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Billet de blog 9 mars 2016

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Le Droit du travail contre les Droits de l’homme ?

Les « libertés et droits fondamentaux  de la personne » sont ce qu’on appelle couramment Les Droits de  l’homme ou droits naturels et sacrés de la personne humaine. Que cela soit rappelé dans le préambule d’une loi visant à refonder le droit du travail est une bonne chose. Mais ce qui est surprenant dans l’article premier, est  la notification  des restrictions qui peuvent être amenées à ces droits que l’article même précise « fondamentaux ».

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A-t-on  vraiment fait attention à l’article premier de ce préambule à la loi  du  travail proposée par le gouvernement de Valls ? Lisons :

«  RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

————

Ministère du travail, de l’emploi,

de la formation professionnelle

et du dialogue social

————

TITRE IER

REFONDER LE DROIT DU TRAVAIL ET DONNER PLUS DE POIDS

A LA NEGOCIATION COLLECTIVE

CHAPITRE IER

UN PREAMBULE POUR LE CODE DU TRAVAIL

Article 1er

I. - Avant le chapitre préliminaire du code du travail, il est inséré un préambule ainsi rédigé :

« PREAMBULE

« PRINCIPES ESSENTIELS DU DROIT DU TRAVAIL

« Section 1

« Libertés et droits de la personne au travail

« Art. 1er. - Les libertés et droits fondamentaux de la personne sont garantis dans toute relation de travail.

« Des limitations ne peuvent leur être apportées que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché.

« Art. 2. - Toute personne a droit au respect de sa dignité dans le travail »

….-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-

Les « libertés et droits fondamentaux  de la personne » sont ce qu’on appelle couramment Les Droits de  l’homme ou droits naturels et sacrés de la personne humaine. Que cela soit rappelé dans le préambule d’une loi visant à refonder le droit du travail est une bonne chose. Mais ce qui est surprenant dans l’article premier, est  la notification  des restrictions qui peuvent être amenées à ces droits que l’article même précise « fondamentaux ».

On peut admettre que ces droits  fondamentaux de la personne  peuvent être limités par l’exercice  d’autres libertés et droits fondamentaux. La liberté d’expression par exemple peut-être limitée par l’interdiction faite  par la loi d’une propagande raciste ou xénophobe. Et ce n’est là  qu’un exemple. Mais jamais on aurait cru que le « bon fonctionnement d’une entreprise » puisse limiter des droits fondamentaux  de la personne  humaine. De plus,  ajoute-t-on, « si  elles sont proportionnées au but recherché ». Mais on ne précise pas ce but. Relève-t-il du bien public ou tout simplement de la rentabilité que recherche toute entreprise privée ?

On peut sans doute admettre que certaines  entreprises, le plus souvent  cogérées par l’Etat, visent un intérêt public. C’est le  cas pour la production d’eau, d’électricité ou les transports. Si les  travailleurs de ces secteurs ont le droit de grève, certaines limitations, dans le cadre de l’intérêt public, peuvent être apportées. Imaginons un  instant Paris privée d’eau et d’électricité durant une  semaine ! Mais un mois de grève chez Peugeot ou chez Renaut n’a pas la même importance. Le but recherché par  toute entreprise privée est le profit ou la  rentabilité. Nous sommes donc la  dans le registre de l’intérêt privé et non dans celui de l’intérêt public.

Comment donc un gouvernement socialiste peut-il proposer un tel préambule à une loi prétendant refonder le droit  du travail ? Car ce qui est clairement affirmé ici c’est que les intérêts privés des entreprises puissent limiter, pas seulement quelques droits sociaux, mais les droits fondamentaux de la  personne  humaine. S’il faut  bien sûr discuter de tous les autres articles du projet de loi, le plus fondamental  nous semble être cette  grave limitation énoncée par le  préambule car elle résume toute la  philosophie de cette réforme du droit du travail qu’on veut imposer.

