France insoumise: des perquisitions exceptionnelles ?

Vivant dans mon île à 7 000 km de l’Hexagone, j’ai été frappé par le spectacle, en particulier médiatique, qu’a donné cette semaine folle des réactions provoquées par les perquisitions concernant Mélenchon et la France Insoumise et par surtout cette vaste opération de Mélenchon bashing qui se poursuit encore dans les médias.

Bien que l’ « affaire Mélenchon » ne fasse plus l’actualité, je voudrais proposer ici une analyse, sans doute un peu longue, de ces événement récents. Je dois dire pour commencer que, vivant dans mon île à 7 000 km de l’Hexagone, j’ai été frappé par le spectacle, en particulier médiatique, qu’a donné cette semaine folle des réactions provoquées par les perquisitions concernant Mélenchon et la France Insoumise et par surtout cette vaste opération de Mélenchon bashing  qui se poursuit encore dans les médias. Cette distance géographique ne me décerne bien sûr aucun brevet d’objectivité. Mais habitués aux tempêtes et aux cyclones nous avons pour coutume de faire ce que mon ami Régis Debray préconise dans son livre Allons aux faits : ne pas se contenter d’admirer l’écume des vagues mais observer le mouvement profond des courants marins. « La politique nous cache le politique, comme les joies de la baignade le cycle des marées » écrit-il.

Allons donc aux faits en évitant autant que faire se peut de nous laisser noyer dans les joies provoquées par les tempêtes médiatiques. Quels sont-ils ? Mélenchon dénonce ce qu’il estime être des perquisitions injustes et relevant d’une attaque politique. Cela provoque chez lui une immense colère. Or, alors que le leader des Insoumis désigne sinon la lune mais une injustice qu’il  estime  réelle, l’essentiel du débat –si on nous  autorise ici ce terme désarmant de nostalgie- s’est contenté de regarder le doigt effectivement blessé et courbe de Jean-Luc Mélenchon. A l’évidence, il y a deux choses à considérer : d’une part l’objet de la colère et d’autre part les manifestations de cette colère. J’ai été surpris de constater que la grande majorité de la presse s’est concentrée sur les manifestations de la colère –affaiblissant sans nul doute le leader insoumis- sans vraiment approfondir les raisons de la  colère. Ainsi, très nombreux sont ceux ayant pris leur  pied dans les joies de  cette écume médiatico-politique focalisée sur les manifestations de cette colère mélenchonienne.  Les affects de celle-ci ont révélé aussi d’autres  affects c’est-à-dire une haine de Mélenchon -que j’ai découverte puissante- chez des politiques et des journalistes, affects affaiblissant le débat et une certaine éthique journalistique. S’Il y a bien une opposition forte à Marine Le Pen, essentiellement politique et que je partage, on peut dire que dans le cas de Mélenchon, la détestation  dont il est l’objet semble  relever de quelque chose d’en deçà du politique.

Les perquisitions chez la FI sont-elles injustes ?

On nous a fait croire que Mélenchon s’opposait à ces perquisitions parce qu’elles s’adressaient à lui alors que d’autres groupes ou partis politiques avaient déjà fait l’objet de perquisitions. Ce serait donc la preuve que les dirigeants politiques ne condamnent les perquisitions que s’ils en sont l’objet. Cet argument –si on peut appeler cela ainsi- a beaucoup porté et affaibli grandement Mélenchon. Or, l’objectivité invitait à noter la différence entre les perquisitions subies par le FN et le Modem d’un côté et celles dirigées contre la France Insoumise de l’autre. Quelles sont ces différences ?

