La situation sécuritaire au mali et dans le sahel : Vers une...

La situation sécuritaire au mali et dans le sahel : vers une appropriation de sa gestion par la CEDEAO ?

La situation sécuritaire au Mali est en réalité la somme des crises du Sahel. Cette assertion est à la fois le constat et la conséquence de la crise multidimensionnelle que traverse le Mali depuis le début de l’année 2012 suite à l’éclatement de la quatrième rébellion Touaregs combinée au coup d’Etat militaire intervenu dans la nuit du 21 au 22 mars 2012.

Depuis lors, et à l’initiative de la CEDEAO, la communauté internationale se trouva mobilisée au chevet du Mali grâce à la résolution 2056 (2012). Toutefois, et en dépit de cette mobilisation planétaire, force est de constater que le Mali, cinq ans après, continue de demeurer au centre des préoccupations tant à l’échelle nationale, régionale, continentale qu’internationale. La conjonction de plusieurs facteurs défavorables semble expliquer le caractère endémique de cette crise et commande qu’un nouveau regard plus prospectif soit porté sur les différentes voies de sortie de crise en tenant compte des initiatives en place et de certaines caractéristiques propres à cette sous-région.

Les facteurs d’insécurité et de menace à la paix. 

 Le Mali est une parte intégrante de cette zone sahélo-saharienne qui sert de point de jonction entre, d’une part, l’Afrique dite humide ou encore côtière atlantique plus ou moins arborée et d’autre part, l’Afrique dite sèche méditerranée où le Sahara constitue le point de rupture totale. La double configuration saharienne et sahélienne explique la complexité des phénomènes humains et économiques qui caractérisent la vie des populations qui y vivent. Ainsi, le niveau de la pluviométrie assez faible voire presqu’inexistant pendant une majeur partie de l’année conduit au développement d’activité de survie.

La zone sahélo-saharienne a toujours été caractérisée par la persistance et de développement d’activités économiques illégales voire criminelles basées essentiellement sur le narcotrafic, le trafic illégal de cigarettes, d’armes légères. Ces produits, s’ils constituent des objectifs d’échanges et de création temporaire de richesse, pour la plupart, ils alimentent le commerce de transit entre l’espace africain et l’espace européen, au point qu’ils sont peu ou prou considérés comme des produits de consommation courante pour les populations elles-mêmes. Les sources d’approvisionnement et de destination finale sont donc majoritairement hors de cette zone géographie particulière, alors que les populations subissent directement les conséquences de leur pratique.

Une telle situation environnementale ne pouvait pas manquer d’attirer ou de générer d’autres formes d’activité criminelles dont principalement le crime de transnational organisé, justement à cause du caractère extraverti des activités économiques et de l’insuffisance du contrôle étatique des espaces concernés. Ainsi, à la suite du démantèlement de la Libye par une action unilatérale de la communauté internationale d’une part, et de la lutte féroce menée par l’État algérien contre les groupes salafiste, d’autre part, toute la zone sahélo-saharienne, assez peu contrôlée par les États, devient un point de ralliement et de convergence naturelle de divers groupes terroriste et extrémistes.  Commença alors l’intensification du crime organisé transnational avec, comme point de mire, le trafic d’êtres humains à des fins pécuniaires. Les prises d’otages, surtout de citoyens européens, avec une forte demande de rançons se multiplièrent au point de constituer à un certain moment la principale source de financement de ces réseaux criminels.

Parallèlement à une situation déjà explosive, le Mali a dû faire face, en début de janvier 2012, à la résurgence de l’une de ces rébellions récurrentes qu’il a commun depuis les années soixante. De fait, la conséquence directe de l’élimination du Colonel Kadhafi et du démantèlement de son empire « jamaharien », se traduira par le retour massif d’anciens membres des rébellions antérieures qui s’étaient fait enrôler dans son armée pléthorique multinationale. Pour les autorités maliennes d’alors, il s’agissait de citoyens regagnant le bercail, sans se douter du deal convenu entre eux et leur ancien hôte et seigneur de guerre.

En dépit des efforts et de la bonne volonté du Gouvernement malien d’encadrer ce retour qu’il envisageait plutôt pacifique, les évènements ont plutôt mal tournés sou la pression d’autres contraintes d’ordre politique, économique et social. Le 12 janvier, le Mouvement pour la Libération Nationale de l’Azawad (MNLA), créé le 14 octobre 2011 à Tombouctou, lança ses premières attaques contre les localités de Kidal, Ménaka, Tessalites et Aguelhok entre le 12 et le 18 janvier 2012. A partir du 24 janvier 2012, le MNLA fut rejoint par les groupes terroristes et fondamentalistes que sont AQMI et Ansardine, donnant ainsi une tournure définitivement dramatique aux évènements.

