Racisme et déni républicaniste (1/2)

Je livre ici les réflexions, sans doute un peu longues, que m’ont inspiré le discours de Macron du 14 juin dernier. Pourquoi Macron ? Parce qu’alors qu’il prétend représenter un nouveau monde, ses formules me semblent un condensé parfait de la vieille idéologie identitaire républicaniste française et du déni du racisme qui lui est consubstantiel.

Je livre ici les réflexions, sans doute un peu longues, que m’ont inspiré le discours de Macron du 14 juin dernier. Pourquoi Macron ? Parce qu’alors qu’il prétend représenter un nouveau monde, ses formules me semblent un condensé parfait de la vieille idéologie identitaire républicaniste française et du déni du racisme qui lui est consubstantiel. Si le fil de mon développement peut surprendre, c’est qu’il chemine à travers les affirmations du président afin d’en faire l’analyse critique, concernant 1) les violences policières 2) le séparatisme 3) le déboulonnement des statues et 4) le patriotisme républicain.

                                    PREMIERE PARTIE.

 Après le meurtre de Georges Floyd, assassiné par des policiers blancs aux Etats Unis, un vaste mouvement de protestation s’en est suivi un peu partout dans le monde, donc y compris en France. Les policiers, auteurs de cet odieux acte raciste, ont été mis en examen. De nombreux chefs d’Etat ont condamné cet horrible meurtre, Boris Johnson comme Angela Merkel. Cette dernière, en une phrase, a dénoncé le racisme aux USA en précisant, qu’en Allemagne aussi, existe le racisme. A Paris, à l’appel du Comité Adama, de nombreux citoyens d’origines diverses ont manifesté en grand nombre, au moins 20 000 personnes. Ces manifestations, par leur ampleur incontestable, sont le signe d’une grande vigilance démocratique et de l’exigence d’une plus grande application des droits de l’homme. (Est-il besoin de le rappeler : les Droits de l’homme ne sont pas du droit positif, ce pourquoi ils sont « déclarés ». C’est un devoir-être, une exigence d’humanité. En ce sens, ils sont toujours à accomplir).

Les violences policières.

Dans un tel contexte, comment comprendre alors qu’en France, pays dit des droits de l’homme et de l’exigence républicaine, le président de la république Emmanuel Macron, ait mis un si long temps avant d’intervenir à ce sujet ? Pire, quand il le fait, c’est au bout d’une communication de trente minutes où il prétend « tourner la page de la crise que nous venons de traverser ». Il parle bien sûr du confinement et affirme victorieusement : « Nous pouvons être fiers de ce que nous avons fait ». En des termes surprenants, après avoir brièvement condamné le racisme et l’antisémitisme d’une façon très générale, sans référence concrète aux violences policières ni à certaines pratiques racistes, il tient à préciser que « nous devons nous unir autour d’un « patriotisme républicain » et pour cela il faut selon lui combattre le communautarisme et le séparatisme. En ce sens affirme-t-il, « la république n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire, elle ne déboulonnera aucune statue ». Concernant donc les questions réelles qui insistent dans l’actualité quant aux   violences et au racisme dans la police : circulez il n’y a rien à voir ! On ne peut nier qu’Emmanuel Macron pratique incontestablement ce qu’on peut appeler un déni aussi bien du racisme que des violences policières. Explicitons.

Il est évident qu’on ne peut affirmer que la police en France est raciste. Mais s’il est vrai que le racisme existe en France (comme dans beaucoup de sociétés d’ailleurs) les comportements racistes n’ont pas le même sens si elles s’exercent au sein des institutions. Dans son dernier rapport, la CNCDH précise que les personnes noires subissent « la prégnance de biais racistes issus de la période coloniale et restent l’une des minorités les plus discriminées ». Le défenseur des droits, Jacques Toubon, ne cesse de dénoncer ce qu’on ne peut plus nier : le contrôle au faciès. Quant aux violences policières, selon Mediapart, des notes émises par les plus hauts gradés de la gendarmerie nationale et des CRS alertent solennellement sur l’irrégularité et la disproportion de l’usage de la force ordonnée par le Préfet Lallemant. La pratique de ce dernier consiste à « impacter » les manifestants. Ces responsables de la gendarmerie décrivent la méthode d’«encagement »  ou « nasse » comme volontairement dérogatoire aux dispositions des articles L211-13 du CSI (Code de sécurité intérieure). Quant à la pratique du « plaquage ventral » qui peut encore sincèrement aujourd’hui douter de leur extrême dangerosité ? Pour l’avoir reconnu, Castanner est devenu impopulaire chez les policiers. . A tout cela, on pourrait encore ajouter la pratique de longues gardes à vue tout à fait contraires au droit. Enfin, peut-on nier que malgré les grandes différences qui distinguent la France et les Etats-Unis, ils ont en commun dans leur histoire l’esclavage des Noirs ? Suite aux mouvements anti-racistes, l’Angleterre vient de créer une commission indépendante pour surveiller et bannir les dérives racistes dans la police. Pourquoi Emmanuel Macron ne peut-il pas reconnaître de telles dérives qui affaiblissent cette institution républicaine qu’est la police ? Peut-on nier que la police nationale, créée sous Vichy, n’ait pas eu des pratiques institutionnalisées de contrôle au faciès liées aux événements d’Algérie ? Un tel déni du président donne à penser.