Rappelons que les droits fondamentaux  de la personne ou  droits de l’homme ne sont pas du droit positif. Ce pourquoi ils  sont « déclarés » et non pas posés. Ils relèvent  d’une morale universalisable  comme exigence d’humanité. Cela ne signifie pas  qu’ils  soient entièrement impolitiques. Leur universalisation leur permet de servir de référence pour l’établissement de droits  sociaux et politiques, droits du citoyen par exemple. Au nom de tels  droits fondamentaux,  beaucoup de luttes sociales ou politiques peuvent être menées voire renouvelées selon les  époques historiques. Leur nature transcendantale, si on peut s’exprimer ainsi, constitue une limite aux pouvoirs aussi bien politiques qu’économiques ou même  religieux. Ce qui  caractérise ce préambule au projet  de loi du gouvernement  Valls, c’est qu’il y a comme un refus de cette limite dans l’intérêt  des entreprises. La philosophie –si  ce mot convient ici- d’un tel projet du gouvernement socialiste est  d’option totalement néolibérale et converge avec d’autres prises  de position du gouvernement comme la déchéance de nationalité, l’Etat d’exception ou de la tentative, heureusement avortée, de supprimer le principe « les pollueurs seront les payeurs » etc… Toutes ces dispositions consistent à réduire une limitation extérieure au pouvoir et à produire un mode de gouvernementalité néolibéral déterminé essentiellement par l’efficacité  et la  rationalité économique. Ce qui n’empêche nullement une telle gouvernementalité de faire  feu de tout bois et de « fusionner » -c’était la doctrine de Reagan- avec des théories politiques conservatrices comme l’autoritarisme et le nationalisme.

Ainsi donc, Valls, Macron et El Khomry veulent nous faire admettre que « le  bon fonctionnement d’une entreprise » peut limiter pas  seulement quelques droits sociaux mais des droits fondamentaux qui sont ceux de la personne humaine. On peut se demander si même Sarkozy l’aurait  fait ! Comment en est-on arrivé là ?

L’argumentation principale  de Valls consiste à affirmer qu’il  faut  sortir du XIX° siècle, que nous  sommes dans une autre époque de l’histoire, résolument postmoderne. Cet argument porte et fragilise certains socialistes car il  est vrai que nous  sommes à l’ère postfordiste du capitalisme mondialisé, avec la révolution numérique, une évolution technologique considérable, des contraintes européennes et mondiales etc… Les conditions du travail et celles des entreprises ayant changé il faut donc réactualiser ou moderniser le droit du travail. Ceci est vrai maispour nous, réélaborer le code du travail, c’est protéger les travailleurs de nouvelles  formes, sans doute plus subtiles, de la  domination capitaliste. C’est donc accroître la protection des salariés.

Mais Valls ne l’entend pas de cette manière. Sortir du XIX° siècle pour lui c’est abandonner les longues luttes et tentatives qui depuis cette époque se sont développées pour limiter la domination sauvage des capitalistes. Faut-il rappeler qu’au tout début du XX° siècle, on a tout fait pour que le ministère du travail soit totalement indépendant du ministère de l’économie ? Aujourd’hui, on voudrait faire dépendre le droit  du travail essentiellement de la rationalité économique avec un contrat établi entre salariés et patrons, ce qui est contraire à toute logique républicaine. Si on peut admettre que des accords « de branche » soient nécessaires pour  le bon fonctionnement d’une entreprise, entre patrons et salariés, le droit du  travail lui, comme relevant d’une loi fondamentale, se fonde sur un contrat social républicain concernant tous les citoyens et le bien commun et non sur le « bon fonctionnement » d’une entreprise.

A chaque    grave crise, sociale, économique et politique, il faut revisiter l’histoire. Or la gouvernementalité de Valls et de son double  Hollande veut nous enfermer dans une  sorte de présentisme nous empêchant de ce fait de mieux appréhender le présent pour nous projeter positivement dans le  futur. Le néolibéralisme actuel a bloqué nos imaginaires de libération. La domination de la  rationalité économique instrumentale, la logique de l’entreprise, atteint nos  subjectivités et surtout celle de nombreux militants socialistes et affaiblit les syndicats. Mais l’histoire nous permet  de  mieux  comprendre comment la logique capitaliste, depuis son stade mercantile sous Louis XIV, a  toujours voulu annuler les principes juridico-politiques limitant son expansion et sa domination. En réalité donc, la loi El Khomri, loin d’être fondamentalement novatrice et libératrice n’est que la répétition en ces temps  postmodernes d’une vieille  tradition de domination du capitalisme contre des limitations juridiques quitte à investir ces dernières pour mieux les dénaturer. Nous en sommes là.

Enfin, des militants socialistes et ceux d’un gauche dite radicale  pourraient nous rétorquer que  nous accordons trop d’importance à ces droits humains et que le droit- de- l’homisme peut très bien accompagner  la domination néolibérale. C’est donc tout simplement  la lutte de classes qu’il faudrait réactiver. Et on nous citera la critique des droits de l’homme faite par Marx dans  La question juive.

