Identité nationale ou identité républicaine

La proposition d'Eric Besson d'ouvrir un débat organisé par l'Etat sur l'identité nationale, est bien évidemment inacceptable. Car, d'une part, il n'appartient pas à l'Etat de vouloir gouverner un mouvement dont la dynamique appartient surtout à la société civile. Pourquoi donc faudrait-il que l'Etat dirige le débat sur l'identité française, avec contrôle des préfectures de surcroit ? Quel est le sens de cette police du débat ?
La proposition d'Eric Besson d'ouvrir un débat organisé par l'Etat sur l'identité nationale, est bien évidemment inacceptable. Car, d'une part, il n'appartient pas à l'Etat de vouloir gouverner un mouvement dont la dynamique appartient surtout à la société civile. Pourquoi donc faudrait-il que l'Etat dirige le débat sur l'identité française, avec contrôle des préfectures de surcroit ? Quel est le sens de cette police du débat ? D'autre part, l'insolite ministre, venu de la gauche, qui a pour tâche surprenante d'administrer l'identité nationale, s'arrange, dans ses propos et propositions, pour réduire l'identité collective à l'identité nationale, oblitérant ainsi la conception républicaine de l'identité. Il rejoint par là une tradition nationaliste antirépublicaine, celle de l'extrême-droite française. Or, tout nationalisme, quel qu'il soit et d'où qu'il soit, pense l'unité de la nation de façon totalitaire en lui donnant une unité substantielle, une racine unique, introuvables par ailleurs. Le nationalisme postule une unité entre identité culturelle et identité politique, refuse la tension nécessaire qui existe forcément entre les deux, et l'éloge des « valeurs françaises » n'est rien d'autre que l'apologie des valeurs culturelles de la majorité des Français dit de souche. Le nationalisme a donc en horreur la diversité et il lui est nécessaire, soit d'assimiler soit d'exclure. Surtout, il lui faut constamment un bouc émissaire, hier le Juif, aujourd'hui l'immigré. Toute affirmation d'une « mêmeté » qui exclut la diversité est toujours du cannibalisme de l'autre. Certes les sarkozystes jureront qu'ils sont pour les principes républicains, qu'ils ont même des ministres issus de la diversité, tout en contredisant de tels principes dans leurs pratiques étatiques et administratives quotidiennes. Telle est leur ruse.
L'intention donc de Nicolas Sarkozy et de ses collaborateurs est claire et ne trompe personne. Il s'agit d'utiliser la crise de l'identité nationale, sensible depuis au moins deux décennies, à des fins purement électorales, ce qui n'est pas une nouveauté. Mais la critique ne peut en rester là. Au-delà de ce que certains appellent la « vulgarité » du pouvoir sarkozyste, il s'agit de saisir sa logique profonde et l'incapacité de l'opposition à la contrer. De ce point de vue, le problème de l'identité collective française devrait faire l'objet d'un véritable débat capable de vaincre la logique thermidorienne inédite du président de la république.
Comprendre donc le « phénomène Sarkozy » c'est peut-être aussi saisir de quoi son succès politique est l'expression. Si son triomphe électoral a à voir avec la manière dont il a su habilement exploiter la question de l'identité nationale c'est que cette dernière est une préoccupation insistante dans la vie politique française. Il ne suffit donc pas d'affirmer que la mise en avant de l'identité nationale a pour fonction de masquer la question sociale, il faut aussi surtout penser comment articuler cette dernière à celle de l'identité politique collective. Mais il importe avant tout d'historiciser le problème. En effet, la problématique de l'identité nationale et de l'identité républicaine travaille l'histoire de France depuis 1789. Si pour beaucoup d'entre nous, l'interrogation identitaire, au plan strictement personnel, est franchement ennuyeuse (et c'est notre cas), quant on passe au plan de l'identité collective, les choses se gâtent et l'histoire l'a maintes fois montré. C'est qu'il n'y a pas de société donnée sans fondement du lien social et ce dernier ne peut se résumer à la lutte de classes comme l'a fait d'ailleurs Marx dans Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte en réduisant de plus la société civile à l'infrastructure économique et sociale. L'avènement de la politique moderne à la fin du XVIII° siècle a sans doute reformulé le problème de l'identité collective de façon très particulière en France. De cela nous sommes les héritiers, dans l'Hexagone comme dans les DOM mais de façon différente, bien sûr.
Ainsi, il est convenu d'opposer traditionnellement les deux conceptions de l'identité nationale : la première, romantique et nationaliste, qui met l'accent sur le passé, l'héritage, la tradition, l'unité organique d'un peuple que l'on veut substantiel ; la seconde, républicaine, qui pense le peuple comme communauté de citoyens ouverts à l'universel et reliés par un contrat, fût-il implicite. Cette distinction toute scolaire, sans cesse reprise jusqu'à nos jours, masque cependant une difficulté qui surgit dès 1792. Une nation ne peut pas être qu'un contrat juridique, elle est aussi histoire, contradiction que répétera Renan. En bon dialecticien, Hegel a tenté de donner une solution à cette opposition en proposant une synthèse libérale accordant toute son importance non pas au passé simplement mais à l'histoire pensée comme processus rationnel symbolisé par l'Etat lequel doit dominer la société civile. Et le type idéal de chef d'Etat est pour Hegel, comme on le sait, Napoléon Bonaparte. On peut penser le Sarkozysme comme une synthèse originale du nationalisme et du progressisme hégélien, théorisé sans doute par Henri Gaino, principal conseiller du président, synthèse subtile qui intègre aussi bien l'évolution de la représentation que la révolution médiatique, qui déroute ses adversaires, produit une position hégémonique, pour parler comme Gramsci, dans la société civile et qui met en avant une légitimité démocratique issue des urnes au détriment d'une légitimité républicaine fondée sur des institutions. C'est au fond une profonde modernisation et unification de la droite, une mixture postmoderne de nationalisme et de néolibéralisme et un renouvellement de l'idéologie des classes possédantes.
