Sarkozy, le porc et la République

On peut trouver surprenant que nous fassions un lien entre le porc et la République et surtout que nous placions l’ancien président de la République au centre de ce rapport.

Ce lien a été fait il y a très longtemps, à l’aube même de la première théorie de la République. En effet, dans la République, Platon met en scène un dialogue opposant Socrate à Glaucon. Dans le livre II, Socrate en est encore à penser la République en partant si on peut dire par le bas, dans une sorte de premier  étage où il essaie de décrire ce que pourrait être lanourriture qu’on donnerait aux gardiens de la cité. C’est un peu la République àminima.

- C’est une République de porcs que tu nous proposes, Socrate, lui rétorque Glaucon. Socrate poursuit en essayant de donner plus de saveur à la nourriture proposée. C’est une république de pourceaux insiste Glaucon. A partir de là, Socrate comprend que pour définir la République, il faudrait plutôt commencer par le haut.

On pourrait nous demander ce que cette interprétation -peut-être contestable- de la République de Platon a à voir avec l’actualité. C’est que nous retenons cette idée que la République à minima, la république par le bas, est une république de porcs. Nous entendons par République, ce qui fonde un lien social politique. Et le porc ? Celui -du moins dans la tradition antillaise- à qui on donne à manger tout et n’importe quoi. Quand nous étions enfant, notre grand-père à la campagne nous donnaitpour tâche d’entrer dans le « parc à cochons » nourrir ces bêtes que nous trouvions, au fond, quelque peu sympathiques. Nous étions étonnés par leur rapacité, leur aptitude à se ruer sur tout mêmesur les mangues les plus pourries quileur étaient offertes !

Ce que donne à voir l’actualité, c’est le triomphe de l’idéologie  néo-libérale avec l’affaiblissement des Etats, la dés-symbolisation des institutions fondamentales de la société, bref, un délitement profond du lien social politique. On assistebien à une sorte d’agonie du politique. Ce n’est pas seulement le déclin de la théorie politique républicaine (ily a longtemps que celle-ci est moribonde en France et ailleurs). Quand Platon parle de République on n’en est pas encore à la théorie républicaine stricto sensu telle qu’elle se met en place à partir du XVI° siècle (après que Saint Thomas eut mis fin au XIII° siècle à un certain augustinisme en découvrant la théorie aristotélicienne de la République)et qui  triomphera en France au siècledes Lumières. Platon lui, plus généralement, s’interroge sur ce qui fait un lien socialpolitique. Quandcelui-ci se déconstruit, alors on a une remontée des porcs. Mais qui sont donc ceux-ci ?

A vrai dire ils sont relativement nombreux en cette époque obscure. Il y a les gros porcs, membre de l’oligarchie. Il y a les moyens, membres de la classe dirigeante et une masse de petits. Ces derniers sont les citoyens qui renoncent à être des citoyens véritables, abandonnent toute liberté commeprojet de transformation de la société et se gonflent dans une logique effrénée  de la consommation. Le système dominant alimente leur appétit en leur donnant tout et n’importe quoi à consommer. Ce qui modifie considérablement leur subjectivité. Il s’agit bien là d’une  biopolitique, quand lesvies individuelles sont prisesdans une sorte de vaste parc d’une porcherie mettant en scène l’en allée au gouffre du politique.

Ce qui est difficile à penser -du moins nous semble-t-il- c’est la spécificité du lien social politique. Avec le développement des Temps  Modernes, le politique s’est affranchi du religieux,mais ce n’est pas une mince affaire. C’est à partir  de là que le  fondement  a quitté  les cieux  pour résider sur la terre des hommes. Telle est l’origine de la laïcité. C’est l’homme, comme dit Claude Lefort, qui devient au fondement de la loi, du savoir et  du pouvoir. Mais c’est difficile, car l’homme est fragile, marqué du sceau desa  finitude. PourLefort, ladémocratie relève bien du registre del’incertitude. Le lien social républicain est malgré tout là pour l’assumer et donner sens au vivre ensemble. Mais il lui faut une forte dimension symbolique pour assurer le lien, toujours renouvelé, de la question sociale avec celle de l’identité politique collective. Ce lien mal assumé, c’est le populisme.

