Géothermie : comment l’Etat se moque des Outre-mer

La situation énergétique difficile des Outre-mer est facile à comprendre. Mis à part la Guyane, l’insularité prédomine ce qui entraîne que nos pays, ne pouvant pas exploiter de l’énergie atomique, doivent importer des hydrocarbures  pour l’essentiel de leur production d’énergie électrique. Outre les inconvénients écologiques réels, cela entraîne un coût d’énergie 5 à 10 fois plus grand que  dans la Métropole.

Les départements d’Outre-mer, outre l’immense  biodiversité  qu’ils  offrent  à la France, sont aussi un réservoir pour le développement des énergies renouvelables grâce aux vents alizés, à la mer, à la  biomasse et surtout avec la géothermie. Ainsi, la production d’énergie électrique géothermique, avec l’usine de Bouillante en Guadeloupe, est depuis trente ans, unique en France pour le moment. Les îles volcaniques de la Caraïbe sont un réservoir d’énergie géothermique. L’île de la Dominique par exemple, située à mi-chemin entre la Guadeloupe et la Martinique, dispose d’un potentiel  tel qu’elle pourrait contribuer à l’alimentation électrique de nos deux îles. A l’initiative de la Région Guadeloupe, et en accord avec la Région Martinique et le Gouvernement de la Dominique –qui ne sait pas pour l’instant exploiter de  telles ressources- avait été  monté un projet, « géothermie caraïbe » avec le  soutien de l’ADEME, de l’AFD,  de la Caisse des  Dépôts et Consignations, du BRGM et l’EDF avait commencé à explorer en Dominique. La vente donc par l’Etat de la  centrale géothermique de Bouillante à une entreprise américaine Ormat Technologie et l’abandon du projet géothermie Caraïbe par l’EDF constitue donc un véritable scandale. Pourquoi ?

D’abord et avant tout par l’extrême hypocrisie de l’Etat manifesté dans cette affaire. Ainsi, lors d’une session parlementaire du 10 mai 2013, une élue, Mme Louis Carabin, représenté par M. Lesage, interpellait la Ministre Mme Ségolène Royal à ce sujet. Celle-ci était  représentée par M. Guillaume Garot, ministre délégué chargé de l’agroalimentaire. Celui-ci, pour calmer les inquiétudes, répondait : « Pour le gouvernement, la  géothermie est une richesse nationale (….) La géothermie fait évidemment partie des énergies prioritaires en particulier pour les  départements d’outre-mer. (…) Le projet de géothermie à la Dominique et la centrale géothermique de Bouillante en Guadeloupe pourraient constituer un centre de référence dans ce domaine, avec le projet de création d’un institut de la géothermie qui  répondrait au besoin d’ancrage local de l’expertise que vous évoquiez (…) Vous avez mis en cause EDF : je puis vous assurer qu’il a été demandé à cette entreprise de réexaminer ces deux projets, celui de la Dominique et la rénovation de la centrale de Bouillante »

En pleine Cop 21, le gouvernement annonçait le retrait  d’EDF et la vente de la  centrale de Bouillante à Ormat. Or, l’unité la plus ancienne de Bouillante avait été  entièrement rénovée et il ne restait plus que les  investissements des forages à  faire pour augmenter la production. Cela est d’autant plus  étonnant que la ministre de  l’environnement annonçait en avril 2013 la création d’un fonds de développement de la géothermie (Géodeep) dans le  cadre de la loi sur la transition  énergétique. « En perspective de la Cop 21, affirme Didier Levreau dans un article paru sur Médiapart, l’Etat s’engageait à investir 50 millions d’euros pour développer la  géothermie. Huit mois plus  tard, la vente à une  entreprise  américaine, pour une  somme à peu près identique, de la  seule  centrale géothermique opérationnelle sur un territoire  français était  annoncée ». EDF se désinvestit de la géothermie de Bouillante, abandonne le projet de la Dominique tout en développant en  même temps la géothermie en Indonésie  et  au Mexique ! EDF n’est-elle pas une entreprise publique, comment donc l’Etat a-t-il perdu toute autorité sur une entreprise publique ?

C’est à n’y rien comprendre ! De qui se moque-t-on ? Dans le même temps où Ségolène Royal affirmait aux élus faire tout pour développer cette  centrale  géothermique, Emmanuel Macron, ministre de l’économie négociait avec une entreprise  étrangère. Dans une lettre adressée au président Hollande, l’ancienne présidente de Région alors en exercice, Mme Borel Lincertin exprimait sa totale déception : « Ce changement de stratégie soudain d’EDF, écrit-elle, est un réel coup dur pour le  développement de la filière géothermique française dans la Caraïbe. Ces deux projets auraient en effet dû permettre de  structurer l’offre et de développer un pôle  d’expertise en la  matière. » Le problème est que si des  élus se sont montrés très déçus du   retrait de  l’Etat dans la filière géothermique, ils n’ont pas eu l’idée de mobiliser la société civile à ce  sujet et de contester les décisions gouvernementales concernant un domaine public et en particulier celui d’un bien commun qui n’appartient pas à l’Etat  quoique géré par lui. L’importance de telles décisions relevaient d’un débat démocratique aussi bien dans l’assemblée régionale qu’à l’Assemblée nationale. On oublie souvent que l’Etat est aussi l’expression de la  volonté  générale.