Face à cela, ceux qui opposent au projet sarkozien les « valeurs républicaines », sont tout à fait impuissants. Non que de telles valeurs ne doivent pas être défendues. Mais le républicanisme français connaît un épuisement certain car il ne procède pas à son autocritique, se demande rarement comment le républicanisme qui triomphe sous la III° république a pu trahir l'idéal universaliste en exigeant, d'une part, des anciens esclaves qu'ils oublient le passé esclavagiste, de surcroit, en imposant à Haïti de payer jusqu'à l'aube du XX° siècle, les pertes causées à la France par l'abolition de l'esclavage, et, d'autre part, en ouvrant une deuxième offensive colonialiste après celle du XVII° siècle. Les républicains français au pouvoir ont, à de rares exceptions près, poursuivi la politique coloniale de Napoléon-le-petit. C'est à se demander, comme disent certains, s'il n'y a pas une « colonialité » du pouvoir politique en France et qui perdure, aujourd'hui encore, même avec la quasi disparition des colonies.
En somme, un tel républicanisme cache mal qu'il s'est aussi associé à un certain nationalisme qui, en posant la France comme pays de l'universel, a confondu universalisme et particularisme et a résolu cette contradiction par l'élaboration de la notion de « mission civilisatrice de la France », défendue encore aujourd'hui par Sarkozy en Afrique. Cela explique que des républicanistes chevènementistes comme Max Gallo se retrouvent dans le nationalisme de Sarkozy et que Ségolène Royal, lors de la dernière campagne pour les élections présidentielles, n'a pu opposer à la politique nationaliste de son adversaire que la simple idée d'agiter de petits drapeaux tricolores, idée que lui avait soufflée Chevènement. Avec cela, elle ne pouvait guère vaincre son rival.
En lançant donc le débat sur l'identité nationale, Sarkozy et Gaino savent bien que l'opposition de gauche est faible sur ce sujet. Mais il se pourrait qu'ils soient rusés par l'histoire car un tel débat peut être l'occasion d'une authentique mobilisation de la société civile pour rompre l'hégémonie qu'exerce sur elle le pouvoir en place. Face à l'épuisement des partis de gauche, seule cette mobilisation pourrait permettre la refondation d'une gauche authentiquement républicaine, laïque et sociale. Ce n'est toutefois qu'un possible car les luttes sociales ont du mal dans, l'Hexagone, à mobiliser la société civile comme ce fut le cas en Guadeloupe en début d'année par le collectif KLP (malgré ses échecs et ses erreurs que nous ne pouvons analyser ici). Sans doute cela peut-il s'expliquer par le fait que la gauche issue du marxisme a du mal à articuler la question sociale à la problématique de l'identité républicaine. Pour notre part, nous restons persuadés qu'un authentique républicanisme est possible, ouvert à « un humanisme de la diversité » (pour reprendre le titre du dernier ouvrage d'Alain Renaut, affirmant une identité politique collective fondée sur des principes communs et une constitution mais acceptant que la nation soit une pluralité d'identités culturelles brisant toute unification nationaliste. Car la nation, pour parodier cette étrange dialectique du Parménide de Platon (1-l'être est 2-l'être n'est pas 3-l'être est et n'est pas, il existe) est existence, c'est-à-dire sortie de soi selon l'étymologie. Comme existence, la nation est expérience qui doit intégrer son histoire mais toute son histoire y compris celle du passé colonial et esclavagiste. Se construisant constamment, elle ne peut se figer dans l'être car elle est arrachement à un passé déterminant et son unité, se forgeant par la confrontation rationnelle des paroles et des actes dans un espace public républicain, est toujours devant elle. S'il n'y a pas, comme l'a montré Charles Taylor, de formation identitaire sans dimension éthique, comment élaborer des valeurs politiques fortes, non communautaristes, républicaines, mais qui assureraient l'unité de tous les citoyens tout en dialoguant différemment avec la multiplicité des valeurs culturelles ?
En tout cas le débat est lancé et ce qui est sûr, c'est que nous Antillais, travaillés par une grande difficulté à donner à nos revendications identitaires une solution politique pertinente, devrions y être très attentifs. Car nous avons le sentiment, à tort ou à raison, que la France, en se métissant, est en train de se « créoliser », au sens fort que donne Edouard Glissant à ce terme, et nous sommes biens placés pour savoir que cela entraîne un lien difficile avec la chose politique.
Jacky Dahomay
Professeur de philosophie à la Guadeloupe
(Ancien membre du Haut Conseil à l'Intégration et dont il a démissionné, avec l'écrivain martiniquais Edouard Glissant, suite à la création d'un ministère censé gérer l'identité nationale)

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