Corruption et politique: entre serpents, gazelles et colombes

Etrange, cette insistance dans les médias du débat autour de la corruption et de la moralisation de la politique et que Le Monde a en quelque sorte amplifiée avec l’affaire Ferrand. Le rapport morale/politique est en réalité un problème ancien et Kant au XVIIIe siècle avait tenté de le synthétiser dans son Projet de paix perpétuelle.

Etrange, cette insistance dans les médias du débat autour de la corruption et de la moralisation de la politique et que Le Monde a en quelque sorte amplifiée avec l’affaire Ferrand. Le rapport morale/politique est en réalité un problème ancien et Kant au XVIIIe siècle avait tenté de le synthétiser dans son Projet de paix perpétuelle. Qu’y aurait-il donc de nouveau sous le soleil ? Que la politique soit rigoureusement distincte de la morale, qui pourrait le nier ? Citons Kant : « La Politique dit : Ayez la prudence du serpent ; la Morale y ajoute cette restriction : et la simplicité (la sincérité) de la colombe. Si ces deux maximes ne peuvent entrer dans un même précepte, la politique sera réellement en opposition avec la morale ».

Mais, pour Kant, il y a une solution : c’est le Droit qui peut allier politique et morale. C’est ce qu’a parfaitement compris François Bayrou, Ministre de la justice. Si sa condition de ralliement au Mouvement d’Emmanuel Macron était l’exigence d’une « moralisation » de la vie politique, pourtant, dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, sa position a évolué. Certains affirment qu’il a relu entre temps le Projet de paix perpétuelle de Kant mais nous n’avons pas pu vérifier une telle affirmation. Le Ministre d’Etat a bien saisi que la morale, relevant d’une conscience privée, même pourvue de la simplicité et de la sincérité de la colombe, risquait en politique de se perdre dans la dialectique sournoise de ce qu’un Mélenchon aurait nommé « une pudeur de gazelle » ou, plus grave, dans une sorte de chasse aux sorcières, toujours possible en ces nouveaux temps obscurs, ces temps qui selon certains seraient celui de la « post politique ». (cf. Mathieu Laine, Post politique, Ed. JC. Lates).

Si on doit abandonner l’expression de « moralisation de la politique », c’est que celle-ci peut être le signe d’une tyrannie de la transparence. En voulant sonder les cœurs et les âmes des élus pour moraliser la vie politique, la pulsion de transparence qui anime une bonne partie de l’opinion renforcée par les médias peut, en un retournement dialectique inévitable, sombrer dans une sorte de mécanisme de la terreur. Parce que, d’une part, les consciences morales individuelles, peuvent se perdre dans nos sociétés si « composites » (pour reprendre une formule d’Edouard Glissant), dans une infinité ombrageuse. D’autre part, surtout dans les monothéismes, la conscience morale individuelle vise un Bien absolu ce qui est contraire avec l’éthique politique démocratique qui se résout à ne viser que le Juste. Tout cela peut conduire à une exigence infinie de transparence qui ne pourra jamais être comblée et qui nécessairement s’inscrira, comme nous l’avons dit, dans le registre de la tyrannie.

Tel est le danger d’une politique de la vertu. Si donc la colombe veut diriger directement la politique, elle risque d’être plus dangereuse que le serpent, même sous le regard pudique de la gazelle. Or, les médias donnent l’impression d’avoir alimenté cette obsession de la transparence. Pourquoi ? C’est comme s’ils avaient voulu, durant cette longue période électorale, faire de la vie politique un spectacle, comme celui qu’on donnait au peuple dans les arènes antiques, le plongeant dans un bain de jouissance et on ne sait trop pour quelle catharsis. L’insistance donc du débat autour de la corruption et de la moralisation de la politique est un spectacle qui vise à combler un vide : celui produit par la perte du sens du politique. Comme l’écrit Régis Debray dans Allons aux faits, « La politique nous cache le politique, comme les joies de la baignade le cycle des marées ».

On pourrait nous objecter que cette demande de moralisation de la politique, même maladroite dans son expression, exprime un besoin légitime de probité et de clarification de la vie politique. Elle serait aussi une exigence de radicalisation de la démocratie, pour parler comme Dominique Rousseau, accompagnant une crise de la représentation. Tout cela est vrai mais ce qui nous semble plus fondamental c’est que la crise de la politique peut cacher une crise encore plus grave, celle du politique, produite par sa corruption néolibérale. Expliquons-nous.

