40 ans, avec une période statistique qui s’étend de 1975 (un an après l’ouverture de l’aéroport) à 2015 (dernier recensement INSEE). Cette analyse nous permet d'extrapoler des hypothèses sur l’utilité locale qu'aurait Europacity, grand projet métropolitain de même type, encore plus spécialisé.

N.B. Pour des raisons de seuil statistique, les petites communes –sauf indication contraire - sont exclues de notre analyse (Bonneuil, Mauregard, le Mesnil-Amelot)…

Définitions © J. LORTHIOIS Définitions © J. LORTHIOIS

1. Caractère très spécialisé des emplois du pôle

Dans ce premier point, nous étudions la structure des emplois - répartis en 14 « familles professionnelles » - qui permet d'analyser les filières de métiers des travailleurs qui œuvrent sur un site donné et de comparer cette structure d'emplois à d'autres territoires. La spécificité du pôle de Roissy apparaît très clairement : ce n'est pas un pôle local (il se différencie fortement de ses départements d'implantation) et ce n'est pas non plus un pôle métropolitain à double structure comme Paris, combinant à la fois des "emplois supérieurs" multi-spécialités et 20% de personnel d'exécution polyvalent.

Champ statistique

Le territoire de référence que nous utilisons ici pour notre analyse est le « Cœur de pôle de Roissy », tel qu’il a été défini dans l’étude ECODEV-CONSEIL, validé par l’EPA Plaine de France[1] qui regroupe les communes dont les activités sont liées aux deux plates-formes aéroportuaires. Il est composé de 5 communes principales : Roissy, Tremblay, Gonesse, Villepinte, Le Bourget[2]. Sur le graphique joint (figure 1), est comparé ce Cœur de pôle avec les 2 départements d’implantation de l’aéroport (Val d'Oise, Seine Saint Denis), ainsi que Paris, principal lieu de destination de la main-d’œuvre du bassin du Grand Roissy.

La notion de « familles professionnelles » repose sur une classification des emplois, fondée sur l'analyse des contenus des professions exercées par les personnes. Quelle que soit l'activité collective de l'entreprise, on se base sur l'activité individuelle du travailleur. Exemple : un mécanicien, salarié d’Air France, qui redresse une aile d'avion et travaille sur la zone d'entretien de l'aéroport Charles de Gaulle, n'est pas classé dans "transport-logistique" mais dans « fabrication ».

Figure 1 Figure 1

C'est la fonction (l’action que doit accomplir une personne dans son travail) qui détermine la catégorie d’emploi, quel que soit le statut de l'actif (salarié, indépendant), son niveau de qualification ou de hiérarchie (exemple : dans la fonction « transport-logistique » on trouve aussi bien le manager « supply chain » que le préparateur de commandes, le pilote d’avion que le bagagiste).

Répartition des emplois par familles professionnelles 

Le graphique (figure 1) montre la structure très spécialisée du Cœur de pôle de Roissy. En tête des familles professionnelles, notons le  poids essentiel de la rubrique « transport logistique »  avec 48000 emplois, sur un total de 137000, soit 35%. A cet ensemble, il convient d'ajouter l'activité adjacente du commerce inter-entreprises (anciennement commerce de gros) de 8200 emplois, soit 6%. Ce total de 41% traduit la grande spécialisation des emplois du pôle aéroportuaire, comparée aux chiffres de la Seine Saint Denis (9%) et de Paris (5%).

 En revanche, on note le faible nombre d'emplois qu'on appelle "présentiels", qui fournissent des services à  la population locale résidente : « entretien-réparation » (cordonnier, agent d’entretien d’espaces verts...), « distribution » (petit commerce), « éducation-formation », « santé-action sociale », services de proximité (relativement importants sur le pôle de Roissy, car ils comprennent les filières sécurité-gardiennage), administration publique. Soit un total d'emplois présentiels de 33% pour Roissy-Cœur de pôle, contre 47% pour la Seine Saint Denis ou le Val d'Oise. 

 La famille professionnelle « gestion » est caractéristique des grandes villes et métropoles, constituant le premier groupe français de professions : regroupant tout ce qui touche à l’administration des entreprises, on y trouve aussi bien la centaine de métiers du secrétariat, que les cadres des activités d’affaires (comptables, juristes, financiers, ressources humaines), ou les postes de décision (dirigeants)… Cette catégorie « gestion » représente 21% des emplois à Paris, contre 15% pour la Seine Saint Denis et 12% pour le Val d'Oise ou le pôle de Roissy. 

