Ecole: après le chien, l’argent!

Que la République française ait du mal à son école, voilà ce que nous, enseignants ou éducateurs de toutes sortes, savons depuis longtemps. Mais ce qui demeure vraiment stupéfiant, c'est l'ensemble des réponses concrètes que le gouvernement prétend donner à la crise de l'instruction publique.

Que la République française ait du mal à son école, voilà ce que nous, enseignants ou éducateurs de toutes sortes, savons depuis longtemps. Mais ce qui demeure vraiment stupéfiant, c'est l'ensemble des réponses concrètes que le gouvernement prétend donner à la crise de l'instruction publique. Alors que l'an dernier, le gendarme et le chien, après le prêtre, étaient censés remplacer l'autorité du maître dans la classe, aujourd'hui, un Haut commissaire aux Solidarités actives et à la Jeunesse, avec la collaboration du Recteur de l'Académie de Créteil, propose, afin de lutter contre l'absentéisme des élèves, d'agiter l'appât du gain grâce à la création d'une « cagnotte » initiale de 2000 Euros par classe susceptible de prospérer grâce à un « contrat » établi entre professeurs et élèves.

 

Même si le Haut commissaire, Martin Hirsch, précise que « ce n'est pas une carotte individuelle », n'empêche qu'il s'agit tout de même d'une « carotte » introduisant d'une part, une concurrence malvenue entre les classes et, d'autre part, au sein d'une même classe, un type de rapport inédit entre élèves et on est en droit de se demander si cela peut contribuer à l'élévation des lycéens à la transcendance des savoir et de certaines vertus publiques. En résumé, « carotte », « 2000 euros », « concurrence », « contrat », « prospérer » tout cela gravite autour d'une seule idée : pour que les élèves soient plus assidus en classe, la seule solution serait de les « intéresser ».

 

Et pourquoi pas ? dira-t-on. Les Anglo-saxons ne sont-ils par moins frileux que nous sur ces questions ? Ainsi, en 1987, un milliardaire newyorkais, John Napoléon La Corte, a osé proposer mille dollars à toute jeune fille acceptant de rester vierge jusqu'à l'âge de dix-neuf ans ! Qui dit mieux ? Peut-on donc se contenter d'être une « belle âme » pédagogique dans ces temps de crise forte de la transmission ? Doit-on lésiner sur les moyens ? Ne peut-on pas utiliser les passions des hommes pour les faire évoluer ? Ce que nous montre Hegel d'ailleurs avec sa célèbre théorie de la « ruse de la raison » : la raison utilise les passions des hommes pour arriver à ses fins comme le conducteur de la charrette utilise la carotte pour faire avancer l'âne, lequel ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Voilà une belle image qui nourrira sans doute l'hégélianisme simplifié de certains conseillers du président de la république. Si le taux d'absentéisme est si élevé chez les élèves des lycées professionnels, c'est qu'ils ne sont intéressés ni par l'apprentissage ni par la vertu des savoirs. Il faut les y amener donc grâce à une valeur qui leur parle, qui est quantifiable, qui peut servir d'équivalent universel : l'argent et tout ce qu'il permet. Puisque toutes les autres valeurs collectives sont de peu de poids, la seule valeur donc qui reste et qui peut intéresser nos élèves c'est l'argent. Et si vous voulez un peu de valeurs transcendantes, le prêtre dans la classe, affirme le président Sarkozy dont peut saluer ici la cohérence, est mieux placé que l'enseignant.

 

De ce fait, tout tourne donc autour de la notion d'intérêt. La Chose publique que doit viser l'école républicaine, est-ce un bien public, de nature transcendante ou un intérêt public pensé dans l'immanence comme concordance des intérêts particuliers pouvant s'exprimer dans la notion de « contrat » ? Des « bons points » d'autrefois à la cagnotte d'aujourd'hui, il y a un glissement significatif de même que des prix de la distribution des prix (qui n'exprimaient pas une valeur marchande) aux billets pour les matches de football qu'un proviseur vient de promettre aux classes les plus méritantes. Les premiers n'ont aucune valeur fiduciaire (relevant d'un contrat monétaire) ni aucune valeur scripturale (ne pouvant être convertis en chiffres). C'est dire donc que leur valeur était purement symbolique. On a donc évolué, dans l'école, vers la domination d'un autre type de valeur, essentiellement quantifiable, dont le représentant est l'argent avec en plus un « contrat » de type fiduciaire c'est-à-dire de nature monétaire. Autrement dit, pour intéresser nos élèves à l'école il faudrait leur inoculer aujourd'hui ce que Marx, dans le Capital, nomme une « morale d'épicier ». Triste époque, avouons-le !