Nous assistons aujourd’hui, à l’époque post-moderne et sousle poids de la mondialisation capitaliste,à une crise généralisée du sens du vivre ensemble politique qui vient perturber les clivages politiques traditionnels, notamment celles distinguantla droite et la gauche et qui affaiblit aussi profondément ceux qui se réclament de la lutte des classes. Le peuple (plebs) ne sait plus pourquoi ni comment faire peuple (populus). Et ce non savoir ouvre la porte à toutes les dérives : le religieux fait retour d’une part dans une forme théologico-politique mortifère qui est Daech et qui attire de jeunes français désespérés et mus par un nihilisme indéniable. Mais d’autre part –et on a tendance à ne pas levoir- par le développement de courants religieux évangélistes appuyant les droites en Amérique Latine et surtout Trump aux USA. On a aussi tendance à oublier, au plan historique, le rôle des ultra-conservateurs chrétiens dans l’apparition des fascismes européens notamment avec Carl Schmittet Heidegger en Allemagne mais aussi en  Italie et en Espagne au XX° siècle. L’autretendance est la culture de la réussite à tout prix, ce que décrit très bien Alain Badiou dans son dernier  livre La vraie  vie et ce serait, selon nous du moins, plutôt la problématique de Macron. Une autre dérive serait le populisme dont tout le monde parle en ce moment à tort et à travers. Rassemblant tous ces errements, un représentant des gros porcs, dans une logique hyper « cholestérolique » –si on nous permet l’expression- et déterminant un  type de langage, a pu prendre le pouvoir  dans la  première puissance du monde. La république à minima, celle des porcs, est la cité gonflée d’humeurs comme parlait Socrate et elle triomphe en ce moment. Nous en sommes là. Tel est le danger.

-Et Sarkozy dans tout cela medemandera-t-on ? Que vient-ilfaire dans tout cela ?

Parlons donc de Ti-Sarko. Une telle dénomination n’a rien d’une insulte. Cela ne renvoie à nulle facticité ni même àsa tendance à tout traiter par le bas. « Ti-Sarko », c’est ainsi qu’avec un certain nombre d’amis antillais nous nommons l’ancien président de la République. Cela relève de l’art du conte antillais comme dans l’expression : « Ti-jean l’horizon ». Sans doute le conte antillais relève-t-il de ce que Glissant nommait le « détour » : la ruse de l’esclave pour lutter contre la domination de manièredétournée. C’est donc une forme de satire populaire. En général,  lorsque qu’on baptise quelqu’un en accolant le préfixe Ti à son nom, c’est pour la vie.

Ti Sarko, à l’évidence nerelève pas de l’épopée. Mais de la tragédie non plus. Et on pourrait ajouter: ni de la comédie. Car quand lecomique est tout cru dans le réel, nul  besoin d’un Aristophane. La télé-réalité malheureusementsuffit. D’où l’importance, dans le délitement actuel, d’un genresatirique pour rendre compte des gesticulations de l’ancien président de la République et qui prétend l’être une deuxième fois.

Comme c’est le cas pour Trump, avec Ti-Sarko, c’est la politique à son plus bas niveau. Ce n’est même pas le premier étage, mais  le sous-sol. Mais il arrive que ça marche. Sarkozy peut battre Juppé aux primaires. Ainsi sont les graves temps que nous traversons. Trump et Ti-Sarko ont compris que des propos  d’une extrême bêtise peuvent avoir une force de séductiondans une partie de l’opinion quand une République ou politique à minima produit une société de porcs.

On dira que nous exagérons et que nousdénigrons inutilement l’ancienprésident de la République. Prenons donc un exemple. Laissons tomber « les Gaulois ». Nous descendons tousde Lucy qui est morte sans doute malheureusement en tombant d’un arbre. Faux ! Diraient les néo-théoriciens de l’augustinisme politique. C’est de violence qu’elle est morte et le fondement de l’humanité est à chercher dans la violence, dans le péché adamique. Passons ! Comment un dirigeant politique de surcroit ancien président de la République peut-il affirmer qu’un petit écolier qui ne mange pas du porc, pour desraisonsreligieuses notamment, puisse être privé d’apport nutritionnel en protéines ? Et Ti-Sarko ajoute : «  il aura tout simplement une double part de frites. C’est cela la République ». Autrement dit, l’enfant issu d’un milieu défavorisé n’aura pas un repas équilibré en raison de sa culture familiale. Les autres, petits  français « de souche » auront du porc. On gave les uns de frites et les autres de porc. C’est cela la République pour Ti-Sarko ! Les vrais futurs républicains sont ceux qui mangent du porc. Mais depuisquand la laïcité républicaine précise-t-elle qu’il faut manger du porc à l’école ? Le vieux professeur républicain que nous sommes n’en a jamais entendu parler. Avec cela, étonnez-vous qu’un de ces petits enfants gavés de frites prenne un jour une kalachnikov et tue tout sur son passage ! Le plus désolant est que les propos de Ti-Sarko séduisent une bonne partie des électeurs de droite.