Les professions industrielles sont classées en 2 familles (« construction » et « fabrication ») : avec un peu moins de 10 000 emplois (9 894) elles sont très sous-représentées dans le Cœur de pôle, aussi faiblement qu’à Paris intramuros (7%), même dans une région aussi tertiaire que l'Île-de-France. A comparer au score des 2 départements dans lesquels l'aéroport est implanté, la Seine Saint Denis et le Val d'Oise, évalués respectivement à 12 % et 11%. Cette pénurie est d’autant plus regrettable que l’aire directe du bassin du Grand Roissy comporte un grand nombre d’ouvriers (55 000 dont 12 000 chômeurs).

 En synthèse de ce premier point, la structure des emplois du pôle de Roissy est donc tout à fait spécifique et fortement décalée avec les caractéristiques des actifs de son bassin et les besoins de la population environnante (emplois présentiels), ce qui explique son très faible impact local : il offre 14400 emplois à la main d'œuvre du Grand Roissy, sur un ensemble de  221000 travailleurs en activité. Ainsi, le pôle de Roissy contribue pour à peine 6% (5,6%) aux besoins d'emplois de son bassin. Ce qui l'oblige à recruter sur une aire gigantesque s'étalant sur une centaine de kms de diamètre, allant de Creil (Oise) ou Soissons (Aisne) à Athis-Mons ou Savigny sur Orge (Essonne). 

 

2. Analyse de l'aire d'attraction du pôle

Dans ce deuxième point, nous étudions les déplacements domicile-travail des actifs ayant un emploi sur la plate-forme aéroportuaire. L’analyse se base sur le recensement - au lieu d’habitation - des travailleurs qui quittent leur commune de résidence pour exercer leur activité à l’extérieur, ceux qu’on appelle « migrants-alternants» (effectuant un aller domicile/ travail et un retour travail/domicile). Elle s‘appuie sur le dernier recensement INSEE des déplacements domicile-travail qui date de 2013.

Champ statistique

Nous avons limité les données aux flux d’actifs de 100 personnes et plus, venant travailler dans la commune de Roissy[3] – le lieu d’activité -, qui concentrait près de 80 000 emplois (79903 exactement) à la date de 2013. Dans le tableau joint (figure 2), les chiffres présentés couvrent 70% de la population d’actifs occupant un poste sur la plate-forme aéroportuaire. Ils habitent dans 160 communes, localisées dans 10 départements (toute l’Ile-de-France, l’Oise et l’Aisne). Les 30% restants des travailleurs de Roissy correspondent à des flux inférieurs à 100 actifs, probablement dispersés dans les petites communes de la campagne rurale, venant du nord-est du Val d’Oise ou du nord-ouest de la Seine-et-Marne, mais surtout du sud de l’Oise, voire l’ouest de l’Aisne. Et très marginalement des Yvelines ou de l’Essonne. Ils feront l’objet d’un traitement spécifique ultérieur.

Figure 2 © J. LORTHIOIS Figure 2 © J. LORTHIOIS

Présentation générale

L’origine des déplacements des actifs travaillant à Roissy se répartit en trois grandes catégories :

1/ la vingtaine de communes dites du « Grand Roissy », elles-mêmes subdivisées en :

- « Cœur de pôle » où sont localisés les emplois liés aux plates-formes aéroportuaires et les activités et filières qui y sont rattachées. Citons à nouveau les 5 villes principales : Roissy, Tremblay-en-France, Villepinte, Gonesse, le Bourget. Avec Mitry-Mory, elles fournissent 5300 actifs au pôle aéroportuaire, occupant 7% de ses emplois.

- « Aire directe », c’est-à-dire la douzaine de communes situées autour du Cœur de pôle, constituant un bassin de main-d’œuvre de proximité. Les principales villes concernées sont : Aulnay-sous-Bois, Drancy, Blanc-Mesnil, Sevran, Sarcelles[4]. Elles contribuent à hauteur de 11% aux emplois de Roissy, avec 9000 travailleurs.

 2/ les 140 autres communes répertoriées, qui constituent une vaste « aire diffuse », c’est-à-dire fournissant - dans une proportion faible – une addition de petits flux de main-d’œuvre au pôle de Roissy : 41 500 actifs, soit 52% de ses besoins. Les communes ainsi listées constituent ce qu’on pourrait appeler une « aire diffuse principale ».