Suite à une déclaration, sans doute politique, faite par une militante du FN  Sophie Montel en juillet 2017, accusant plusieurs députés européens dont Jean Luc Mélenchon d’avoir utilisé des assistants parlementaires à d’autres fins que celles pour lesquelles ils étaient rétribués, une enquête a été ouverte par le  parquet, le Parlement européen demandant, en outre,  des explications. Preuve était faite qu’il en avait été ainsi pour le Modem  et  le FN.  Suite donc à des « indices graves et concordants » selon l’expression consacrée, l’affaire a donc été confiée à un juge d’instruction et des perquisitions ont été diligentées au Modem  et  au FN. Jean Luc Mélenchon affirme avoir  fourni au Parlement tous documents demandés et que ce dernier avait classé l’affaire .Comment expliquer alors que près  d’un an et demi après, le Parquet –et non un juge d’instruction- décide contre Mélenchon et deux partis politiques proches, des perquisitions aussi spectaculaires ? Qu’y a-t-il de nouveau ? A-t-on trouvé des « indices graves et concordants » ? A l’évidence non car pour  justifier que l’affaire n’a pas pu être confiée à un juge d’instruction, la procureure de Paris, Catherine Champrenault a affirmé que c’est parce qu’il n’y avait pas d’indices graves et concordants. Comprenne qui pourra ! Mais cela constitue une première différence entre les perquisitions subies par le FN et le Modem  d’une part et celles dont Mélenchon et la FI furent les victimes d’autre part.

En un deuxième temps, constatons que les domiciles de Marine Le Pen et celui de Bayrou n’ont pas été perquisitionnés, même si ce dernier a pleuré lors des perquisitions faites au siège de son parti. Ensuite, même si la V° République a connu des perquisitions ordonnées par le parquet contre des politiques, c’est la première fois qu’elles ont été aussi spectaculaires : une centaine de fonctionnaires mobilisés pour l’opération, une quinzaine de perquisitions chez des personnes et deux partis politiques. Ce n’est tout de même pas banal ! Cela aurait-il un sens ?

Enfin, concernant le deuxième motif des perquisitions qui porte sur les comptes de campagne  de la FI, les choses sont tout  aussi confuses. Ces comptes avaient été validés par  la CCNCCFP le 13 juin 2018. Suite à un conflit obscur ayant opposé le président de cette commission à un membre, M. Jean Guy de Chalvon (sympathisant socialiste, ancien directeur de cabinet d’un ministre de François Hollande), conflit ayant conduit  à la démission de ce dernier, les comptes de la FI ont été remises en question, sous prétexte que certaines prestations  auraient été surévaluées. Cela n’est-il pas facile à vérifier ? Des perquisitions aussi spectaculaires étaient-elles nécessaires ? On soupçonne Mélenchon d’avoir embauché des partisans pour sa campagne et Mme Chikirou et son entreprise privée pour ses prestations. Est-ce interdit par la loi ? D’autres entreprises intervenant dans le même domaine certifient que les prix des prestations de Mme Chikirou sont conformes au marché. Jusqu’à nouvel ordre, rien ne justifie pour l’instant la validité  des décisions du parquet de Paris concernant ces perquisitions.

Toute cette affaire est plus  que  trouble et on peut comprendre la colère de Jean-Luc Mélenchon  et des membres de la France insoumise. Il faut donc être de très mauvaise foi pour nier que ces perquisitions contre un parti d’opposition ne soient pas effectivement exceptionnelles. C’est une première dans l’histoire de la V° république ! Il peut arriver que la vérité  surgisse, même de façon originale, dans la bouche de Gérard Larcher président, du Senat. Ce dernier a déclaré sur les ondes de BFM TV : « Soixante- dix policiers et neuf magistrats, parait-il. C’est quand même beaucoup. J’ai cru que c’était les moyens pour un grand narcotrafiquant ». Traduisons : Mélenchon et la FI ont été traités comme s’ils relevaient du grand banditisme. Cela est injuste et particulièrement grave.  Le président du Sénat va-t-il mettre en route une commission parlementaire à ce sujet ? Ne serions- nous pas là dans une affaire effectivement politique ? Mais tout cela reste à démontrer.

Peut-on soupçonner le pouvoir exécutif d’être à l’origine d’une opération politico-judiciaire ?

