Lettre ouverte au Ministre Victorin Lurel à propos de la responsabilité

Monsieur le Ministre,Mon cher Lurel,Quelle mouche t’a piqué, de déclarer ainsi à la télévision hier soir, que nous qui luttons contre l’épandage aérien étions mus par une éthique de la conviction alors que toi, ministre, tu obéissais à une éthique de la responsabilité.

Monsieur le Ministre,

Mon cher Lurel,

Quelle mouche t’a piqué, de déclarer ainsi à la télévision hier soir, que nous qui luttons contre l’épandage aérien étions mus par une éthique de la conviction alors que toi, ministre, tu obéissais à une éthique de la responsabilité. En faisant ainsi référence à une distinction philosophique  célèbre faite par le sociologue allemand Max Weber, sans doute as-tu voulu élever le débat en introduisant, pour les téléspectateurs donc pour l’opinion publique, une dimension philosophique. En tant qu’ancien professeur de philosophie, je ne peux que t’approuver.

Malheureusement, en allant faire des courses ce matin, j’ai été assailli par des gens sachant que je suis l’un des porte-parole de ceux qui condamnent l’épandage aérien. (Tel est l’inconvénient d’être médiatisé, mais j’assume !). Nombreux étaient ceux qui m’apportaient leur soutien en me disant qu’ils étaient comme moi pour l’éthique de la conviction qui condamne l’épandage aérien. D’autres, parents d’anciens élèves, me demandaient de leur expliciter la différence entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Un modeste planteur de banane m’a même agressé verbalement en précisant qu’il  était pour l’éthique de la responsabilité, entendant par ces mots la défense de ses intérêts strictement personnels. Un cultivateur que j’ai connu à l’époque où je militais avec l’UTA et l’UPG m’a demandé si notre opposition relevait d’une différence de méthode dans la lutte contre les tiques (lé tik en créole) des bœufs, c’est-à-dire concernant les procédés de détiquetage de ces braves animaux. Un militant du LKP, qui ne m’aime pas beaucoup, m’a tout de même affirmé qu’il va proposer qu’au sein de son organisation soit discutée cette nouvelle donne que tu introduis dans le débat politique : la différence entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Je dois t’avouer, mon cher Toto, que je suis rentré chez moi fort décontenancé et c’est ainsi que j’ai décidé de t’écrire cette lettre car je suis persuadé qu’après ton intervention télévisée, les Guadeloupéens risquent d’être divisés en deux catégories : ceux qui sont pour l’éthique de la conviction et ceux qui sont pour l’éthique de la responsabilité sans que l’on puisse prédire ce que cela va donner aux prochaines élections. Tu es ministre donc homme d’Etat et ta parole à la télévision a du poids. Quand donc tu opposes partisans de l’éthique de la conviction à ceux de l’éthique de la responsabilité, nos concitoyens risquent – selon des procédés de poétisation créolisante toujours surprenants – de reprendre ces notions dans tous les sens et telle sera ta responsabilité.

A ta décharge, je reste persuadé que tu as sans doute voulu poser un problème philosophique sérieux concernant des postures morales dans l’action publique. En effet, pour Max Weber, l’éthique de la conviction caractérise ceux qui expriment des convictions éthiques fortes sans se préoccuper des conséquences comme le chrétien, par exemple, qui fait son devoir et concernant le résultat de l’action, s’en remet à Dieu. Il est clair que la rationalité politique exige que doivent être pensées toutes les conséquences d’une position éthique ou morale dans l’espace public. Au fond, c’est un problème philosophique classique posé par la  Révolution française : si la vertu prétend diriger le cours du monde il y a risque de catastrophe politique comme ce fut le cas sous la Terreur avec Robespierre. La réponse fut proposée par Kant : c’est le droit qui doit faire la liaison entre morale et politique en introduisant une limite à l’action politique. Les républicains français plus tard ont créé les Tribunaux administratifs pour introduire une limite dans l’action de l’Etat. Si donc tu as raison, à savoir que ceux qui comme nous, associations qui  condamnons fermement la pratique de l’épandage aérien, n’obéissent qu’à une éthique de la conviction, ton argumentation est très pertinente car il appartient aux responsables politiques de prendre en compte toutes les conséquences d’une prise de position éthique concernant l’intérêt public. Malheureusement pour toi, cher ministre, tu te  trompes lourdement car, malgré la grande culture que tu manifestes,  tu « oublies » plusieurs choses.