 3/ Restent des petites communes rurales (sans doute en nombre à peu près équivalent) qui forment une « aire diffuse élargie » très étendue, dont les limites seront déterminées ultérieurement par les flux inférieurs à 100 actifs. Elles représentent un apport de 24 000 travailleurs.

Au total, nous formulons l’hypothèse que l'ensemble de ces 3 périmètres représenterait environ 400 communes couvrant un espace interrégional (l’Ile de France et la moitié de l’ancienne Picardie), soit 10 départements, dont 5 stratégiques  (Seine-St-Denis, Val d’Oise, Seine-et-Marne, Val de Marne et Oise): ceci constituerait un record national pour une aire d’attraction (la moyenne française est d'environ une soixantaine de communes).

 L'INSEE a longtemps considéré qu'une commune appartenait au bassin d'emploi d'un pôle lorsqu'au moins 40% de sa main-d’œuvre travaillent dans ce pôle. Si on appliquait cette définition au cas de Roissy, il n'y aurait que trois ou quatre communes concernées (dont la localité de Roissy elle-même). C’est pourquoi j’ai créé la notion de «bassin d’activité» le territoire d’influence de Roissy (par opposition à «bassin d’emploi »), tellement l’espace ainsi déterminé est étendu et peu dense.

 

Un pôle ultra-spécialisé peu enraciné localement

- 6 communes de proximité sont notablement impactées par le pôle de Roissy : Aulnay-sous-Bois, Tremblay-en-France, Villepinte, Sevran, Goussainville, Blanc-Mesnil. Elles regroupent au total 9800 actifs travaillant à Roissy en 2013, en déclin très net depuis le dernier recensement : 11750 emplois en 2008, soit un déficit de 17% et une perte de près de 2000 emplois en 5 ans.

- L’ensemble des 22 communes du Grand Roissy fournit 14 400 actifs au pôle aéroportuaire, ce qui représente 6,5% de la population active en emploi de cet espace. A comparer avec Paris, qui occupe 40% de la main-d’œuvre de ce même territoire.

L’ultra-spécialisation du pôle aéroportuaire explique cette très faible « aire directe » et cette immense « aire diffuse ». En effet, Roissy offre 200 métiers, alors que le Répertoire Opérationnel des Métiers (ROME) en identifie 10 000, soit 2% de l'éventail, ce qui oblige à recruter sur un espace gigantesque. Le cas d'Europacity qui offre 80 métiers serait sans doute pire et son utilité pour le territoire local encore plus restreinte. Compte tenu de la très faible attractivité de Roissy, l’essentiel des flux d'actifs du Grand Roissy se dirigent vers le Sud. Autant la ligne 17 Nord allant vers le pôle aéroportuaire ne répondrait pas aux besoins des populations locales en activité,  autant le tronçon de la ligne 17 Sud le Bourget/Saint-Denis-Pleyel et le tronçon de la ligne 16 Aulnay-sous-Bois/ Saint-Denis se révèlent tout à fait stratégiques. Celles-ci permettraient de rejoindre via le hub de St Denis la ligne 14 Nord prolongée et d'atteindre la gare Saint Lazare, au cœur du Quartier Central des Affaires (1er, 2ème, 8ème 9ème, 16ème, 17ème) qui constitue le plus gros pôle de destination de la main-d’œuvre du bassin de Roissy. Par ailleurs, des besoins d'échanges de proximité fort utiles, pourraient être assurés par le tram-train /tangentielle Nord (ligne 11 express) qui serait en interconnexion avec toutes les radiales du Nord d’Ile-de-France (lignes A, B, C, D, E, H), et par la prolongation du tramway T5 Saint-Denis/Sarcelles vers le Bourget-RER et vers Villiers-le-Bel.[5]

En synthèse

 L'évolution constatée depuis les années 1975 montre que le pôle de Roissy - au fur et à mesure de son développement - n’intensifie pas son aire d’attraction sur les communes de sa proximité, mais étale son aire de diffusion sur une zone géographique de taille grandissante[6].