A cela nous pouvons répondre en un premier  temps que le virage à droite toute du parti  socialiste a aussi pour cause l’indétermination idéologique et théorique d’une gauche dite radicale. Dans cette indétermination, nous pouvons ranger la critique des Droits de l’homme. Cette critique a trois dimensions : 1) libérale 2) socialiste dans la tradition marxiste et 3) nationaliste selon la  tradition conservatrice porteuse d’une conception organique et antirépublicaine de la nation débouchant sur les fascismes. Après la Révolution française, le droit du peuple reconnu légitimement comme droit de  l’homme a été absolutisé par les tenants de la révolution sociale et cette mise de côté des autres droits de l’homme est ce qui peut  expliquer  que les  mouvements se  réclamant  du marxisme-léninisme aient viré au totalitarisme. A partir des années 70-80 des militants se réclamant de la pensée de Foucault, n’ont pas renoué vraiment avec la problématique des droits de l’homme car, comme l’a montré Serge Audier dans Penser le néolibéralisme, Foucault lui-même n’aimait  guère les droits  de l’homme et n’était pas vraiment un critique radical du  néolibéralisme. Toute cette tradition  de gauche peut expliquer –en partie- les libertés que prennent Valls et son gouvernement dans ladite  loi du travail quant à la  formulation même des droits humains et quant à leurs limitations.

En un deuxième temps, Etienne Balibar, dans un article paru récemment dans Raison publique, montre l’évolution de Marx de la Question Juive au livre I du Capital :

«  Marx n’a pas du tout maintenu l’idée que les « droits de l’homme » sont une illusion, il a plutôt montré qu’ils sont l’élément nécessaire pour l’institution et la représentation des rapports d’échange et de conflit entre les sujets du capitalisme moderne. Mais cette reconnaissance va plus loin. Elle porte sur la nécessité pour les résistances et les projets d’émancipation de se formuler, pour eux-mêmes et pour la société tout entière, dans le langage de la liberté et de l’égalité, c’est-à-dire dans le langage des droits de l’homme, et sur la question de savoir si cette formulation, lorsqu’elle devient un mouvement social, porte au-delà de l’horizon bourgeois… »

C’est dire qu’il nous faut une réappropriation, républicaine et sociale des droits de l’homme et aussi penser un républicanisme effectivement libérateur. Les droits de l’homme, s’ils ne sont pas du droit positif donc s’ils ne sont pas directement politiques, peuvent guider une politique libératrice. Voilà pourquoi la  critique de la  loi  El Khomry ne doit pas porter seulement  sur le détail de la  loi mais  sur son préambule donc sur les  droits  fondamentaux. Si comme  le déclarait Hannah Arendt les droits  de l’homme c’et le droit  d’avoir des droits, on peut dire que Valls et ses ministres ont frappé  fort. En déclarant que le      bon fonctionnement de l’entreprise peut limiter des droits  fondamentaux  de  la personne, ce  projet de  code du travail veut affaiblir le  principe transcendantal même qui pourrait guider  la contestation légitime des  salariés et la revendication de leurs droits.

Triste période, tout de  même. Contrairement à l’optimisme de Saint-Just, le bonheur est une idée morte en Europe mais aussi dans le monde. L’homme-consommateur  n’est  pas heureux. La planète est abîmée. Les  riches sont  de plus en plus riches et les pauvres de plus en pauvres. Total peut polluer en toute  impunité  l’embouchure du fleuve Niger et pousser dans la famine des pères et pères  et mères de famille dans cette région d’Afrique. La simple idée d’humanité ne tracasse guère les  dirigeants européens face au désastre des réfugiés syriens. Mais  arrêtons la  liste de nos  malheurs ! Si nous vivons encore dans une indétermination théorique quant à la pensée d’une vraie gauche ou de celle de la libération, si donc pour l’instant la théorie est balbutiante, reste donc la praxis et celle-ci semble vouloir se redresser avec les mobilisations qui  viennent. Au commencement était l’action  aimait affirmer  Hegel. En tout cas, Martine Aubry a raison de dire que la France s’affaiblit. La France qui s’affaiblit, c’est la France républicaine qui a, à deux reprises, aboli l’esclavage en le proclamant crime de lèse humanité, qui a su à l’époque de la grande révolution faire briller des idées de progrès politiques et sociaux ainsi que de justice aux yeux du monde entier, la France de la commune de Paris et des philosophes  des lumières, des mouvements  sociaux intensifs qui ont amélioré le sort des défavorisés. Cette  France- là n’est pas une substance, une essence définitive comme voudraient nous le faire croire les populistes de toutes  sortes. C’est une exigence, un devoir être  toujours recommencé. Aujourd’hui, la France donne le  spectacle de son délitement. Puissent les mouvements sociaux ou citoyens à venir redonner un sens positif à la France républicaine et sociale. L’Europe ensuite pourrait suivre dans une contestation générale du système néolibéral.

Jacky Dahomay

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