Qu’est-ce que le politique ?

Nous ne pouvons, dans le cadre restreint de cette contribution, définir amplement ce qu’est le politique. Pour faire au plus simple, disons que le politique est ce qui définit un lien entre une communauté d’hommes donc fonde une identité politique ne se réduisant pas à une identité culturelle. L’homme est un animal politique disait Aristote. Peut-on dire que l’animal est un homme politique ? Nous pouvons en douter. Mais on pourrait dire que l’animal est un homme non politique ou l’homme qui se prend pour un loup. C’est que l’existence politique est le propre de l’homme. On peut bien admettre que serpents, gazelles, colombes, ont une vie de groupe. Mais ce n’est pas une vie politique. Certains caractères de groupe qu’on constate chez les animaux peuvent se retrouver chez l’homme. C’est vrai mais ce ne sont pas des logiques de groupes politiques. Ou encore affirmer que la religion comme son nom l’indique est toujours ce qui en premier a relié les hommes. C’est vrai là aussi mais ce n’est toujours pas du politique au sens strict. Enfin, toutes les dynamiques de groupes ou de masses étudiées entre autres par Freud, ne relèvent pas du lien politique, du moins dans ce qu’on pourrait appeler son essence ou quiddité. Selon nous, il y a bien du pulsionnel et du libidinal dans les dynamiques de groupes, présents dans le lien politique, tout comme le religieux et certains aspects psychologiques. Mais il s’agit là selon nous de liens pré-politiques toujours présents dans le politique mais qui ne définissent pas sa quiddité. Comme l’affirmait notre ami le psychanalyste Jacques André dans un article paru dans Libération : « l’inconscient n’est pas politique ». Nous nous séparons donc sur ce point des analyses de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau pour qui le lien politique serait de nature essentiellement libidinale.

Nous pensons que le lien politique est une construction rationnelle et non l’expression directe des affects. Ces derniers, toujours présents dans le lien social, sont transcendés sans cesse dans le politique en raison même de sa rationalité. Que des sentiments, bons ou mauvais, accompagnent le politique ne signifient pas que le sentiment, même bon, puisse fonder le politique. Mais une bonne politique peut développer de bons sentiments chez les citoyens. C’est la tâche de l’instruction publique. Le lien social se fait politique quand se constitue un espace public de rationalité dans lequel les conflits en tous genres se politisent dans leurs antagonismes. Pas de politique donc sans cette publicité. Quel est son fondement ? Le droit et la loi dans son isonomie. Première forme d’égalité fondant une justice. C’est aussi une théorie de l’Etat et de la souveraineté. Contrairement aux chefferies traditionnelles, le pouvoir s’exerce par des lois instituées par les hommes. Le politique est donc la construction d’un espace public rationnel dans lequel, d’une part, les différentes identités religieuses ou ethnoculturelles peuvent cohabiter, d’autre part où les luttes politiques et sociales peuvent prendre sens. Il y a là la possibilité de former un cadre symbolique d’identité collective politique, dans des sociétés de plus en plus créolisées, qui ne se résumerait ni à une identité communautariste ni à cette fausse identité républicaine française pervertie par le nationalisme et l’impérialisme. Si le politique définit le cadre, la politique est le lieu des pratiques et des idéologies. A cet égard, si la lutte de classes peut être au centre de luttes politiques elle ne peut fonder le politique. Nous avançons l’hypothèse –qui reste à vérifier– que c’est ce sur quoi bute Marx dans les analyses qu’il développe dans Le coup d’Etat de Louis Bonaparte.

Mais, comme dans la dialectique hégélienne, la vérité du politique se développe au cours de l’histoire. A chaque époque historique, elle a dû se séparer de ce qui n’est pas elle : abandon du naturalisme antique, du théologico-politique médiéval, affirmation avec les Temps Modernes, de l’homme comme sujet de son histoire etc. Le politique devient ainsi une affaire d’hommes quand le fondement descend du ciel pour résider sur la terre des hommes. Premier fondement de la laïcité. Ensuite, face à l’Etat, la société se fait civile et, dans sa dynamique, aboutit à l’affirmation des droits politiques et de la démocratie. Après les droits politiques furent prononcés des droits sociaux. Dire que le politique est une affaire d’hommes c’est reconnaître que la réalité humaine n’est pas enfermée dans une nature définitive, fût-elle économique ou sociale, mais que l’agir humain est toujours arrachement à une réalité donnée. Grâce au droit, la politique peut relever du devoir être, d’où sa dimension éthique qui est le signe de notre éminente liberté. C’est par cette liberté que l’homme vaut, ce qui requiert des droits humains fondamentaux pour donner sens au politique. Nul besoin de Dieu. Mais cela nécessite l’effort constant et toujours renouvelé de maintenir la souveraineté du peuple dans le cadre symbolique du politique.