Premièrement, la préoccupation première de Max Weber est celui de la rationalité du capitalisme. Comment éliminer voire diminuer l’irrationalité que comporte le capitalisme. La position de Weber est d’autant plus complexe qu’il attribue à certaines formes d’éthique de la conviction, celles de l’éthique protestante par exemple, une certaine efficacité dans le développement du capitalisme. Max Weber est mort en 1920. Mais, Foucault l’a montré, à sa suite les weberiens sont préoccupés surtout de la défense de la rationalité capitaliste. Une des tendances de ce courant va donner naissance à l’ordolibéralisme ancêtre du néolibéralisme. Tout cela ne remet pas en cause totalement la pensée de Weber mais la  distinction qu’il fait  entre les deux éthiques, celles de la conviction et celle de la responsabilité, doit être prise de façon plus nuancée. Ce n’est pas une vérité d’école. Il y a donc une certaine légèreté de ta part d’agiter ces notions weberiennes comme de petits drapeaux, dans une émission télévisée.

Deuxièmement, tu « oublies » que deux crises fondamentales vont modifier l’évolution de l’histoire et celle du capitalisme, nous obligeant à penser à nouveaux frais le problème de l’éthique et de la politique : la crise aboutissant à la seconde guerre mondiale d’un côté, la révolution technologique accompagnant la naissance du néolibéralisme de l’autre. De là naissent des préoccupations éthico-philosophiques nouvelles, celle par exemple d’Hannah Arendt avec sa méditation sur l’expérience nazie et sa théorie de la  « banalité du mal » – on vient d’en faire un très beau film que je conseille de voir – et plus tard celle de Hans Jonas avec son « principe de responsabilité » (1979) pour répondre aux problèmes écologiques et éthiques que pose la révolution technologique et scientifique de la deuxième moitié du XXe siècle. Pour Jonas, les éthiques traditionnelles sont mortes. Il faut proposer une éthique de la civilisation technologique. Il faut en réalité prendre en compte les effets de notre agir à long terme. C’est l’anticipation de la menace qui peut servir de boussole et c’est par le détour du mal que l’on peut atteindre l’idée du bien. Ainsi, mon cher Lurel, il n’est pas juste de ta part de nous accuser de faire régner une « sinistrose » comme tu dis, concernant la tragédie de la chlordécone. Au contraire, nous devons penser ce mal fait à  nos pays afin que cela ne se reproduise plus. Il est aussi inadmissible comme tu l’as fait hier soir d’accuser uniquement les fabricants ou vendeurs de ce produit alors que les responsables sont aussi de façon incontestable les lobbies des planteurs représentés par le riche Eric De Lucy (ton pote apparemment) et l’Etat à l’époque, en particulier le ministre Soissons. En réalité, ils sont les vrais responsables de la catastrophe écologique produite. Pourquoi te tais-tu à ce sujet ? Jonas nous invite à prendre conscience de la vulnérabilité de la vie, aussi bien chez les humains que chez les êtres naturels. En réalité, Jonas essaie de penser une bonne biopolitique. Même si je ne partage pas tous ses présupposés philosophiques, nous sommes, nous qui luttons contre l’épandage aérien, proches de telles préoccupations et notre éthique serait plus proche du principe de responsabilité de Jonas que de l’éthique de la conviction dont tu parles en t’inspirant de Weber pour nous dénigrer. Mais encore une fois, à ta décharge, je pense que ces oublis de la complexité du problème par toi ne sont pas un oubli volontaire mais s’apparentent plutôt à ce que Freud appelle le refoulement, de nature essentiellement inconsciente. Tout le problème est de savoir ce que tu cherches à refouler, inconsciemment ou non.