Mais direz-vous, il n’y pas que Ti-Sarko à droite. Et Fillon ? C’est vrai qu’il fait une remontée dans les sondages. Normal. Fillon a compris en ces temps de politique par le bas, que la religion est importante. Se croyant protégé des dieux comme Ulysse par Athéna, déesse de la guerre, il se rapproche des    conservateurs chrétiens en bandant son arc tout en s’appuyant sur sa famille en une sorte de retour on ne sait à quelle Ithaque.  Et Juppé ? Lui, c’est le grand jongleur : il ne cesse de jouer le bas contre le haut et le haut contre le bas. Il ne sait plus très bien où est passé la  république. Il pense souvent à Dominique de Villepin mais Il  joue   prudemment au centre droit. Les autres candidats à la primaire  de la droite sont de peu de poids. NKM ? Il paraît qu’elle rêve souvent d’Emmanuel Macron mais on ne sait guère en quel sens. Tout cela peut-il vraiment menacer Marine Le Pen ? En tout cas le plus significatif de tous est Ti-Sarko. Il symbolise parfaitement le renversement de la politique par le bas tel que Glaucon l’avait imagée. Ainsi pense-t-il entrer dans l’histoire d’où il avait exclu les Africains. Tant mieux peut-être pour ces derniers !

Et Macron ?

Lui, il faut le prendre au sérieux. Il sait être Soi-même comme un autre, titre d’un  livre de son maître Paul Ricoeur. Ainsi, il représente une nouvelledroite néolibérale modernisée issue d’un gauche gouvernementale ayant glissé à droite. Une sorte de Valls en plus intelligent. Ce qui l’intéresse c’est le « néo » du néolibéralisme. Il a lu la République de Platon et il sait  que la Républiqueest tête en bas. Mais il n’a pas leréflexe dialectique ou marxien de laremettresur lespieds. Au contraire, il en profite pour lui administrer un lavement. Il se fait thérapeute ou pédagogue d’une catharsis -en s’appuyant sur l’idée de progrès, ce qui séduit les jeunes- visant à purger le libéralisme de ses déviances  identitaires inutiles ou de ses conservatismes obsolètes. Son mot d’ordre est « libérer le néolibéralisme ». De quoi ? De tout ce qui le freine. Une sorte  d’opposé de Trump. Il a lu la Phénomélogie de l’esprit de Hegel. Il sait que dans la dialectique du maître et de l’esclave, Hegel n’a pas forcément en vue l’esclave des plantations d’Amérique mais le bourgeois qui travaille. L’esclave qui sert, pour Hegel, se libère par le service. Voilà pourquoi notre cher Macron défend l’idée de penser letravail comme une émancipation. Ce n’est pas la République qui estremise sur ses pieds, mais deux siècles après Marx, la vieille dialectique hégélienne. Glaucon eût-il été présent, qu’il aurait eu du mal à caractériser la République selon Macron. C’est donc unelourde tâche qu’ilnous laisse. Nous avançons timidement l’hypothèse que de la République des porcs nous passons à celle des abeilles. Mais l’idée n’est guère neuve. Tout l’art de Macron est de faire du vieux avecdu neuf. Que chacun travaille pour s’émanciper et le corpspolitique tout entier s’émancipera. La question du chômage ainsi pourrait êtreréglée.

En vérité, avec Trump etMacron (à côté, TiSarko fait triste figure) nous avonslà le spectacle de la crisequetraverse le néolibéralisme. Avec Trump et à la mode de Schumpeter, une catastrophe qui peut être positive. Avec Macron, un libéralisme qui assure sa  mondialisation sans  complexes.

- Et la gauche dans  tout cela ?

Vous remuez vraiment le couteau dans la plaie ! Vous avez dit la gauche ? Quelle  gauche ? Elle a explosé aux quatre points cardinaux. Une diversité de candidats sans aucune consistance ni charisme. Reste Mélenchon. Allons-nous voter pour lui ? A condition qu’il se démarque de tout populisme. Faut-il distinguer entre populisme de droite et populisme de gauche comme lefait Chantal Mouffe ? Nous pensons que le populisme, se fondant comme ledit Mouffe sur des affects, ne conduit pas à un lien de citoyens proprement dits. On pourrait se demander si Laclau et Mouffe ne réduisent pas lelien social à des phénomènes de masse étudiées par Freud, effaçant ainsi la spécificité du lien politique, lequel ne peut être réduit à une dimension psychologique. Là aussi, la cité pourrait se gonfler d’humeursdévastatrices. Mélenchon est-il populiste ? Nous allons enquêter à ce sujet et ce peut l’objet d’un autre article.

 

 

 

 

 

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