Cette situation traduite spatialement par une poussière de petits points (localisant la main-d'œuvre dispersée qui travaille à Roissy), génère un énorme émiettement des besoins de déplacements (localisation, modes..), impossibles à satisfaire par une offre unique de transports lourds (métro, SNCF, RER). Non seulement les besoins ne sont pas linéaires, mais aréolaires (comme les cercles concentriques formés par un caillou jeté dans l'eau), réclamant des liaisons entre pôles de main-d’œuvre et pôles d'emplois. A la différence du projet de ligne 17 Nord qui relie entre eux les pôles d'emplois Le Bourget/ Europacity/ Villepinte et Roissy. Soit 3% des besoins de transports en commun d'après l'Enquête Globale des Transports (EGT 2010). Les grands pôles métropolitains très peu enracinés localement de type Roissy, Europacity (que j'ai appelés "hydroponiques = hors sol) ne pourront jamais répondre aux besoins d'une main-d'oeuvre résidente peu qualifiée, mais pluri-fonctions.

 

3. Analyse des lieux d'emplois du bassin de main-d'oeuvre

Ce troisième point se base toujours sur les statistiques de déplacements domicile-travail des actifs du recensement INSEE de 2013. Cette fois, le territoire concerné est « l’aire directe » du Grand Roissy, c’est-à-dire son bassin de main-d’œuvre. Et il s’agit de « flux sortants », dont on étudie la destination (Où travaillent les actifs ?). Par opposition au point 1 qui analysait l’origine des travailleurs (Où habitent les actifs ?) allant vers le Cœur de Pôle, ce qu’on appelle des « flux entrants ».

Où travaillent les habitants du bassin de Roissy ?

 Le bassin de main-d’œuvre est constitué de 12 communes, listées dans le tableau joint (figure 3). Rappelons-en les villes principales : Aulnay-sous-Bois, Drancy, Blanc-Mesnil, Sevran, Sarcelles. Il représente d’importantes ressources humaines, avec 164000 actifs ayant un emploi, dont 61% habitant la Seine-St-Denis. Sur ce total, 23% travaillent « sur place », dans leur lieu de résidence, soit un taux sensiblement inférieur à la moyenne régionale (29,6%), ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu de nombreux quartiers de grands ensembles dépourvus d’activités. On aurait pu croire alors que le pôle aéroportuaire situé à proximité représenterait une solution pour ces communes fortement déficitaires en emplois. Il n’en est rien : l’attractivité de Roissy sur cette main-d’œuvre nombreuse est particulièrement faible avec 5,4% des destinations. Ce qui démontre bien qu’une bonne desserte de transports (villes de Blanc-Mesnil, Aulnay-sous-Bois, Sevran, Villepinte traversées par le RER B) n’a guère d’influence sur l’attractivité des emplois de la plate-forme, contrairement à ce que prétendent les partisans de la ligne 17 Nord.

 En ce qui concerne les destinations hors Roissy, les données ne comprennent que les flux de 100 actifs et plus, soit un échantillon de 86 000 migrants-alternants, ce qui représente un excellent taux de couverture statistique de 68%. Le tableau (figure 3) permet de faire les observations suivantes :

- le pôle d’Aulnay-sous-Bois n’attire que 4% des actifs occupés, mais il convient d’y ajouter 8300 aulnaysiens qui habitent et travaillent sur place, ce qui porte le taux global à 13,4% (ce qui fait baisser le pourcentage de « sur place » afin d’éviter les doubles-comptes) ;

- le pôle de la Défense (dont l’accès constitue un argument de « vente » des partisans de la gare « Triangle de Gonesse » du Grand-Paris-Express) possède une attractivité inexistante, avec moins de 3% des flux ;

- le pôle de Saint-Denis attire 8% des travailleurs, essentiellement originaires du 93 et de Sarcelles-Garges-lès-Gonesse.

Figure 3 © J. LORTHIOIS Figure 3 © J. LORTHIOIS

- Paris représente plus de 40% des flux, fournissant un emploi à près de 35 000 actifs. Sur ce total, près de la moitié (18%) se rendent dans le Quartier Central des Affaires (QCA = 1er, 2e, 8e, 9e, 16e, 17ème) qui constitue le plus gros pôle d’emplois d’Ile-de-France (620 000 postes), dont la palette diversifiée d’activités de « tertiaire supérieur » requiert un volant de main-d’œuvre de 120 000 personnes peu ou pas qualifiées. Tout ceci est résumé dans le croquis joint (figure 4).