La formulation d’une telle hypothèse ou d’un tel soupçon est qualifiée par de nombreux médias de complotisme. Or, ces deux mots ne recouvrent pas les mêmes choses. Un soupçon s’inscrit dans une interrogation donc dans le registre d’une rationalité de nature théorique (on parle par exemple de philosophies du soupçon) quand le complotisme s’inscrit essentiellement dans le registre des  affects et de l’imaginaire. Ainsi quand Dieudonné et ses partisans parlent du « système » qui nous domine et voient des « complots » partout venant de ce « système » ils visent « les Juifs »   et se fondent sur l’antisémitisme. Ce qui est une passion plus  que triste.  Y a-t-il des éléments objectifs nous permettant de formuler un soupçon légitime quant à une opération politico-judiciaire contre la France Insoumise ? Je pense que oui pour les raisons déjà avancées mais surtout pour d’autres que je vais développer ici.

Constatons pour commencer que des membres de l’institution judiciaire et policière nourrissent le même soupçon. Ainsi le Secrétaire national de l’union des magistrats aurait déclaré sur BFM TV : « Les soupçons d’instrumentalisation de la justice n’auraient pas lieu d’être si le statut du parquet garantissait son indépendance dans une affaire qui a des aspects politiques évidents ». Un syndicat de police, VIGI-CGT a dénoncé, concernant les perquisitions à la FI, une « utilisation de la justice et de la police nationale à des fins politiques par le pouvoir en place ». Selon ce syndicat, depuis la disparition des Renseignements généraux, l’exécutif a tendance à utiliser les perquisitions à des fins de renseignement. Cette première constatation ne devrait-elle pas déjà suffire pour alerter tout citoyen soucieux du respect des principes républicains et démocratiques ?

L’indépendance du parquet vis-à-vis du pouvoir exécutif n’est pas du tout garantie en France. La Cour européenne n’a cessé à plusieurs reprises –et récemment encore le 4 octobre 2018- de condamner la France pour méconnaissance du droit de l’Union, car en France,  l’autorité judiciaire est garantie par le président de la république c’est-à-dire par  celui-là même, l’exécutif, qui peut menacer son indépendance. Ajoutons à cela la situation déplorable de l’institution judicaire, faute de moyens, qui classe la France parmi les derniers en Europe pour l’état de la justice. C’est dans ce cadre qu’on doit inscrire les perquisitions déclenchées contre la France Insoumise. On dira qu’elles sont légales (ce qui reste à démontrer) mais sont-elles pour autant légitimes au regard de la protection des libertés et de l’exigence des Droits de l’homme ? Dire qu’elles ont été autorisées par un juge, le JLD, ne confère pas la légitimité quant aux principes fondamentaux de la  justice puisque le JLD n’est pas un vrai juge car il n’y a pas en la circonstance de  débat contradictoire. On aurait pu là ouvrir une information judiciaire qui donc aurait été menée par plusieurs juges indépendants.

Les magistrats du parquet sont des fonctionnaires qui dépendent de l’Etat, pour leur carrière par exemple. En outre, si en 1880 on a assisté à une volonté de mieux séparer le parquet de l’exécutif, ces dernières années on a vu un renforcement du parquet au détriment des juges du siège. Son pouvoir ne cesse de s’accroître, certains pouvoirs sont transférés au ministère public au détriment des magistrats du siège surtout pendant la phase préliminaire du procès. La tendance actuelle est de doter le  parquet de pouvoirs d’enquête, de plus en plus étendus, performants et efficaces. Si le parquet relève en partie de l’autorité judiciaire, il est aussi le représentant de l’Etat qui contrôle, nomme  et révoque. Ce pouvoir vertical est renforcé  par des puissances horizontales que sont les autorités administratives notamment  celle des Préfets.

On pourrait continuer mais n’est-ce pas suffisant pour justifier le soupçon d’intervention de l’Etat dans les perquisitions qui nous intéressent ? Cela dit, encore faudrait-il prouver qu’avec Macron, on a eu tendance à renforcer le pouvoir de l’exécutif sur le judiciaire. Venons-en, encore une fois, aux  faits.

