Les dispositifs sécuritaires contre l’Etat de droit

Il faudrait peut-être chercher une certaine cohérence dans les propos de Manuel Valls. L’affirmation faite à l’Assemblée par le premier ministre selon laquelle il faudrait, en matière de sécurité, « bâtir des dispositifs rapides et efficaces, alors pas de juridisme » sonne presque comme un pléonasme.

Le « pas de juridisme » du premier ministre a sans doute choqué mais on ne l’a pas mis en  relation avec  la notion de dispositif. Est-ce un hasard si Valls utilise ce terme ? Qu’est-ce donc qu’un dispositif ? Sans doute est-ce Michel Foucault qui le premier a essayé de penser cette notion, dans son sens moderne bien sûr. Que dit Foucault ? Dans Naissance de la biopolitique, il montre comment l’on est passé au XVIII° siècle d’une problématique qui pensait  une limitation du pouvoir de l’Etat venant de l’extérieur (principes juridiques externes) à une nouvelle configuration cherchant la limitation du pouvoir à l’intérieur, c’est-à-dire  pour Foucault, selon une nouvelle forme  de gouvernabilité devant gérer l’illimitation qui lui incombe désormais. On va donc chercher la limitation  du pouvoir non pas dans une raison morale et politique transcendantale, mais dans une rationalité calculatrice ou instrumentale. Or, c’est celle-ci qui domine l’économie. La rationalité alors mise en œuvre selon lui obéit davantage à une logique économique avec le mercantilisme. « C’est le marché –écrit-il- qui par conséquent va faire un bon gouvernement, ce n’est plus un gouvernement qui fonctionne à la justice ». Il s’agit d’établir non pas un régime de vérité mais celui d’une véridiction. On passe alors à ce qu’on appelait « l’Etat de  police » qui est « un gouvernement qui se confond avec l’administration, un gouvernement qui est entièrement administratif et une administration qui a pour elle, derrière elle, le poids intégral d’une gouvernabilité ». La rupture selon nous a lieu avec Louis XIV. En effet, s’il existait une tentative de théorisation républicaine prétendant depuis Jean Bodin à limiter le pouvoir royal, avec le Roi soleil on assiste à une trahison de ces premiers principes républicains. D’une part, il  développe une politique impériale d’une ampleur qu’on n’avait jamais  connue depuis les Romains. D’autre part il  consolide l’esclavage avec le Code Noir édité par Colbert. Le Nègre est désormais pensé comme être inférieur, à l’humanité dégradée.  Toute cette problématique impériale marquera l’histoire du colonialisme français jusqu’au XX° siècle. Enfin, le grand personnage de l’Etat qu’est le Chancelier est remplacé par le Super intendant des finances (Colbert). L’Etat cesse d’être un Etat de justice pour devenir un Etat administratif. Aujourd’hui, Sarkozy rêve de construire un super ministère de la sécurité d’où les juges seraient exclus ! Sarkozy/Valls même  combat ?

Plus largement, avec la domination européenne, « il y a eu une juridification du monde qui est à penser en termes d’organisation d’un marché ». Les « dispositifs » sont alors le mode stratégique de cette nouvelle  forme  de  gouvernabilité qui ne connaît aucune limitation extérieure (celle d’une  instance juridique qui qui la transcenderait)  et cherche avant tout l’efficacité pour reprendre un terme de Manuel Valls. Non bien sûr que dans cette nouvelle forme de  gouvernabilité toute juridiction soit écartée, mais nul besoin d’une référence externe, celle de principes  républicains ou de référence aux droits  de  l’homme. Cette juridiction s’intègre dans les dispositifs cherchant un équilibre dans la logique des intérêts et celle de la concurrence. Pas besoin de « juridisme » donc ni même de morale et la référence aux  droits de l’homme ne devient  que  pure rhétorique. Mais contrairement aux sophistes de l’antiquité grecque, c’est une « rhétorique vide » qu’utilisent aussi bien les dirigeants du parti socialiste, ceux du parti « Les républicains » que ceux du Front National. On n’éprouve alors nulle gêne de profiter de l’état d’urgence pour aller interpeler des militants d’associations qui n’ont rien à voir avec le terrorisme.