Les positions d’un Emmanuel Macron ont prévalu, ce ministre qui est  comme le  représentant de la  finance au sein du gouvernement, cette même  finance que François Hollande prétendait combattre lors  de sa campagne électorale. Comprenne qui pourra ! Cela en dit  long sur la nature de l’Etat social-libéral et des  logiques des puissances et des intérêts obscurs  qui le  gouvernent. Ces derniers sont le  fait d’une oligarchie internationale, qui impose aux Etats, sous prétexte de  concurrence, le délitement des services  publics et leur asservissement aux grandes  entreprises privées. C’est le même Macron qui est intervenu pour soutenir le PDG d’EDF dans le projet de Hinkley Point    consistant à construire deux nouveaux réacteurs nucléaires en Angleterre. Un des responsables du groupe, Thomas Piquemal s’était opposé à la faisabilité d’un tel projet dénoncé d’ailleurs par la FMME-CGT. Le projet fut  donc maintenu et s’avéra par la suite nullement bénéfique pour EDF. La logique d’ouverture à la concurrence des entreprises publiques est contraire à l’intérêt public car la finance a imposé une vision du temps court aux entreprises en les poussant à distribuer toujours plus  de dividendes, à entreprendre des projets d’investissement les plus  rentables au détriment d’un temps plus long nécessaire pour prendre  en  vue l’intérêt public. La même chose risque d’arriver à la santé quand on constate que Nicolas Sarkozy défend un grand  plan « Médecine libérale 2020 » qui serait une  grande loi  du prochain quinquennat, ce plan consistant à développer la « médecine de ville »  (secteur  privé) au détriment des hôpitaux publics.

C’est cette politique néolibérale qui nous frappe avec  la  vente de la centrale géothermique de Bouillante à une entreprise privée américaine, l’Etat trahissant ses promesses et son  devoir de défendre les biens communs. Cette transaction est toute positive pour Ormat qui a obtenu d’être dispensé  d’impôts et  autres charges et dont tous les bénéfices iront  dans les poches d’actionnaires privés. A partir de la géothermie de la Guadeloupe, l’entreprise américano-israélienne pourra se  répandre dans toute la Caraïbe, grâce  au désistement de l’Etat  français. Le PDG d’Ormat, Isaac Angel a d’ailleurs déclaré dans un communiqué de presse que « cette acquisition représente une étape-clé dans l’exécution de notre plan stratégique d’étendre notre empreinte mondiale et d’augmenter notre porte-feuille (…) ce sera une vitrine pour notre  développement dans la Caraïbe ».

Comment comprendre qu’un gouvernement  dit  socialiste brade ainsi notre  patrimoine géothermique au profit de la dynamique impérialiste  américaine ? Le désengagement de l’Etat est d’autant plus étonnant que l’avenir de la filière géothermique est plus  que prometteur. Ainsi, une étude publiée par le Bloomberg New Energy Finance Analysis  prévoit un renversement plus  tôt que prévu des consommations énergétiques en 2025, une chute de la demande d’énergie  fossile et une nette augmentation de la demande d’énergies alternatives. Il y a de fortes chances que l’EDF et l’Etat se désengagent de toute la  production d’électricité dans départements français d’Amérique. Qui va donc prendre  le  relais ? Ormat qui deviendrait ainsi maître de toute l’énergie électrique dans nos régions ?

On ne peut donc  laisser faire. Nombreux sont les Guadeloupéens à être persuadés  que si l’unique  centrale géothermique d’électricité de France  se situait dans le  territoire hexagonal, l’Etat n’aurait pas vendu à une entreprise américaine, l’opinion publique métropolitaine d’ailleurs  eût été choquée. D’autres affirment que c’est la preuve, encore une fois, que les territoires d’Outre-mer, en raison même  de l’histoire coloniale et esclavagiste ont, comme d’autres colonies, toujours  constitué des terres  d’exception pour la république française. Dans tous les cas, notre Collectif de défense de la géothermie de Bouillante entend intensifier sa lutte et  appelle d’ores et  déjà à une  grande  manifestation pacifique samedi matin dans les  rues de Pointe-à-Pitre. Lorsque l’Etat et les partis politiques sont défaillants, il appartient à la société civile  d’opérer une réappropriation démocratique du bien commun quitte à envahir un jour le site de Bouillante. Notre petit Bonaparte qu’est Manuel Valls enverra-t-il les CRS nous réprimer violemment ? Chacun en ce domaine prendra toutes ses responsabilités !

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.