 

Toutefois, cela n'est que le résultat d'une longue évolution par laquelle le bien public a été de plus en plus pensé en termes d'intérêts, selon l'évolution du capitalisme lui-même, le paradigme de la marchandise et de l'économie prenant le pas sur toutes les autres valeurs collectives permettant de tisser le lien social et d'assurer le devoir de transmission. Cela a été bien décrit par Christian Laval dans son livre L'homme économique (Gallimard). Selon cet auteur, le triomphe du néolibéralisme actuel est à chercher dans cette longue évolution des mentalités. L'école, de ce fait, n'a pour souci que de former des homo oeconomicus selon le modèle du consommateur. S'il ne reste plus de valeurs collectives fortes, pouvant faire autorité, reste à combiner habilement la logique des intérêts avec celle de la répression. La carotte et le bâton. Selon une dialectique obscure, sans doute héritée d'un empirisme sensualiste à la Condillac, le bâton se fait chair en la personne du chien. Celui-ci, en remplaçant la matraque, se fait sujet. A l'inverse, avec la carotte, des classes entières revêtent une peau d'âne. Grosse confusion ontologique qui ne peut que pourrir une école qui s'était voulue républicaine et émancipatrice pourtant.

 

Que faire alors ? Car pour le vieux professeur républicain que je suis, le maître n'a pas à intéresser l'élève à ce qui l'intéresse déjà mais à ce qui ne l'intéresse pas a priori et de ses intérêts subjectifs à l'ordre transcendant du savoir auquel il doit accéder, il ne peut y avoir continuité mais rupture et toute la liberté est dans cette rupture. Que faire ? Est-ce un « lyannaj » (pour reprendre l'expression guadeloupéenne devenue célèbre) de tous les partisans de l'école républicaine ? Oui mais que sont les républicains devenus ?

 

J'ai écouté avec un vif intérêt cette émission de Finklierkraut, Répliques, sur les ondes de France culture, du 26 septembre dernier. Etaient invités le philosophe Alain Renaut qui vient de publier Pour un humanisme de la diversité (Flammarion) et Malika Sorel, républicaine convaincue, auteure de Le puzzle de l'intégration (Mille et une nuit). Cette dernière a bien réaffirmé, contre le premier, la nécessité de valeurs collectives fortes que la France aurait abandonnées. Française d'origine algérienne, Malika Sorel raconte comment à l'étranger, en Algérie notamment, on se moque de cette France ridicule qui n'arrive pas à contrôler ses jeunes. Ces propos, apparemment plein de bon sens, on fait plaisir à beaucoup de gens, en France, en Algérie sans doute. Presque tout le monde serait d'accord et, pourquoi pas, Ben Laden aussi.

 

Or, c'est précisément ce républicanisme franchouillard, communautariste, nationaliste qu'il faut dépasser si on veut refonder l'école républicaine. Un communautarisme fort peut bien assurer le dressage des jeunes. Et on aura l'ordre mais sans la liberté. Car celle-ci est bien déracinement de ma communauté mais qui me permet un dialogue fructueux avec ma propre tradition culturelle. Sur ce point, Alain Renaut a raison. Car on peut penser que ces mouvements transcendantaux d'arrachement à soi vers le savoir, la liberté et l'ouverture à l'autre, dans leur réciprocité enseignée aux élèves, devraient être toute la culture de l'école. Certes celle-ci peut faire référence aux œuvres de la culture traditionnelle, mais elle ne s'y réduit pas. Il n'y a qu'un certain républicanisme français à réduire l'universalisme à la particularité nationale. A vrai dire, il y a un double refoulé de celui-ci : 1) la question sociale et 2)la diversité culturelle. Il n'y a de jeunes de banlieues que parce qu'il y a eu une mise au ban de la société de ces jeunes. Et ils se sentent exclus des valeurs collectives précisément parce que celles-ci manquent d'ouverture sur l'universel.

 

Il s'agit donc aujourd'hui, pour tous ceux qui ont à cœur de renouveler la raison républicaine contre le rationalisme instrumental dominant avec le néolibéralisme, d'opérer une véritable critique, au sens kantien du terme, de la raison républicaine au lieu de réactiver un républicanisme nationaliste obsolète dont l'universalisme s'est perverti en fermeture à l'autre. Pour parodier donc le divin marquis de Sade, qui s'y connaissait en matière de perversion, disons tout simplement : « Français, encore un effort si vous voulez vraiment être universalistes ». Notre école y gagnerait beaucoup.

 

Jacky Dahomay

Professeur de philosophie à la Guadeloupe.

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