C’est que les missions de bons offices conduites, d’abord par le Parlement malien auprès du MNLA du 7 au 20 novembre 2011, et la rencontre avec le Président Amadou Toumani Touré, le 11  novembre 2011, n’ont pas produit les effets escomptés. Même la mission d’alerte et de sauvetage menée par la CEDEAO à partir du 16 mars 2012, à Bamako, ne réussit pas à éviter l’irréparable qui intervient dans la nuit du 21 au 22 mars 2012, avec le coup d’Etat du Capitaine Sanogo. Ce fut ainsi le déclenchement de la quatrième rébellion considérée comme chantre de la démocratie en Afrique, mais qui perdit toutes les régions du Nord occupées par des légions terroristes et des groupes fondamentalistes.

Le rôle salvateur de la CEDEAO dans la restauration de la normalité.

  La CEDEAO, conformément aux dispositions pertinentes de son Traité constitutif et de ses protocoles subséquents, décida de prendre toutes ses responsabilités pour rétablir l’ordre constitutionnel, la souveraineté, l’unité nationale et l’intégrité territoriale au Mali, toutes choses qu’elle réussit, en étroite collaboration avec l’Union Africaine et la communauté internationale à travers l’Accord du 6 avril 2012 à Bamako, et l’Accord préliminaire à l’élection présidentielle et aux pourparlers inclusifs de paix du 18 juin 2013 de Ouagadougou. C’est aussi à son initiative qu’une coalition franco-africaine se mit en place et permis de libérer, en un temps record, toutes les régions du Nord de leurs occupants indésirables, permettant ainsi au Mali de retrouver toute sa place dans le concert des nations du monde, avec des institutions légitimement établies suite aux différentes élections considérées par tous les observateurs avertis, des plus transparentes et démocratiques que le pays ait connues depuis son accession à la souveraineté internationale.

Avec le sentiment du devoir accompli, la CEDEAO se repositionna désormais comme un partenaire d’accompagnement, laissant le soin au Gouvernement d’assumer la plénitude de ses prérogatives.

Vers la stabilisation et le rétablissement de la paix.

 Sous la responsabilité du Gouvernement malien, une mission intégrée multidimensionnelle des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a été mise en place, le 23 avril 2013 par la résolution 2100, pour relayer la mission internationale de soutien au Mali (MISMA), sous conduite africaine qui a eu la lourde responsabilité de sauver l’intégrité territoriale et la souveraineté du Mali.

Cette force internationale de plus de 12 000 hommes et femmes au départ, a vu son mandat renouvelé chaque année avec augmentation à la fois de ses effectifs et de ses prérogatives pour lui permettre d’accomplir avec légales en matière offensive des missions onusiennes, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a autorisé l’armée française, dans les limites de son champ de déploiement, d’user de tous les moyens nécessaires « pour se porter au secours d’éléments de la Mission en cas de danger grave et imminent ». Par ce dispositif, on pourrait aisément imaginer que la communauté internationale a voulu garantir les conclusions de succès de cette mission.

Parallèlement et conformément à l’article 21 de l’Accord de Ouagadougou, le Gouvernement malien sollicita son homologue algérien pour assurer le leadership du processus de dialogue inter-maliens de paix qui s’est déroulé, presqu’un an à Alger (de juillet 2014 à avril 2015), pour enfin aboutir à la signature de « l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issus du processus d’Alger » le 15 mai 2015 et parachevé le 20 juin 2015 à Bamako. Aussitôt la signature intervenue, le Gouvernement, les mouvements armés signataires et la communauté internationale décidèrent de passer immédiatement à la mise en place des organes de mise en œuvre dont le Comité de suivi qui fut aussitôt installé dès les cérémonies terminées.

La dynamique de mise en œuvre de l’Accord est toutefois en cours et un certain nombre de résultats encourageant peuvent être signalés, par exemple, la mise en place des autorités intérimaires dans toutes les régions ciblées, le démarrage des patrouilles mixtes dans au moins une des cinq régions concernées, la tenue effective de la conférence d’entente nationale prévue par l’Accord, le démarrage du processus de révision de la constitution, la tenue régulière des réunions du comité de suivi de l’Accord, l’établissement de dialogue directe entre les mouvements signataire et les membres du Gouvernement membres du comité de suivi avant les réunions convoquées, etc. Au total,  on pourrait bien penser que la marche vers la paix, la réconciliation et l’unité nationale est enfin enclenchée.

Pourtant, la paix toujours introuvable.

 Si l’on part du postulat que la sécurité est le dénominateur commun de la paix, du développement et du vivre ensemble, on peut affirmer que ce qui manque le plus au Mali, c’est la sécurité. En effet, en dépit des progrès remarquables réalisés au Mali sur le plan du développement dont le taux de croissance était pratiquement négatif au début de la crise contre plus de 5% aujourd’hui, la situation sécuritaire demeure volatile, pour ne pas dire très mauvaise.