Le 15 janvier 1018 le président Emmanuel Macron déclarait : « Le parquet doit continuer à mes yeux à appartenir à une chaîne  hiérarchique dont le sommet est une autorité qui porte cette responsabilité politique, l’assume, car c’est l’exécutif qui est dépositaire du mandat du peuple ». On ne peut être plus  clair avec cette « verticalité » assumée. Macron affirme de façon très nette que le parquet doit être sous l’autorité politique du pouvoir exécutif ! On est bien loin de Montesquieu et de sa théorie de la séparation des pouvoirs. Dans les mois qui suivirent, Macron n’a cessé de mettre en pratique ce contrôle vertical sur le parquet.

Ainsi, alors qu’il est de tradition que l’exécutif choisisse un procureur dans une liste présentée par le CSM, le président Macron a refusé les trois présentés par ce Conseil Supérieur de la Magistrature. Il y eut ensuite une réunion de travail avec des auditions à Matignon, et la ministre de la justice, Mme Bellouet, avait fait le choix d’un procureur. Macron a en quelque sorte évincé cette ministre, sans doute selon lui incapable de choisir la bonne personne. Le président,  assumant son autorité politique sur le parquet, a donc nommé son procureur de Paris, choisi hors de la liste présenté par le gouvernement  supervisé par le Premier ministre, celui –là même qui sera chargé du reste de conduire les perquisitions chez Benalla et chez Mélenchon. Concernant le premier, c’est à 20 heures qu’on se rend chez lui, une heure avant la limite autorisée pour les perquisitions. Mais Benalla a perdu  ses  clefs, il n’a sur lui que  ceux des Macron. Qu’à cela ne tienne, on revient le lendemain, à 9 H et pas à 7 H comme  ce sera le cas chez Mélenchon. Le coffre recherché contenant des armes a disparu. Comprenne qui pourra ! Un ami m’a affirmé que certains bruits courent selon lesquels on soupçonnait la présence d’un coffre avec armes et explosifs chez Mélenchon et dans les locaux de la France insoumise. J’ai eu du mal à le convaincre qu’il s’agissait d’une fakenews.

Cela dit, peut-on affirmer que ces perquisitions exceptionnelles contre la France insoumise ont été diligentées par l’exécutif ? La procureure générale de la Cour d’appel de  Paris, Mme Catherine Champrenault, a d’ailleurs assuré que le ministre de la justice n’avait pas été informé des perquisitions : « Nous ne faisons rien remonter avant que les faits ne se soient passés » Elle a assuré d’ailleurs que seuls les  documents qui intéressent les infractions que l’on recherche seront exploités et mis  dans la procédure. On veut bien la  croire mais quel sort est réservé aux autres documents comme tous les fichiers, les documents privés et politiques saisis sur tous les ordinateurs ? Qu’en feront les policiers sur les ordres de M. Castaner et de son second choisi par Macron car spécialisé lui dans le renseignement ? Il faut aussi rappeler que si Mme Champrenault a  raison sur un principe général, celui-ci souffre d’une exception. En effet, selon la circulaire de Mme Taubira du 31 janvier 2014 : « Le garde des sceaux doit être renseigné sur les procédures ayant un retentissement médiatique national ». Peut-on douter un seul instant que des perquisitions aussi spectaculaires dirigées contre des élus de la nation et trois partis politiques ne soient pas susceptibles d’avoir un retentissement médiatique national ? Elle commettrait donc une faute de ne pas informer la ministre de la  justice.  Comme l’a écrit le journaliste suisse, Roland Dotezac dans Polemia :        

 

« En toute hypothèse, les perquisitions ont bel et bien été anticipées par la Chancellerie car il s’agit d’une opération interrégionale qui n’a pu résulter que de décisions coordonnées d’en haut, entre des procureurs relevant de ressorts judiciaires distincts.

