Sale temps pour la démocratie!

A l'heure où l'on compare notre époque aux années 30, où certains parlent de crise du politique, de malaise dans la démocratie où de tentation totalitaire, je vous communique une réflexion de Georges Tresor, qui pourrait alimenter le débat.

Dès la première édition des Origines du totalitarisme en 1951, au lendemain de l’éclosion entre les deux guerres mondiales de régimes totalitaires, Hannah Arendt soulignait la possibilité du risque totalitaire à n’importe quel moment de l’histoire : « Les solutions totalitaires peuvent bien survivre à la chute des régimes totalitaires, sous la forme de tentations fortes qui surgiront chaque fois qu’il semblera impossible de soulager la misère politique, sociale et économique d’une manière qui soit digne de l’homme ».

Au vu de la multiplication d’exemples de ces tentations en ce moment dans le monde, le sens prémonitoire de la formulation n’est pas à sous-estimer. Malgré le caractère démocratique de leur structure politique, les sociétés libérales ne sont certainement pas immunisées contre le risque totalitaire. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, tout comme en Allemagne avant l’instauration d’un régime totalitaire, on peut bien penser que les frustrations, les déclassements ou les exclusions liés à des conditions politiques, économiques et sociales dégradées, peuvent tout à fait nourrir dans ces sociétés une aspiration à des solutions totalitaires comme moyen de dépassement de situations matérielles et morales personnelles jugées indignes.

Mais, au-delà de ces éléments explicatifs, le parallèle le plus troublant entre le moment actuel et le passé allemand réside sans doute dans le discrédit dont sont frappés les vieux partis d’intérêt et d’opinion. Dans la République de Weimar en proie à l’instabilité politique et aux difficultés économiques et sociales, l’apprentissage d’une démocratie naissante a été particulièrement douloureux pour les Allemands. L’effondrement au moment de cette expérience des formes de solidarités traditionnelles à partir desquelles ils s’étaient forgés des décennies durant le sentiment d’une appartenance commune, les avait en effet amenés à douter du rôle symbolique des vieux partis d’intérêt et d’opinion étalant leur impuissance et leur division face à la crise. Cette attitude de rejet de la classe politique traditionnelle par les Allemands, était d’une certaine façon alimentée par un état d’esprit nihiliste qui aura grandement servi d’appui moral au parti de masse nazi pour légitimer ses moyens d’action et accéder au pouvoir. Dans le fond, si les Allemands de manière consciente ou inconsciente ont cédé à la tentation d’un pouvoir autoritaire en accompagnant assez massivement cette accession, ce fut sans doute parce qu’ils y voyaient une alternative politique de nature à favoriser la régénération morale d’une société traditionnellement conservatrice, brutalement désorganisée symboliquement.

Cet état de désorganisation symbolique, on le retrouve en ce moment dans les démocraties libérales. Il se donne sans doute à voir dans ses conséquences à travers l’irrésistible montée des populismes d’extrême-droite lors d’élections locales ou nationales, et la désaffection dont sont parallèlement victimes les partis politiques traditionnels. Une réalité qui renvoie étrangement à celle vécue par les Allemands avant qu’ils se soient laissé entraîner sur la pente glissante du totalitarisme. A la différence sans doute que la tentation totalitaire à l’époque répondait à une quête de régénérescence morale, tandis que de nos jours elle semble être plutôt le fruit d’une dégénérescence morale.

Le problème ainsi posé paraît de nature plus anthropologique que politique. À mon sens, la possibilité de nos jours d’un risque totalitaire dans les démocraties libérales est à chercher dans une méditation sur la figure même de l’homme. Elle serait liée à une modification radicale des subjectivités individuelles qui dans ce contexte de désorganisation symbolique ont tendance à se construire en extériorité complète par rapport à tout sentiment d’appartenance commune. Or, si l’organisation symbolique d’une société a toujours joué un rôle structurant dans la production du commun, c’est parce qu’elle est le siège d’une exigence morale. Une morale collective liée à la condition humaine, dans la mesure où l’homme est le seul animal capable de mesurer la portée morale de son action ou de ses idées et de juger de leurs conséquences dans sa relation à l’Autre.

La fonction d’un ordre symbolique est précisément de le contraindre au discernement quand il s’agit de faire un choix entre le licite et l’illicite, le permis et le défendu, le bien et le mal, dans l’hypothèse où ses actions ou ses idées peuvent avoir une influence sur le destin commun. Bien entendu, une organisation symbolique n’est pas un absolu. C’est une structure historique sujette à mutation. Les normes sociales et morales varient selon les époques, les cultures, et il existe de multiples conceptions du bien et du mal. Pour saisir son sens profond, une organisation symbolique ne doit donc pas être prise dans son contenu qui est variable et discutable. Elle doit être prise dans ce qu’il y a d’immuable et de constant dans son essence : sa dimension normative.

C’est cette dimension qui de nos jours s’effondre tragiquement dans les démocraties libérales, vidant de leur substance symbolique les institutions publiques ou les lieux d’apprentissage social, dont la famille et l’école, chargés de faire vivre à travers leur fonctionnement une morale collective. De ce fait, la représentation par les pouvoirs publics et les citoyens de ces institutions a tendance à se décliner sur un mode purement instrumental. Cela par exemple se traduit par la remise en cause publique de l’autorité de la justice, y compris par des responsables politiques, en réduisant l’identité de l’institution à celle de ceux qui l’administrent. La famille et l’école, lieux de transmission des valeurs morales et des normes sociales, dorénavant au centre de rapports de force entre parents et enfants et élèves et enseignants, sont transformées en théâtres de négociation des intérêts personnels.