Au-delà des attaques meurtrières perpétrées contre non seulement les forces maliennes et celles étrangères, mais aussi les innocentes populations par les groupes terroristes dont AQMI, Ansardine, Mourabitoune, le Front de libération du Macina, etc., tous regroupés au sein de la « Coalition des défenseures de l’Islam et des musulmans », l’insécurité est également générée par le grand banditisme, sur l’ensemble du territoire national. Les conflits intercommunautaires dans certaines localités au Nord et au Centre du pays constituent aussi une nouvelle source d’inquiétude pour la paix sociale et la sécurité publique. Même des frictions intergroupes armés ne sont pas rares et contribuent à obéir à l’Accord de paix lui-même.

Au demeurant, le Mali est le pays africain qui dispose à ce jour des dispositifs sécuritaires les plus danses, si l’on additionne les forces de défense et de sécurité nationales avec les forces de soutien étrangères que sont la MINUSMA et les forces françaises de l’Opération Barkhane, sans oublier des opérations sécuritaires fournies par d’autres pays amis au titre de la coopération bilatérale. Et pourtant, la sécurité n’a jamais été aussi menacée et se dégrade de jour en jour, évoluant des régions du Nord vers les localités du Centre et du Sud du pays.

Non seulement il est admis que la mission onusienne au Mali est la plus meurtrière dans l’histoire des opérations de maintien de la paix, mais aussi les statiques indiquent que le nombre de personnes tuées, toutes les catégories confondues (civils et militaires) du fait des menaces asymétriques avoisinent les 700 suite à une centaine d’attaques. Au point que d’aucuns sont amenés à dire que tout le potentiel des différentes forces en présence, sert dans la plupart des cas, à se protéger elles-mêmes. C’est dire que, ni la multiplicité, ni la densité des dispositifs militaires ne sont synonymes de sécurité.

L’insécurité prononcée au Nord du Mali, s’est propagée au Centre (Mopti, Ségou) et occasionnellement au Sud (Sikasso, Bamako). Il convient d’analyser aujourd’hui comment le Centre du Mali a pu basculer dans la violence. Cette insécurité s’intensifie, également, dans les pays voisins comme le Burkina-Faso, dont le Nord est convoité par les djihadistes. Si des efforts intenses de prévention et de restauration de la paix ne sont pas déployés à temps, les pays de l’espace sahélien et de l’Afrique de l’Ouest pourraient être affectés par cette recrudescence de l’insécurité.

La persistance et l’intensification des actes terroristes amènent le Mali et les autres pays de la zone sahélo-saharienne à s’engager dans des initiatives régionales de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. Telles sont les initiatives du Liptako-Gourma, du Bassin du Lac Tchad contre Boko Haram, du G5-Sahel, etc.

La nécessité d’une action régionale plus intégrée, cohérente et holistique.

 Au regard de tout ce qui précède, le moins qu’on puisse dire, est que beaucoup reste à faire pour une véritable restauration de la paix au Mali, dans le Sahel et au-delà, dans bon nombre de pays de l’Afrique de l’Ouest qui sont de plus en plus exposés aux diverses menaces sécuritaires, qu’elles soient endogènes ou exogènes.

Cette évidence est matérialisée par la progression d’actes terroristes des régions du Nord du Mali vers le Centre et le Sud du pays, ainsi que dans certains autres pays de la zone sahélo-saharienne, considérée jusque-là comme la zone de sanctuarisation par excellence. Ensuite, on constate un double changement notoire de leur stratégie organisationnelle vers, d’une part, des coalitions transcendant les clivages idéologiques et, d’autre part, vers des alliances avec des groupes locaux en dissidence avec l’Etat ou basées sur des conflits intercommunautaires. Et tout cela afin d’être plus efficaces dans leur dessein criminel.

Face à cette dynamique de restructuration des organisations criminelles il importe qu’au niveau des Etats, la même stratégie de synergie, de coordination et de fédération des efforts de lutte soit rapidement définie dans le but, non seulement de mieux contenir les attaques asymétriques, mais surtout d’éradiquer toutes ces organisations de l’espace sahélo-saharien et de la CEDEAO. Pour ce faire, il y a nécessité d’élaborer une stratégie véritablement régionale de lutte contre le terrorisme, l’extrémisme violent, le crime transnational organisé et le trafic humain qui soit capable de soutenir la plupart des initiatives en cours, mais également de les intégrer dans une stratégie opérationnelle plus large, cohérente et mieux coordonnée par les africains.

 

La CEDAO, en tant qu’organisation de la région géopolitique la plus touchée par le phénomène du terrorisme et de l’extrémise violent, se trouve particulièrement interpelée. Disposant par ailleurs de l’architecture paix et de sécurité la plus éprouvée en termes d’expérience, d’une part, et couvrant près des 2/3 de l’espace sahélo-saharien, d’autre part, la CEDEAO peut légitimement se positionner pour cette coordination régionale holistique.

 

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