L’initiative d’une telle opération interrégionale inclut également Edouard Philippe dans la boucle, en sa qualité de ministre de l’intérieur par intérim, s’agissant des arbitrages relatifs à la mobilisation en force des fonctionnaires de police judiciaire et à leur impact budgétaire. On peut d’ailleurs se demander si Gérard Collomb n’aurait pas résisté au projet de telles  perquisitions illicites, ajoutant à son désir de quitter le ministère au plus vite »

Au terme de ces longs développements, on peut légitimement nourrir une intime conviction, compte tenu de l’extrême imbrication du judiciaire dans le politique, que les perquisitions chez Mélenchon et la France insoumise sont réellement de nature politique. C’est sur ce point que la presse aurait dû organiser un vrai débat, en invitant par exemple pas seulement leurs  « experts » habituels, mais des magistrats, des policiers, des théoriciens du droit, en respectant la diversité des points de vue. Je propose que Médiapart  organise un débat à ce sujet. Un problème essentiel demeure : la nature des perquisitions du parquet. La chose est d’autant plus grave que l’on avait soupçonné le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, d’avoir refusé (pour étouffer l’affaire Betencourt qui menaçait le chef de l’Etat et ses proches) l’ouverture d’une information judiciaire et avait décidé en 2010 d’ouvrir des enquêtes préliminaires. Cela doit nous alerter d’autant plus que le projet de loi sur la justice concocté par les Macroniens, prévoit, sous prétexte de renforcer l’efficacité des enquêtes préliminaires, d’étendre à l’ensemble des crimes certaines mesures jusqu’ici  applicables à la  seule criminalité organisée. Il y a un grand risque de pouvoir  toujours criminaliser des opposants politiques. Ce qui est une tendance grave dans la problématique du pouvoir politique dans le monde actuel. C’est d’ailleurs le sens qu’on pourrait donner aux perquisitions contre la France insoumise, ce qu’a laissé entendre Gérard Larcher. Le Brésil a ouvert la voie  en ce domaine. Dans Le Monde du 31/10/2018, Claire Gatinois, correspondante du journal à Sao Paulo, nous apprend que le juge Sergo Moro, à l’origine de l’opéation « lava jato » ayant conduit à l’emprisonnement de Lulla « cultive une admiration secrète pour le président élu oubliant le peu de respect des militaires vis-à-vis des institutions et son mépris des droits humains ». Edifiant ! Il s’agit donc bien d’une judiciarisation de la vie politique. On peut donc craindre en France, même  si ce n’est pas encore le cas, qu’un renforcement continu du pouvoir vertical  sur la  justice n’entraîne une prolifération de perquisitions  s’étendant sur tout le territoire, comme « un vol noir de corbeaux sur nos plaines » !

 

Un manque de vigilance citoyenne.

Si j’ai jugé utile d’insister sur tous ces faits, avec leur pesanteur indéniable, c’est qu’ils nous alertent quant au renforcement inquiétant du pouvoir politique sur la justice. Qu’y a-t-il là d’inquiétant ? Le système (au sens quasi structural du terme) néolibéral dominant la planète, outre les crises sociales, économiques et environnementales qu’il dissémine, provoque une crise grave de « l’être ensemble politique » Sans doute cette crise du politique s’exprime-t-elle de façon différente dans les nations selon leurs traditions anthropologiques, culturelles et politiques. Mais on peut repérer certaines logiques structurales insistantes. Ainsi, un peu partout on note, avec ce délitement du politique et la dé-symbolisation de l’être ensemble produite, un retour de forces pulsionnelles, souvent pré-politiques comme des  logiques de masses étudiées par Freud, des radicalisations religieuses et surtout l’éclosion de nationalismes, toujours mortifères en dernière instance.