Figure 4 © J. LORTHIOIS Figure 4 © J. LORTHIOIS

 

3. Une perte d'attractivité locale liée au déclin du pôle

 Pour la 7ème année consécutive, Roissy perd de l’emploi. Le dernier recensement INSEE de 2015 confirme la grave crise qui frappe le pôle aéroportuaire depuis 2009 comme on peut le voir sur le graphique ci-après (figure 5). En passant de 93 642 emplois en 2009 à 74 303 en 2015, les pertes atteignent 19.340 postes, soit plus d’un emploi sur 5 qui a disparu en seulement 7 ans. Alors que le trafic aérien a connu au cours de la même période une augmentation, passant de 57,9 millions de passagers à 65,8 millions, soit une hausse de 13,6%.

Figure 5 © J. LORTHIOIS Figure 5 © J. LORTHIOIS

Sur le tableau joint (figure 6), on constate les conséquences de cette crise entre les deux recensements INSEE Domicile-travail 2008-2013. En dehors de Roissy-Village qui continue à bénéficier de la présence de la plate-forme aéroportuaire et du Bourget qui reste stable, les 19 autres communes listées, aussi bien dans l’est du Val d’Oise que dans l’intercommunalité « Terres d’Envol » de Seine-Saint-Denis ont toutes enregistré des dizaines, voire des centaines d’actifs qui ont cessé de travailler à Roissy. Ce qui représente un total de 3300 personnes, près d’un travailleur sur 5. La situation est particulièrement critique dans les communes fortement déficitaires en emplois comme Villiers-le-Bel, Aulnay-sous-Bois, Sevran, Blanc-Mesnil.

Figure 6 © J. LORTHIOIS Figure 6 © J. LORTHIOIS

Cette crise n’est évoquée nulle part. Les élus locaux, le département du Val d’Oise, Aéroport de Paris, Grand Paris Aménagement, la presse locale continuent à vanter l’énorme potentiel de développement du pôle aéroportuaire. En témoigne cette déclaration d’Eric de La Paillonne, directeur d’Hubstart, pépinière d’entreprises chargée de la promotion du Grand Roissy : « Entre la Défense et Roissy, on ne sait pas très bien quelle est la première zone économique d’Ile-de-France. A terme, ce sera Roissy[7] ». Et dans la plaquette éditée par le GIP Emploi de Roissy et l’IAU intitulée « Chiffres-clés du Grand Roissy-Le Bourget 2017 »[8], nous observons sur la carte de la page 2 ce titre « Grand Roissy-Le Bourget, pôle majeur de développement en Ile-de-France », et la légende insiste sans crainte de redondance : sous « Projets majeurs du Grand Roissy-Le Bourget », figure ce sous-titre « un développement économique exceptionnel » qui présente les activités industrielles et tertiaires[9].

Précisons qu’en 2013, Paris cumule 1, 8 million d’emplois, dont 166 000 pour le seul arrondissement du 15ème et nous avons déjà évoqué l’énorme concentration d’activités du Quartier Central des Affaires parisien, avec 620 000 emplois. Par ailleurs, la Défense « au sens strict » (uniquement composé des communes de Nanterre, Puteaux, Courbevoie) représente 260 000 postes. Sans compter les emplois des pôles de Boulogne/Issy-les-Moulineaux (136 000) ou encore Saint-Denis /Saint-Ouen /Aubervilliers (146 000). A comparer avec Roissy, auquel on peut adjoindre les activités de la commune de Tremblay-en-France : 97 000 emplois au total.

Certes, le pôle aéroportuaire recrute, mais en raison d’une part importante d’emplois temporaires (agences d’intérim) et d’activités saisonnières (trafic aérien lié au tourisme), entraînant un important taux de rotation du personnel, qui fait illusion sur le soi-disant « développement » du pôle aéroportuaire. L’INSEE qui ne tient pas compte des mouvements, mais du solde à un instant « T » traduit sur la durée une évolution négative préoccupante, deux fois plus importante que la fermeture de PSA qui a frappé Aulnay-sous-Bois, dont on a abondamment parlé. C’est pourquoi le titre de l’article du Parisien cité en note est doublement inexact. Au lieu de : « Roissy se développe et tout le monde en profite », mieux vaudrait dire : « Roissy recrute (malgré son déclin) et 5 à 6% de son territoire de proximité en profite », ce qui est bien différent.