Ce que tu cherches à masquer, c’est que c’est nous qui sommes réellement dans le principe de responsabilité. Je m’explique : premièrement, notre éthique, celle du Collectif Vigilance Citoyenne et des autres associations qui combattent avec nous contre l’épandage aérien, n’est pas du tout une éthique de la conviction (au sens webérien du terme). En effet, dans notre Collectif, les adhérents ont des convictions intimes (religieuses, métaphysiques, philosophiques et politiques) diverses et parce que toutes ces éthiques ne peuvent être unifiées, l’éthique –si on veut conserver ce terme –  qui nous anime est une morale publique. Ce n’est pas la même chose. Cette morale vise le bien public et ne s’appuie donc pas sur on ne sait quelle ontologie de nature religieuse ou métaphysique. C’est une éthique issue de la confrontation des points de vue et des pratiques. C’est donc tout le contraire d’une éthique de la conviction au sens webérien du terme. Cela, tu le sais bien. Deuxièmement, ce qui nous commande, c’est effectivement le principe de responsabilité, car nous prévoyons les effets à long terme, nous ne voulons pas que des logiques productivistes nécessitant l’usage de produits chimiques nocifs, fassent passer des intérêts économiques particuliers avant les intérêts fondamentaux de la vie et de l’homme. Les « hommes économiques » dont tu fais partie ne s’intéressent pas au long  terme. Telle est  leur irresponsabilité. En une sorte de retournement dialectique donc, c’est nous qui sommes animés par un principe de responsabilité quand d’autres que tu soutiens sont agis surtout par le court terme, la  défense de leurs intérêts économiques immédiats. Mais plus grave, le  gouvernement socialiste actuel de la France est régi par une sorte d’éthique de la conviction, conviction selon laquelle c’est le marché qui doit réguler la  société. Telle est leur religion non avouée. En ce sens, ils sont  incapables de sortir  du système  dominant, incapables de proposer véritablement une autre  politique pour l’Europe. Les  élites socialistes pour la plupart sortent du même moule  que les élites de droite. Voilà pourquoi le gouvernement actuel que tu représentes est encore sous l’influence des lobbies de l’agriculture et des pesticides. Où est la différence fondamentale  avec le sarkozysme ? Cela produit un découragement et une dépolitisation des masses lourdes de dangers. En réalité,  le changement, en ce qui vous concerne, n’est guère pour maintenant !

Mais laissons tomber ces préoccupations philosophico-politiques, toutes importantes qu’elles soient, et venons-en à tes responsabilités réelles dans le dossier de l’épandage aérien. Tu es un bon communiquant, il faut le reconnaître et tu as une culture que n’ont pas bien de nos représentants politiques y compris dans l’Hexagone.  Mais  c’est concernant le  problème de l’épandage aérien que tu as été mal à l’aise, évitant de regarder la caméra en face surtout quand le journaliste t’a posé des questions dont il faut honnêtement reconnaître qu’elles étaient embarrassantes. Et là, tu as oublié volontairement de rappeler certaines choses. L’ancien préfet, paraît-il, était contre l’épandage aérien. C’est toi qui lui as donné l’ordre d’autoriser cette dérogation, je t’ai entendu l’affirmer sur les ondes. Or cette dérogation autorisait l’utilisation de produits réputés nocifs et le tribunal  administratif de Basse-Terre, faisant jouer le principe de précaution,  a ordonné l’arrêt de cet épandage. Pourquoi nous, nous savions que ces produits étaient dangereux et pas toi, ministre des Outre-mer ? C’est de l’irresponsabilité de ta part, il  faut le  reconnaître si tu es honnête. Ta réaction fut brutale : tu nous as accusés et aussi le Tribunal administratif ce qui ne  relève pas du tout de la responsabilité républicaine d’un ministre. Tout représentant  de l’Etat doit respecter le pouvoir judiciaire. Tu as mis tes plus proches collaborateurs dans l’embarras. Plus grave : alors que la dérogation préfectorale n’autorisait le banol que comme adjuvant, les planteurs en Martinique et en Guadeloupe ont utilisé le banol seul, contre les propres règles que tu avais édictées. Cela relève du pénal. Pourquoi ton éthique de la responsabilité ne te pousse pas à faire un procès à ces planteurs pour mise en danger de la vie d’autrui ? Pourquoi attends-tu que ce soit nous qui le fassions ? Où est ton sens de la responsabilité ?