Or, ce qu’il  y a d’aussi grave, c’est que l’on constate une modification de la problématique du pouvoir dans des pays démocratiques. Tout se passe comme si dans ce « nouveau monde », sociétés d’individus de plus en plus centrés sur eux-mêmes, il était difficile de fonder un lien collectif. D’où la nécessité d’établir des pouvoirs de plus en plus verticaux et « illibéraux » niant les limites traditionnelles représentés par la société civile, la presse, les parlements et la  justice. Si aux USA on a Trump, en Fance un Macron est fasciné par la personne du roi, par un pouvoir jupitérien. Si, selon une longue tradition en France, les rois avaient deux corps, notre petit roi Macron lui n’a qu’un seul corps et il se pourrait que lorsqu’on exerce le pouvoir  à ce niveau, avoir un seul corps soit plus  difficile  à gérer que  deux ! Macron veut montrer qu’il est proche du peuple et en conséquence il utilise son seul corps dans une relation tactile avec les Français. Ainsi a-t-on pu le voir mouillant sa chemise dans un  abrazo appuyé avec de jeunes noirs antillais torse nus, l’un deux, face aux caméras, brandissant triomphalement un doigt du déshonneur. (Je signale que je n’ai rien contre l’abrazo. Passionné de tango argentin j’avoue  que ma partenaire et moi nous nous entraînons torse nu. Mais n’y voyez là aucun débordement érotique mais une simple transmutation esthétique des corps).  Nous pouvons donc affirmer que d’une certaine manière, la démocratie est en danger et c’est dans ce contexte qu’il faut inscrire les perquisitions déclenchées contre Mélenchon et la France insoumise. C’est un indice qui aurait dû nous alerter.

Malheureusement, une bonne partie de la gauche hostile à Mélenchon avec l’aide d’une presse acquise à Macron et au néolibéralisme en a profité pour déclencher un véritable Mélenchon basching. Je suis pour ma part opposé au populisme de gauche tel qu’il est théorisé par Chantal Mouffe et qui rencontre des sympathies dans le parti de Mélenchon. Mais c’est un débat théorique et politique qui doit traverser la gauche pour la faire avancer. On peut reprocher à Mélenchon beaucoup de choses, son ego, sa conception du leader, son absence de critique claire du chavisme et en particulier de Maduro et autres choses encore, mais il était inadmissible qu’on le considère comme le danger le plus éminent du moment, un leader populiste prêt à prendre le pouvoir en France alors que le vrai danger est la politique néolibérale qui, en France et dans le monde, produit tant de souffrances. Comment ne pas entendre le bruit sourd de cette colère qui gronde partout en France, dans l’Hexagone comme dans l’Outre- Mer et qui risque de faire écho à la colère de Mélenchon. Le ruissellement supposé venir d’en haut n’ayant rien donné, il se pourrait que le  ruissellement des colères du peuple déboule sur des conclusions inédites.  Au lieu de percevoir Mélenchon et la France insoumise comme un moment –peut-être populiste- de recomposition d’une gauche effondrée, certains se disant de gauche ont préféré enfoncer Mélenchon en falsifiant le sens de deux de ses assertions ! « Ma personne est sacrée » et « la république c’est moi » que j’ai parfaitement comprises et que Mélenchon adressait à un magistrat et à des policiers sans aucun souci pédagogique car il était filmé et que hors contexte ses propos n’étaient pas  compréhensibles pour un public non averti.  Pour donner un exemple : il y de cela quelques années j’avais écrit un article Le chien  à  l’école. Je le répète : si des policiers s’étaient présentés dans ma classe avec un chien même sur l’ordre d’un Procureur de la république, je leur aurai interdit d’entrer dans ma classe sans mon autorisation en leur criant ; « ici, la  république c’est moi ! » Lorsque notre petit roi Macron en visite dans l’Aude s’adresse à des Français victimes des inondations en voulant moquer Mélenchon : « La république c’est vous ! » il prononce une stupidité. Car la république c’est lui en tant qu’il en est le président. Une masse de Français rassemblés ne forme pas la république. La république c’est un ensemble d’institutions et la communauté des  citoyens. On naît français mais on ne naît pas citoyen, on le devient. Il est étonnant que le président de la république manifeste une telle désinvolture vis-à-vis de l’institution républicaine. Comme si dans sa quête dialectique d’un pouvoir absolu ou jupitérien, il se plaçait au-dessus de la république, dans un lieu où, pour reprendre son expression « Les riches n’ont pas besoin de président » ! Décidément, « Jupiter aveugle ceux qu’il veut perdre ».