Séparatisme ou exigence républicaine réelle ?

Concernant le « communautarisme » et le « séparatisme », là aussi on tombe des nues. Le mouvement « Black lives matter » soutenu partout dans le monde et par le comité Adama en France est-il communautariste et séparatiste ? Pourquoi nier l’évidence : ces mouvements sont souvent pluriethniques et réclament surtout une revendication des droits de l’homme, l’égalité de tous les citoyens selon la loi donc une meilleure intégration républicaine. Ne faudrait-il pas aussi distinguer entre « communauté » et  communautarisme » ? Dans toute grande démocratie il existe nécessairement des communautés diverses, signe de la pluriculturalité. Des citoyens qui pratiquent la même religion ont le droit de s’unir pour pratiquer leur religion. Ainsi, il existe en France, une communauté catholique, traditionnellement majoritaire, mais aussi des communautés protestantes, musulmanes et une communauté juive. Peut-on accuser cette dernière de « communautarisme » ? Il y a communautarisme quand une communauté exige des droits spécifiques qui rompent avec le principe unitaire de la communauté des citoyens. S’il existe en vérité un communautarisme islamiste en France, la majorité des musulmans ne réclament pas pourtant de droits spécifiques et obéissent aux lois de la république. Il en est de même pour les Juifs de France. Les Juifs, il faut le dire, ont toujours su pratiquer leur religion tout en s’intégrant civiquement aux nations où ils vivaient, ce qui a été une des causes d’ailleurs de l’antisémitisme avec le développement du nationalisme en Europe qui essentialisait l’identité collective selon la dialectique mortifère du nous/eux s’opposant à toute forme d’internationalisme.

Parce que lors de la grande manifestation contre le racisme organisée par le comité Adama, la foule était très nombreuse, ce qui a surpris, et parce que, bien que pluriethnique et multiraciale, cette foule de manifestants était composée surtout de Noirs, une grande partie de l’opinion en France notamment dans la presse de droite et dans les chaînes d’info en continu ont crié au communautarisme et se sont évertués à dénigrer la famille Traoré. Et on en profite pour dénoncer l’«islamo-gauchisme » et on exagère certaines dérives identitaristes. On accuse qu’on met en avant la lutte des races au détriment de la lutte des classes. On oublie que lorsqu’une minorité dominée lutte contre une domination subie, il peut toujours exister quelques dérives dans la lutte sans que cela ne doive remettre en cause la légitimité de la critique de la domination subie. Il en est ainsi par exemple pour les mouvements féministes. Si les luttes féministes sont tout à fait légitimes, quand un  groupe de femmes manifeste derrière une pancarte sur laquelle est inscrit Darmanin violeur alors que jusqu’ici le ministre de l’intérieur n’est pas mis en examen et est présumé innocent, cela n’est pas acceptable. Quoi qu’on puisse par ailleurs penser de cet individu au plan de sa carrière politique. Il faut aussi constater que certains groupes qui luttent contre le racisme sombrent souvent dans des dérives racialistes et des crispations identitaires tout à fait condamnables mais qui répondent, il faut l’avouer, à une vision communautariste d’extrême droite de l’identité collective qui insiste en France.