En fondant l’Etat sur le droit, le politique renvoie non à une transcendance divine ou naturelle mais à une exigence d’humanité au fondement du contrat social qui est de nature publique et non privée comme dans les régimes féodaux anciens. Les intuitions morales de base de la société ne renvoient pas à un universel donné à priori mais se confrontent rationnellement dans un espace public, celui d’une société qui se fait civile, dans une sorte de processus d’universalisation pouvant fonder une morale ou une vertu civique ou publique. On laisse la nation organique pour la nation contrat à l’inverse de tout nationalisme et aussi de tout populisme.

Emmanuel Macron ou l’illusion du consensus.

Il est donc essentiel, pour toutes ces raisons de ne pas laisser la politique s’enfermer totalement dans le registre de l’être en oubliant celui du devoir-être. Or, c’est ce qui produit actuellement, surtout depuis le triomphe de l’idéologie du consensus dont parle Chantal Mouffe à juste titre même si nous ne partageons pas sa conception schmittienne du politique comme fondé sur l’opposition ami/ennemi (conception au fond théologique chez Schmitt) ce qui donne la prévalence aux affects sur la raison publique. Et puisqu’on parle de corruption on pourrait se demander pourquoi les populismes d’Amérique Latine et de la Caraïbe comme celle du Père Jean-Bertrand Aristide, finissent souvent dans la corruption. La réduction populiste du « peuple » est une négation de la richesse et de la diversité de la société civile, une incapacité à penser les contradictions entre « amis ». Ceux qui, comme nous, refusent de se soumettre à la logique néolibérale, devraient y réflchir.

« Pas de juridisme ; pas de grandes valeurs » proclamait Valls quand il était premier ministre excluant ainsi l’éthique en politique. Mais ce qui aussi est nouveau depuis les années 80, c’est qu’avec la domination de l’idéologie néolibérale, on nous demande d’accepter comme une sorte de logique de l’être inéluctable, un type de rationalité politico-économique (TINA), comme si l’agir humain devrait renoncer à la liberté donc au politique. C’est devenu une évidence pour une grande majorité de journalistes. Dans une tribune, le journaliste du Monde, Leparmentier nous invite clairement à consentir à cette logique sinon, en refusant le réel affirme-t-il, la politique va tuer la politique et l’économie risque de se venger. Ce qu’il ne voit pas, c’est que l’économie a déjà tué le politique ce qui produit une dé-symbolisation entretenant la corruption, un « confusionisme » généralisé dans la politique quand l’action politique est pensée sur le modèle entrepreneurial, quand le contrat social est assimilé à un contrat privé, les droits sociaux perdant ainsi leur dignité transcendantale inscrite dans les droits de l’homme. L’article 1 de la loi travail le précise : les droits humains peuvent être limités par la bonne marche de l’entreprise. C’est écrit noir sur blanc ! Dans une inversion des normes insultant le principe républicain, le contrat privé, celui exécuté dans l’entreprise, va prévaloir sur le droit du travail, relevant de la loi publique donc du contrat social. De même, l’école pensée comme une entreprise, donnera aux chefs d’établissement le pouvoir de recruter des enseignants. Est-ce une forme de néo-féodalisme ?

En clair, le débat actuel ultra médiatisé sur la moralisation de la vie politique, tel qu’il est posé, a pour fonction précise d’éluder le vrai débat politique que soulève le succès d’Emmanuel Macron au sujet des politiques droitières néolibérales. Or, la politique est surtout la confrontation d’options idéologiques contradictoires au sujet du devenir de la mondialisation. Au contraire, certains articles parus dans Le Monde vise à nous faire croire que la problématique sur ce sujet se réduit aux oppositions du clos et de l’ouvert, du progressisme et du conservatisme, du passé et de l’avenir. Le débat autour de la corruption (condamnable bien sûr) de responsables politiques risque de masquer une corruption plus fondamentale : celle du politique par l’économique c’est-à-dire celle de la puissance hautement corrosive de la logique néolibérale produite sur le politique comme cet air marin venu de l’océan obscur qui érode les plus durs poteaux de fer.