On ne peut que déplorer la méconnaissance du territoire et particulièrement de sa main-d’œuvre par ceux qui sont chargés d’aménager et/ou de diriger celui-ci : tous prétendent se positionner « au service des habitants» et font miroiter une « manne d’emplois », ou encore un métro qui transformerait l’enfer des transports en paradis, en ignorant tout de la crise majeure qui frappe le pôle de Roissy, en délirant sur les bienfaits d’une « ville aéroportuaire » virtuelle dont on oublie de préciser qu’elle est interdite à l’habitat. Comment pourrait-il y avoir une « ville » sans habitants ? Ce déni s’élargit au discours dithyrambique sur le Grand Projet Inutile Europacity, censé à la fois, d’un coup de baguette magique, éradiquer le chômage des communes riveraines avec des milliers d’emplois soi-disant « correspondant aux qualifications de la main-d’œuvre » et représenter une destination de « culture et de loisirs pour les populations locales », dont on nie aveuglément les problèmes de pouvoirs d’achat et de pauvreté. On se demande bien pour quelle raison le dispositif « Europacity compétences » tellement vanté pourrait réussir dans un tel contexte, là où d’autres organismes dédiés à l’emploi et la lutte contre le chômage n’ont pas réussi à freiner une dichotomie entre les emplois et la main-d’œuvre qui ne cesse de s’aggraver, avec les programmes dits d'«aménagement» dont on veut couvrir le «Grand Roissy-Le Bourget» qui ne partent JAMAIS des besoins du territoire et de ses habitants, mais toujours de l'offre de grands groupes dont les appétits spéculatifs ne sont pas à démontrer, quel que soit le prix des fractures sociales et des segmentations territoriales qui en découlent.

 

 CONCLUSION

Ainsi, l’attractivité du pôle de Roissy tant vantée par ses promoteurs est dérisoire pour la population active de son aire de proximité : elle oscille entre 5 et 6% ! Les habitants du bassin du Grand Roissy ne peuvent se satisfaire ni d’un pôle métropolitain aussi peu enraciné localement, ni d'une ligne de transports comme la 17 Nord à aussi faible enjeu de desserte territoriale.

Europacity qui possède exactement les mêmes caractéristiques que Roissy d’un pôle ultra-spécialisé de type métropolitain ne peut que produire les mêmes effets, en plus accentué.

 On voit bien que la meilleure solution pour résoudre la galère des transports et réduire le taux de chômage du bassin du Grand Roissy est de privilégier les implantations d’activités et de services présentiels dans les pôles urbains, là où sont les habitants. Et plutôt que des axes de transports lourds qui enclavent le territoire sans le desservir, développer des modes de transports doux ou légers de proximité.

 

[1] Étude ECODEV-CONSEIL, commanditaire : EPA Ile-de-France (2011-2012). Volume 2.

http://docplayer.fr/12173839-Estimation-quantitative-et-qualitative-des-nouveaux-emplois-sur-le-territoire-du-grand-roissy.html

[2] Nous n’avons pas pris en compte les 2 petites communes de Mauregard et du Mesnil-Amelot.

[3] Par commodité statistique, l’INSEE affecte à la commune de Roissy tous les emplois de l’aéroport, bien que la plate-forme soit située sur 3 départements et 6 communes : Roissy-en-France, Epiais-lès-Louvres (95), Tremblay-en-France (93), le Mesnil-Amelot, Mauregard, Mitry-Mory (77).

[4] Les autres communes sont Arnouville, Garges-lès-Gonesse, Goussainville, le Thillay, Villiers-le-Bel (95) ; Dugny (93) et Saint-Mard (77).

[5] Pour plus de détails, se reporter à l’article « Bêtisier d’Europacity, 7. Transports » de ce même Blog.

[6] Voir en deuxième illustration de l’article le jeu animé de 5 cartes du bassin de Roissy, in  https://j-lorthiois.fr/concepts-generaux/a-lecoute-des-bassins-franciliens/

[7] Source : Thierry Chaffotte, « Roissy se développe : tout le mode en profite et prévoit de recruter en 2018 », in Le Parisien du 22 janvier 2018.

[8] https://www.iau-idf.fr/savoir-faire/nos-travaux/edition/chiffres-cles-grand-roissy-le-bourget.html

[9] Notons au passage que les terres agricoles figurent en « blanc », car bien entendu quand de nombreuses espèces animales et végétales habitent un territoire, mais que l’espèce humaine y est faiblement représentée… il n’y a… rien !

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