La démocratie n’a jamais été et ne sera jamais un « jardin parfait ». Ce modèle du « vivre ensemble » ne supprime pas les injustices et les inégalités. N’interdit pas les malversations et les manipulations. Mais, même dépouillée de sa dimension symbolique, son cadre légal lui assure sa survie. C’est ce qu’ont compris les populistes bien décidés à exploiter cet élément dans leur quête du pouvoir. Sans recours à la subversion politique, par leurs positions extrêmes sur des sujets sensibles de société ils parviennent à installer de manière décomplexée dans les sociétés libérales une atmosphère démocratique « illibérale » au parfum autoritaire.

Toutefois, cette pratique n’eut sans doute pas porté aussi magistralement ses fruits sans la désorganisation symbolique de ces sociétés. Désorganisation dont est en grande partie responsable le numérique, grâce à son extraordinaire pouvoir d’action sur la conscience humaine dans le domaine de l’information. S’affranchissant de toute contrainte morale, il offre la possibilité aux individus de puiser dans la circulation planétaire de l’information l’essentiel des ressources de construction de leur identité personnelle. En conséquence, sans grande considération pour les valeurs communes, c’est souvent sur la base de l’affect que des citoyens développent une vision du monde et évaluent la qualité de leur relation à l’Autre avec le sentiment vertigineux d’exister par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Ce phénomène d’individuation vérifie l’hypothèse de dé-symbolisation des identités politiques, perceptible notamment à travers le discrédit dont sont frappés les partis traditionnels. Bien sûr, la crise des identités politiques n’est pas sans rapport avec la réalisation grâce au néo-libéralisme du vieux rêve libéral de subordination de la politique à l’économie. Une sorte d’impératif catégorique auquel se sont progressivement soumis différents « partis de gouvernement », en institutionnalisant de fait une conception managériale de la politique à travers des formes quasi identiques de gestion du pouvoir. Ce qui aux yeux du public a pour conséquence de brouiller durablement leur identité.

Or, les identités politiques représentent la dimension symbolique sur laquelle s’appuie le citoyen pour fonder en toute liberté son engagement. Elles lui permettent de distinguer les partis politiques les uns des autres, de les situer idéologiquement, d’adhérer ou non à leurs discours, à leurs pratiques ou à leurs stratégies pour accéder ou se maintenir au pouvoir. Cela a du sens dans une démocratie. Ce sont ces facteurs qui structurent l’espace public en tant qu’espace de la politique et que les populistes veulent ignorer. Comme d’ailleurs tous ceux qui théorisent l’abolition du clivage droite-gauche en s’inscrivant dans une logique de « dissolution des classes » chère à l’idéologie totalitaire. L’espace de la politique n’est pas moralement neutre. C’est un lieu immatériel où se confrontent les idées selon les règles d’une morale publique établissant une distinction entre espace public et espace privé. Un citoyen s’il est libre dans la sphère privée d’exprimer des sentiments qui en soi peuvent heurter la conscience humaine ; au nom d’une morale collective est juridiquement contraint de ne pas les exprimer dans la sphère publique. Or, l’émergence d’un espace public numérisé, juridiquement incontrôlé, où tous les jugements se valent, a aboli de fait la distinction entre ces deux sphères.

C’est sur cet assèchement moral que prospèrent électoralement les partis d’extrême droite. Leur arrivée de façon légale au pouvoir est d’autant moins à exclure qu’ils puisent leur force, non pas dans la puissance de séduction d’une idéologie, mais dans la banalisation d’un discours de haine qu’ils ont en partage avec tous ceux qui, sans distanciation critique, y voient la légitimation de leurs propres sentiments de rejet et d’exclusion. Ces sentiments ne sont pas forcément alimentés par la peur entretenue par une rhétorique anxiogène ciblant particulièrement tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à un immigré. Pour beaucoup, la possibilité de la libre expression publique de la haine est source de jouissance.

Malgré ce type de comportement pouvant aussi les viser, les groupes dominés ou les démunis ne sont pas les derniers à céder à la tentation totalitaire en apportant assez significativement leur suffrage à des populistes comme ce fut récemment le cas au Brésil. S’ils le font, ce n’est pas toujours parce qu’ils placent en eux l’espoir d’une amélioration de leur condition sociale. Ils le font, parce que ce sont eux qui vivent le plus tragiquement les conséquences de la désorganisation symbolique en étant les victimes au premier rang de la prégnance dans leur quotidien d’une forme de violence. Une violence sociétale faite d’incivilités et d’intolérance. Restrictive des libertés, elle entretient dans la conscience des citoyens l’angoisse permanente de l’agression physique. Cette violence de l’intérieur qui gangrène l’organisation de la vie en commun fait mécaniquement désirer la radicalité d’une réponse qui, au prix s’il le faut de la suspension des règles de la démocratie, ne peut être donnée selon certains que par un pouvoir autoritaire.

Sale temps pour la démocratie ! À un moment où - par-delà les problématiques économiques et sociales - la désorganisation symbolique des sociétés libérales sert la cause des ennemis du système en générant une manière d’être-dans-lemonde où la morale personnelle prime sur la morale collective. En effet, derrière ce renversement d’ordre anthropologique, se cache in fine une misère du politique symbolisée par la régression de l’idée du Tout dans la conscience collective. Une idée productrice de liens, autour de laquelle se construit le sens du devoir, de l’obligation, de la responsabilité de chacun envers les autres.

Toutefois, si la possibilité du risque totalitaire soulignée par la régression de cette idée dans la conscience collective est à chercher dans la nature instable de la figure de l’homme, c’est pourtant en pariant sur cette même logique d’instabilité qu’il faut espérer à partir d’un nécessaire travail de résistance un renversement positif des mentalités.

 

Georges Trésor est un universitaire guadeloupéen.

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