Le problème fondamental qui se pose est que certains, comme Mathieu Laine (ami d’Emmanuel Macron. Il a déclaré que c’est lui qui l’a conseillé de rentrer en politique) pensent que nous sommes dans une nouvelle étape historique, celle de la fin du politique ou du post politique. S’il y a une philosophie de Macron –bien éloignée de celle de Ricoeur– c’est là qu’il faut chercher. Le triomphe de Macron est celle d’une ligne néo-libérale débarrassée des obsessions identitaires droitières du passé. Il faut applaudir à l’affaiblissement de l’Etat et tout centrer sur l’individu et sur sa liberté d’entreprendre comme si l’individu ne construisait pas sa subjectivité dans des conditions sociales déterminées. La rationalité économique, qui est de nature essentiellement instrumentale est confondue avec la rationalité politique qui porte une exigence éthique. D’où la corruption. Il faut déclare Laine, un post politique joyeux. C’est dans cette joyeuseté que s’est engouffré Emmanuel Macron. Il a su capter l’angoisse de nombreux citoyens, laquelle est l’effet du délitement du politique, en exaltant un avenir radieux, fait de progrès et de jeunesse. C’est la grande mystification de ces temps obscurs. C’est oublier ce que disait Freud dans ses derniers écrits : « On eût dit que le progrès a noué un pacte avec le diable ». Car quand le lien social politique, dans sa dimension symbolique, se défait, les liens pré-politiques refont surface de même que la pulsion de mort. Le spectacle de ces problématiques au fond mortifères (dont Daech n’est qu’un exemple) va s’étendre avec ce déploiement du néolibéralisme à l’échelle mondiale engendrant un grave malaise dans la civilisation. Car comment produire du lien véritablement politique avec de telles individualités éclatées ? Peuvent-elles être celles d’authentiques « citoyens-sujets » pour parler comme Etienne Balibar ? C’est à reculons dit Régis Debray qu’on avance vers l’avenir. Et ajoutons que les problématiques post-politiques néolibérales peuvent masquer l’ancien. Allons-nous donc vers un nouveau Moyen-Age ?

Une autre vie est possible.

En conclusion, s’il ne peut exister de politique de la morale, la politique ne doit pas pour cela se séparer d’exigence éthique. L’homme politique qui maintient cette exigence est ce que Kant appelle : le politique moral, celui qui bien qu’il ne puisse prendre « l’honnêteté comme meilleure politique » admet comme principe que « l’honnêteté vaut mieux que toute politique, elle en est même la condition essentielle ». Celui-ci dit Kant « ne cède pas à Jupiter, ce dieu de la puissance ». Jupiter précise-t-il est le dieu du Moraliste politique, « qui accommode la morale aux intérêts de l’homme d’Etat » celui qui prend prétexte d’une morale antifasciste pour nous inviter à voter Macron au deuxième tour mais qui a souhaité au premier tour que Marine Le Pen soit devant Mélenchon. Si vraiment François Bayrou veut incarner le premier type, celui du politique moral il risque de connaître de sévères contradictions avec ceux qui, dans le gouvernement, veulent cacher, sous le masque de la nouveauté ou de la jeunesse, le vieux moralisme politique ayant pour dieu un Jupiter. Quant à notre président jupitérien, face au délitement inévitable du politique qui produit une atomisation grave de la société et une corruption des pratiques politiques, il ne lui reste qu’à rêver qu’il pourrait, en une régression post politique ou pré-politique, reproduire du lien à partir de sa personne, satisfaire une demande de l’Un-sacral dont parle Marcel Gauchet et ceci dans une sorte de présidentialisme monarchique rappelant la vieille théorie médiévale des deux corps du roi.

Il appartient à une gauche véritable, même dans ses contradictions, de se reconstruire pour lutter contre cette pratico-inertie néolibérale de l’être politique, de retrouver le sens d’un devoir-être politique, d’imaginer aussi qu’un autre monde est possible car l’imagination disait Sartre, est le signe de notre liberté.

 

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