Tu as déclaré hier soir à la télévision : « Si on nous dit que c’est toxique, on arrête tout de suite ! ». Tu peux arrêter tout de suite car si l’Europe interdit l’épandage aérien c’est bien à cause de sa toxicité. L’épandage aérien de pesticides est nocif, cela n’est plus à démontrer. Les lobbies de l’agriculture et des pesticides ont obtenu certaines dérogations, limitées dans le temps. Or, le ministre de l’agriculture et toi donnez autorisation pour un an, sans doute renouvelable. Ce n’est plus une dérogation exceptionnelle mais un droit à la pollution permanente dans nos îles de taille réduite, avec tous les effets catastrophiques que cela entraîne. Tu déclares que l’on va utiliser une « bouillie avec le banol ». Oublies-tu que le banol est classé par Total fluides comme produit dangereux pour la santé et ne doit surtout pas être inhalé. Comment peut-on répandre ce produit par voie aérienne ? C’est tout à fait irresponsable de ta part. Tu t’exprimes comme si c’était nous qui devions faire la preuve de la  toxicité des produits. Tu « oublies » que du point de vue de la loi, ce sont les planteurs et les autorités préfectorales qui doivent donner la preuve, selon le  principe de  précaution, que ces produits sont non toxiques. Je te rappelle les termes de la déclaration de Rio de 1992 : « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement ». Tu affirmes, je te cite : « Nous attendons le rapport de l’Anses qui n’est pas arrivé. Principe de précaution oui, mais principe de réalité aussi » ! Penses-tu de ce fait remettre en cause le principe de précaution tel qu’il est  défini par la loi ? A aucun moment la loi ne limite le principe de précaution par on ne sait quel principe de réalité qui pourrait la contredire. Si donc l’Anses déclare un produit comme  toxique, feras-tu jouer le principe de réalité ? Dois-je te signaler que Générations futures dénonce le fait qu’un produit déclaré toxique par l’Anses a été malgré tout autorisé par le ministre de l’agriculture Le Fol ? Est-ce le principe de réalité dont tu parles ? Etrange pour des socialistes ! D’ailleurs mon cher Toto tu te contredis : tu affirmes qu’il faut s’orienter vers une agriculture utilisant le moins de produits phytosanitaires. Pourquoi, sinon parce qu’ils sont nocifs pour la santé et l’environnement ?

Enfin, Monsieur le ministre, le  principe de précaution commande de voir à  long terme, ce que n’ont  fait ni  toi, ni les élus en majorité ni l’Etat. Il y a longtemps que la question d’une agriculture agro-écologique est posée. C’est parce  qu’il y a des citoyens comme nous qui menons le combat contre l’épandage aérien que cette question devient éminemment à l’ordre du jour. Il  faut le reconnaître et  telle est notre responsabilité de citoyens  de la Guadeloupe, notre pays qui souffre de nombreux maux de toute nature, mais une Guadeloupe qui souffre aussi dans sa chair c’est-à-dire dans sa dimension physique ou naturelle, une Guadeloupe où les rivières ne sont plus souriantes avec les ouassous qui nous regardent de façon circonspecte, où ne volent plus les papillons de notre enfance et où, chose ahurissante, mêmes les crabes de terre, dans le Sud Basse-Terre, marchent de façon bigidi et ils  vont être interdits à la consommation par Pierrot notre préfète (je dis Pierrot et non Marcelle  car une amie m’a fait remarquer que « Marcelle  la  préfète » avait une connotation machiste alors que pour moi cette expression avait une intonation un petit peu affective- j’insiste sur un petit peu pour qu’il n’y ait aucune confusion possible.) Bref, cher Lurel, la question peut être facilement réglée car si la loi autorise des dérogations à condition que la preuve soit donnée qu’aucune autre solution n’est possible, la journaliste Josianne Champion vient de déclarer aujourd’hui, sur les ondes, que le CIRAD a prouvé que l’effeuillage est tout à fait possible comme solution dans  la lutte contre la cercosporiose des bananiers ce qui ouvrirait des emplois dans la banane. Que puis-je te dire  encore ? Platon déclarait  que quand la  république se meurt dans la  cité, elle survit dans  le cœur de certains, sans  doute minoritaires. Nous sommes de ceux-là. Telle est notre conviction profonde qui engage notre responsabilité dans l’action collective. En conséquence, cher ministre,  nous ne  céderons pas  sur ce  dossier qui concerne l’intérêt supérieur de la Guadeloupe. Que cela soit clair. Nous n’attendrons pas les trois ans que tu proposes.   C’est toi qui dois prendre en compte cet intérêt  supérieur. Je ne parle  pas que pour moi, ayant atteint un âge où   l’évolution inéluctable de la vie me  commande de me  retirer. Il y a  avec nous de plus jeunes, extrêmement compétents, qui sauront continuer la lutte avec efficacité.  Quitte à faire des manifestations répétées ou régulières comme ces  mères de la Plaza de Mayo à Buenos Aires. Que chacun, cher ministre, prenne donc toutes  ses responsabilités !          

Jacky Dahomay

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