Or dira que nous sommes loin là du XVIII° siècle.  Soulignons toutefois que  les  dispositifs de tous genres mis en place par le capitalisme  depuis son stade  mercantile n’ont cessé de se développer de manière intensive depuis le néolibéralisme. La rationalité économique instrumentale envahit tous les  champs possibles de l’existence humaine et on est conduit à penser sa propre vie comme une entreprise. C’est bien la production d’une nouvelle subjectivité esclave du « plus  de jouir » dans la consommation. On pourrait même se demander si cela ne produit pas des sujets totalement déliés au plan psychique pouvant commettre des meurtres de masse comme aux Etats Unis et en France ! Nous en sommes là. La révolution informatique et médiatique a accéléré la formation de sujets faiblement citoyens mais qui participent au vote c’est-à-dire à la formation de l’autorité politique. Le règne du sentiment, de l’émotion, de l’immédiateté donne des sujets assujettis aux dispositifs gouvernementaux dont nous parlons. Ainsi, les attentats de Paris ont créé une communauté d’effroi qui - quoique légitime- ne peut être une communauté de citoyens si elle n’est pas transcendée dans l’espace politique. A l’évidence, c’est cette  communauté  d’effroi qui a joué et sur laquelle le gouvernement s’est appuyé  pour appeler au renforcement de  dispositifs sécuritaires mettant entre  parenthèses l’Etat de droit. On ne peut nier que dans certaines situations de guerre l’état d’urgence est nécessaire mais d’une part,  les actes terroristes qui menacent la France ne relèvent  pas d’une guerre classique et, d’autre part, la proclamation de l’état d’urgence par le gouvernement s’inscrit dans une longue tradition coloniale.

En régime colonial, l’ennemi  qu’il  faut abattre est sinon totalement extérieur du moins en marge de la république, à l’extérieur du territoire national  strict. Ainsi, l’état d’urgence relève bien de l’Etat d’exception théorisé par Carl Schmitt, ce philosophe nazi, et repose sur la distinction ami/ennemi. S’il a été appliqué en Algérie, en Nouvelle Calédonie, dans la révolte des banlieues et aujourd’hui sur le territoire national, c’est que se développe une vision de l’ennemi intérieur comme autre et de là, de l’autre –le non « Français de souche »- comme ennemi. Quoique citoyen français, le musulman,  radicalisé ou non, est perçu comme « pas  vraiment  français ». Mais cet  autre, ce n’est pas seulement le  terroriste accomplissant des massacres inadmissibles, ce sont aussi tous  ceux qui n’ont pas « vocation à être intégrés » pour reprendre l’expression de Manuel Valls en parlant des Roms. Mais on peut aussi aller plus loin : c’est tous ceux qui dans leurs activités militantes peuvent engager des actions contre le  système dominant. C’est donc la même logique de ces dispositifs qui  produit la vision ethnique propre au FN d’un côté et la mise à l’écart de l’Etat de droit de l’autre. Les socialistes français devraient y réfléchir.

On mesure donc l’extrême gravité de cette mise à l’écart de l’Etat de droit d’autant plus qu’on peut douter de sa totale  efficacité concernant la lutte contre ce terrorisme d’un genre nouveau. Comment le parti  socialiste de Hollande et de Valls ont-ils pu tomber si bas, quant aux principes affichés au départ ? C’est que le néolibéralisme a totalement triomphé dans sa logique des dispositifs et dans la gouvernabilité qui lui est propre. Celle-ci rapproche la gauche socialiste et la droite qui n’ont plus  aucune alternative face au chômage de masse produit par tous ces dispositifs néolibéraux qui ne sont pas seulement économiques mais visent aussi à produire de nouvelles subjectivités acceptant le nouvel ordre mis  en place. Les dernières élections, pas seulement en France, expriment l’impasse politique dans laquelle sont plongés les peuples. Les populismes se réveillent, la social-démocratie se confond avec la droite libérale, les partis marxistes-léninistes s’effondrent, les alliances de toutes sortes se produisent et on a du mal à théoriser de façon concluante sur ce que pourrait être une vraie alternative au système  néolibéral dominant.

En somme, une refondation nécessaire de la  démocratie et de la république ne pourrait venir que de la  société civile qu’il ne faudrait plus réduire à « la société des besoins » (Hegel/Marx) mais la penser comme  lieu aussi d’élaboration de sens concernant le vivre ensemble. L’expérience de Podemos, de Siryza, de la Bolivie de Morales, sont instructives mais à condition de se garder de la tentation populiste (telle que la théorise Laclau par exemple). Mais plus fondamentalement : comment sortir de processus de subjectivation produits pas les dispositifs néolibéraux et construire une nouvelle subjectivité nous permettant  d’être de véritables sujets-citoyens ?

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