 Bref, en préférant donc se taire sur ces perquisitions exceptionnelles qui peuvent être le signe d’une démocratie française courant à sa perte, cette gauche anti-mélenchoniste a commis une grave faute. On dira que j’exagère, que la France n’est pas le Brésil, qu’elle connaît une longue tradition démocratique et républicaine et que, de surcroit, elle est le pays des droits de l’homme.

Précisons en un premier temps, comme l’a affirmé avec force Blandine Kriegel dans  Philosophie de la république, que la France n’est pas le pays des droits de l’homme. Ceux-ci, comme le montre la philosophe, sont le résultat d’une longue évolution dont la France n’est pas le principal théâtre, une évolution du droit qui vise à limiter le pouvoir et qui s’affirme dans une définition ou quête d’une république monarchique où certes la démocratie n’est pas encore reconnue. Il va falloir attendre Rousseau pour qui la démocratie est le meilleur mode de gouvernement pour une république. « La philosophie républicaine a toujours été minoritaire en France » affirme Blandine Kriegel. Elle va plus loin en expliquant comment depuis Louis XIV, une tradition s’instaure en France d’un Etat administratif ou détriment d’un Etat de justice. L’ancienne présidente du HCI a toujours été inquiète de l’état de la justice en France. Elle avait même proposé à Mitterrand un rapport sur la justice. Celui-ci avait accepté mais ce rapport a fini on ne sait dans quel tiroir de l’oubli de l’Elysée.

En deuxième lieu, toute l’histoire effective de la France contredit le récit national dominant et nous montre que la France n’a cessé de trahir les droits de l’homme. La première république qui abolit l’esclavage est très brève et est renversée par Napoléon qui rétablit l’esclavage. Il a fallu attendre un demi- siècle après pour que la deuxième république abolisse de nouveau l’esclavage. Or cette deuxième république est tout aussi éphémère et est renversée par Napoléon le petit. Il faudra attendre près de vingt ans après pour que la III° république s’instaure, laquelle se lance dans des conquêtes coloniales où l’homme fut massacré sur trois continents. Cette troisième république finira par confier les pleins pouvoirs à Pétain et l’écrasante majorité des magistrats (moins un) jugèrent fidélité au Maréchal. La quatrième république s’est perdu dans sa lutte contre les mouvements de libération nationale. La cinquième trouve sa solution dans l’affirmation d’un pouvoir vertical, une sorte de monarchie présidentielle, et crée une justice d’exception avec la Cour de  sûreté de l’Etat. On peut rétorquer que c’est de l’histoire ancienne, mais pour nous, Antillais, descendants de l’esclavage et de colonisation, c’est de l’histoire récente car nos camarades, quand nous étions étudiants, furent arrêtés, emprisonnés durant près d’un an uniquement pour leurs idées, par cette Cour de sûreté de l’Etat que Mitterrand a abolie. Loin de moi l’idée que la France se réduirait à cette histoire négative. La république a aboli à deux reprises l’esclavage et le modèle social français  est  le fruit de la longue lutte des travailleurs. Cette république- là, nous l’aimons de ce côté-ci de l’Atlantique. Mais nous avons à l’esprit ces mots prononcés par Rosanvallon lors de la dernière émission C politique : « L’Europe était le continent de l’invention de la démocratie mais çà et là aussi le continent d’expérimentation de ses pires perversions…Ne pensons pas que le mal est toujours derrière nous mais pensons aussi que le mal prend un visage nouveau »

Enfin pour conclure, c’est cette nouveauté que je veux analyser. Elle tourne autour de la notion d’exception.

