La grande valse de Manuel

Soyons clairs ! En associant le nom d’une danse à celle effectuée par l’ex-premier ministre, je ne manifeste aucune hostilité vis-à-vis de la valse ni envers aucune danse.

 

Soyons clairs ! En associant le nom  d’une danse à celle effectuée par l’ex-premier ministre, je ne manifeste aucune hostilité vis-à-vis de la  valse ni envers aucune danse. Je le précise parce que mon dernier billet sur Médiapart Sarkozy, le porc et la  république,  m’a valu des commentaires hostiles m’accusant de mépriser les animaux. J’aime donc la danse et, quoique professeur de philosophie retraité, je continue à être professeur de tango en exercice. Nietzsche disait que le philosophe de l’avenir sera danseur. Je ne prétends aucunement être un philosophe de l’avenir. Il est trop tard pour moi. Mais ce que le philosophe allemand n’avait sans doute pas prévu c’est que le dirigeant politique de l’avenir puisse être aussi danseur.

Tel est le cas de Manuel Valls. Celui-ci sait qu’il marche sur la corde raide, compte tenu de l’état du PS et du bilan de la présidentielle de  Hollande qui est  aussi le  sien. Mais il marche tout de même ou plutôt il  se fait danseur  de corde raide politique. Mais je dois  avouer, la  mort dans  l’âme, qu’il  danse bien. Car sa déclaration de candidature retransmise à la télé m’a véritablement médusé.

En vérité, tout avait été bien préparé avec comme fond d’écran des gens choisis pour représenter une France diversifiée. Il y avait même une très jeune fille, posant timidement, le regard élevé vers le candidat. Un Velasquez aurait bien représenté la scène. Et le ton ? Chapeau ! Ce n’est plus le même Valls qu’on entendait. Un bref instant j’ai cru écouter un militant de la gauche du PS. Qui l’eût cru ?

Nul n’eût-il jamais cru qu’on puisse voir un jour un Valls se présenter ainsi comme un gentil petit Manuel à qui on  serait prêt à donner, comme aurait dit ma mère, « le bon Dieu sans confession » ? C’est comme  s’il abandonnait toute verticalité pour une nouvelle  horizontalité ou plutôt qu’il passait d’une posture à l’autre en une sorte de pas de danse que même moi, pourtant professeur de tango et aussi de valse argentine, n’avais jamais  connue. Et notre Manuel abandonnant toute posture mussolinienne, tout  visage fermé et tout ton agressif, a pu ainsi valser avec une fluidité qu’on ne lui connaissait pas d’une position à l’autre, balayant en semblant les adopter, les différentes options politiques du Parti Socialiste. Lui qui ne cessait de nous rabâcher qu’il y avait deux gauches irréconciliables au PS veut nous faire croire aujourd’hui que c’est lui qui peut rassembler les militants du parti afin de le  sauver. Nul besoin ici de reprendre toutes les positions prises par Valls ces dernières années et qui contredisent son discours de déclaration de candidature à Ivry. La presse s’en   est largement chargée.

 Le problème cependant est de savoir ce que veut Valls. Il sait qu’il ne peut convaincre les militants de la gauche du PS. Il n’est pas bête, tout de même ! A son âge encore jeune, il a déjà une très longue expérience politique et il sait, comme aurait dit Kant, que la politique n’est pas un lieu où ne régneraient que des colombes. C’est aussi  surtout un le territoire des faucons. (Que les défenseurs des animaux nous pardonnent de prendre encore ceux-ci dans nos  métaphores !). La politique obéit, surtout de plus en plus, à une rationalité de type instrumental généralisée dans toutes les instances de la vie par le développement du néolibéralisme. C’est dans ce registre que s’inscrit résolument Manuel  Valls. Et il n’est pas le seul. Que veut donc notre valseur ?

Il sait que le PS, quoique maintenu sous perfusion par Martine Aubry et d’autres, est sur sa fin. Mais il ne veut pas être tenu responsable de sa mort certaine. Il ne souhaite pas se présenter aux élections à la présidentielle (son vœu le plus cher) sans l’appui d’un parti, ce qui est la faiblesse de son rival Macron. Il  espère créer dans un avenir plus ou moins proche son propre parti social-libéral. Mais il faut des élus avec lui. Il n’ignore pas que le PS est surtout un parti de notables, de professionnels de la politique, dont nombreux sont les  élus ayant glissé à droite et se réclament du social-libéralisme. Mais il leur faut encore, pour tromper leurs électeurs, une couverture de gauche. Valls va la leur donner.

Il est donc celui qui va accomplir le passage d’un parti socialiste traditionnel à un parti social libéral, ce qui au fond était le rêve inavoué de Hollande et celui affirmé de Macron. Il sait que Hollande, c’est fini et que bientôt il va enfourcher sa moto pour rejoindre on ne sait plus trop quelle  Pénélope. Si le  valseur remporte la primaire organisée par le Parti socialiste, l’ex-premier ministre sait aussi que les leaders frondeurs du parti ne pourront pas appeler à voter pour lui, ce qui serait pour eux un reniement difficile à assumer. Dans ce cas, le PS exploserait, ce serait sa fin mais Valls pourra dire qu’il  n’en est pas responsable.

Mais d’où lui vient la certitude  qu’il peut gagner la primaire des socialistes ? Lui qui valse maintenant d’un visage dur à un visage ouvert, a réfléchi sur l’incarnation du pouvoir. Il n’a peut-être pas lu Claude Lefort, mais il sait qu’en période de crise, le peuple part dans une quête de l’Un, forme sans doute de servitude volontaire. Or, ses adversaires d’en face, même Montebourg, n’ont pas le charisme nécessaire pour incarner le pouvoir, quelles que soient leurs qualités personnelles intrinsèques. Martine  Aubry aurait pu le contrecarrer mais elle n’est pas candidate. Reste Christiane Taubira. Mais malgré de nombreuses supplications, elle hésite, se fait attendre. Il paraît qu’elle est plongée dans la lecture de Samuel Becket. On peut la comprendre. Elle a dû subir, dans une grande solitude, les attaques racistes répétées lors de la polémique concernant le mariage pour tous. Comme elle l’avait déclaré à la presse « Il n’y a eu aucune grande voix pour prendre ma  défense ». Triste France tout de même !

Si donc Christiane Taubira n’est pas  candidate, Valls remporterait les primaires, la gauche du PS pourrait rejoindre Mélenchon comme l’a fait le Parti communiste. Le trait essentiel de la V° république, comme l’avait vu De Gaulle, est que l’élection présidentielle est la  rencontre  entre un homme (ou une femme ?) avec le peuple. Quelle personne  pourrait-elle en ce moment incarner positivement la volonté d’un peuple de gauche ? La question reste posée.

C’est parce que le petit Manuel le sait qu’il se met à valser dangereusement au PS. C’est volontaire. Ceux qui comme  moi aiment naviguer dans la Caraïbe, savent qu’il faut se méfier quand soudain les vents alizés forcissent dangereusement. S’ils  nous surprennent sur bâbord, il faut tout de suite, avant même de prendre un ris sur la  grande  voile, se précipiter tous sur tribord. En valsant du vertical à l’horizontal et  de droite à gauche, Valls donne l’image d’un homme dangereux et c’est Macron qui laissait entendre qu’il est    comme  « un tireur couché ». Il  sait de  quoi il parle. Ce qu’il  veut, le Manuel, est simple à comprendre. Le PS, comme un  bateau ivre, tangue d’autant plus dangereusement qu’il semble  mal armé pour affronter les  vents violents du moment. On  ne sait pas quel  tango il danse. Mais ce qui  est sûr, en valsant de droite à gauche et surtout en se précipitant subitement sur la gauche, point faible du navire, Valls espère  renverser  le bateau en le coulant définitivement. Ensuite, quand il sera à la retraite, il  pourra écrire son  Petit manuel de politique post-moderne. Et moi, aurai-je encore la force pour écrire un petit billet : Le dernier tango du PS à Ivry ?

C’est qu’une vie passe si vite et on se demande : que sont nos rêves socialistes devenus. Il y a quelque chose de triste dans le spectacle donné par Valls à Ivry, dans cette imposture si allègrement assumée. Mais les générations passent et l’histoire continue. Et notre tristesse réside aussi dans le fait que nous sommes comme  dans un entre deux. Le capitalisme a changé de nature et comme dirait  Hegel, la philosophie vient toujours trop tard et une nouvelle  théorie de la libération tarde encore à voir le jour. Cela bien sûr ne  dispense pas  de  l’action car celle-ci précède  toujours les éclaircissements théoriques. Mais faut-il arrêter de rêver ? L’utopie n’est-elle pas nécessaire ? Où sont nos poètes de ces temps obscurs ? Le cinéma est-il la  tragédie du temps présent ?

En tous cas, cela ne nous dispense pas de l’action. Si la gauche doit poursuivre des clarifications théoriques, (car nous ne sommes plus à l’époque des trente glorieuses, la mondialisation est une réalité effective), il nous appartient tous de développer des pratiques visant  à accéder au pouvoir afin de développer une expérience politique nouvelle dans des conditions que nous lègue l’histoire présente.

 

Jacky Dahomay.

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