Explicitons : on pense souvent qu’il existe un Etat français républicain s’exerçant à l’intérieur du territoire et un Etat extérieur, l’Etat colonial. Dans ses cours publiés, le célèbre professeur de philosophie, Michel Alexandre, commente l’anneau de Gygès, ce célèbre personnage de Platon possédant une bague le  rendant invisible. Et le professeur d’affirmer « L’anneau de Gygès, c’est la vie aux colonies ! ». Tout le problème est de savoir si cet anneau de Gygès n’est pas appliqué aujourd’hui à l’intérieur même du territoire. Car en vérité, c’est le même Etat français qui accomplit ces pratiques. Il faudrait approfondir ce qui reste de la « colonialité » du pouvoir de l’Etat en France. Or, l’actualité récente nous interpelle à ce sujet. J’ai été scandalisé par la quasi unanimité des applaudissements approuvant la sortie de Hollande, socialiste pourtant, affirmant qu’il fallait déchoir de la nationalité des gens, même nés français, pour des actes terroristes. (Voir mon article La Daechéance sur Médiapart). C’était introduire une exception dans la définition du citoyen français. Ensuite, la France est le rare pays d’Europe ayant établi des lois d’exception en réaction aux attaques terroristes. Cela a d’ailleurs inspiré Erdogan en Turquie. Durant cet état d’urgence ou d’exception, il y eu 5000 perquisitions avec pour résultat un peu moins d’une dizaine de suspects. Autrement dit, si on considère que dans une perquisition on a affaire non pas à des individus isolés mais des familles, on peut en déduire qu’au moins dix milles personnes ont été injustement humiliées et traumatisées par ces perquisitions exceptionnelles à partir de simples rumeurs ou dénonciations. Cela ne rappelle-t-il pas les pratiques policières sous Vichy ? Or, l’opinion en majorité a manifesté de l’indifférence à ce sujet. Normal, c’était  surtout des Arabes. Hier c’était des Juifs.

Aujourd’hui on applique à des partis d’opposition le même registre d’exception avec les perquisitions, or la majorité de la presse et une bonne partie de  l’opinion s’en prennent essentiellement à Mélenchon. N’est-ce pas un signe inquiétant ? Le nouveau mot d’ordre du gouvernement c’est l’efficacité. Le premier ministre déclare récemment que ce que les Français  attendent de l’Etat, c’est l’efficacité. La mise en avant, dans les affaires publiques, de l’efficacité est  la prévalence d’une raison instrumentale ou calculatrice au détriment de la rationalité éthico-juridique c’est-à-dire aux droits de l’homme et du citoyen et aux valeurs fondatrices de la république. Qu’est-ce  qu’une école efficace pour Blanquer ? Celle qui se veut une entreprise. Et la justice pour Macron ? Développer le  pouvoir du parquet. Et la police ? Il faudrait demander à Castaner. Mais une cadre de la police avait déjà donné la réponse. Dans un débat télévisé, Céline Berthon, représentante du syndicat des commissaires de police affirmait « les droits de l’homme, c’est bien joli, Jacques Toubon, c’est bien joli mais…efficacité d’abord » ! Tout est dit.

On a donc raison, du moins me semble-t-il, de nourrir des inquiétudes quant au risque d’une détérioration de la démocratie et de la république en France. Le monde nous donne le spectacle de pouvoirs autoritaires voire fascistes qui se mettent en place non à partir de coups d’Etat mais par les élections et qui font tout pour instrumentaliser la justice. Trump fait tout pour avoir des juges à sa dévotion. Quand on connaît la tradition française de la monarchie présidentielle et la subordination d’une partie de la justice au pouvoir exécutif, on devrait redoubler d’attention. J’apprends en terminant cet article qu’une enquête toute récente montre que 41% des Français revendiquent un pouvoir fort. Score qu’atteignait Bolsarano au Brésil un mois avant les élections. Si j’ajoute  à cela le fait que des gens qui se déclarent démocrates ou de gauche ne soient pas choqués par la nature même des perquisitions ayant frappé la Franc insoumise, qui refusent de voir la nature de la chose pour se concentrer sur l’écume des choses, on a bien là comme un impensé selon lequel le pouvoir doit toujours être celui dont la force peut être au-dessus de la justice. C’est ce que le philosophe nazi Carl Schmitt   aimait répéter : « le souverain est celui qui décide de l’exception ». Dès lors, tout est possible donc dans ce monde inquiétant où tous les clignotants sont au rouge et cela exige de notre part une plus grande vigilance citoyenne.

Jacky Dahomay.

 

 

 

 

 

 

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