Concernant le séparatisme, on constate de même que certaines banlieues ou quartiers populaires font effectivement sécession quant à l’ordre républicain. Les policiers ont du mal à opérer dans ces lieux et sont régulièrement agressés tout comme les pompiers. Mais à qui la faute ? Et quel rapport avec les manifestations contre le racisme ? En vérité, il y a là, avec ces « territoires perdus de la république » un échec de l’intégration républicaine. Plutôt que de croire que ce sont ces territoires qui ont perdu la république affirmons plutôt que c’est la république qui, en raison même de ses inconséquences, a perdu ces territoires. Lorsque dans ces quartiers de jeunes citoyens noirs et arabes sont régulièrement agressés par les policiers, notamment lors de contrôle au faciès, comment voulez-vous qu’ils aient confiance en cette institution républicaine qu’est la police donc confiance en la république elle-même ? Ajoutons que ces quartiers sont les plus pauvres de France et que la souffrance sociale y est très grande. A qui la faute ?

Lorsque nous étions membres du HCI présidé par Blandine Kriegel sous Jacques Chirac, tous nous avions dénoncé la politique de certains élus, de droite notamment, qui considéraient ces quartiers comme des colonies internes. Ainsi, ces élus négociaient avec les leaders religieux pour obtenir leur vote lors d’élections. Nous défendions l’idée qu’il fallait distinguer entre intégration républicaine et assimilation culturelle. Sarkozy, ministre de l’intérieur à l’époque, s’opposait régulièrement à nos prises de position et refusait la distinction entre assimilation et intégration. Lorsqu’il devint président, il créa un ministère de l’identité nationale qu’il confia à Brice Hortefeux. Il supprima aussi la police de proximité. C’est pour cette raison que je démissionnai du HCI suivi en cela par Edouard Glissant. Rappelons que selon certains historiens, dans l’histoire de France, l’expression d’«identité nationale » n’apparaît qu’en 1980 et a été portée par le Front national qui l’opposait à l’immigration. Sarkozy avait donc intégré un thème de l’extrême droite afin de gagner en popularité. Ensuite, François Hollande a tout simplement laissé mourir le HCI en ne le renouvelant pas. Il manque en France un véritable ministère de l’intégration républicaine.

En somme, toutes ces réactions contre le mouvement anti-raciste sont l’expression d’un déni, au sens le plus fort du terme, c’est-à-dire reposant sur un profond impensé. L’écrivaine Manetti Manotti vient de faire paraître un livre, Marseille 1973, dans lequel elle raconte des meurtres racistes perpétrés contre des Arabes à Marseille. Or, expliquait-elle sur Arte, ces crimes ont été totalement refoulés dans l’opinion française. C’est parce que selon elle « il y a un déni constant du racisme en France ». Ajoutons que si l’Europe a dominé le monde à partir du XVI° siècle, elle a fait comme si les autres cultures étaient en majorité inférieures, alors que le système capitaliste dominant, résultat de l’occidentalisation du monde, est une véritable sauvagerie qui détruit la planète et menace la survie de l’espèce humaine.

Ce déni se fonde sur une conception que j’appelle républicanistepour la distinguer d’une authentique pensée républicaine. Reste à savoir si Macron participe du même déni ou s’il fait comme Sarkozy, son obscur conseiller, c’est-à-dire aller brouter, ayant perdu la gauche, sur les terres de l’extrême-droite pour gagner des voix aux prochaines élections présidentielles. Ainsi, il pourrait courtiser des figures d’extrême droite comme Philippe De Villiers voire Eric Zemmour, notre Drumont contemporain (voir à ce sujet le livre Gerard Noiriel, Le serpent dans la plume) ou bien d’autres figures de l’extrême droite. En ce sens, son « ni droite ni gauche » prendrait un autre sens, celui qui a caractérisé le général Boulanger sous la III° république et qu’exploite de nos jours Michel Onfray. Notons que si le RN de Marine Le Pen a rompu avec l’antisémitisme de son père, elle a remplacé le Juif par l’immigré et le musulman, et défend une sorte de républicanisme qui pourrait la rapprocher d’un républicanisme de gauche à la mode Chevènement ou Badinter. Mais loin de moi l’idée que Onfray pourrait demander au général De Villiers, frère de Philippe, de jouer le rôle d’un nouveau Boulanger. Il y a une histoire du républicanisme français depuis le début du XIX° siècle et qui se caractérise par trois choses : 1) Une conception verticale (ou jupitériennesi on veut) du pouvoir, héritée de Louis XIV et de Colbert. 2) une remontée constante de l’impérialisme et 3) un mariage subtil de nationalisme et de républicanisme surtout à partir de la III° République.

Quel lien peut-il exister entre ces trois éléments ? Nous constatons qu’avec la mondialisation, les Etats ont perdu une grande part de leur souveraineté. Mais le néolibéralisme n’est pas la disparition totale de l’Etat mais son renforcement régalien, en particulier policier. La conception jupitérienne du pouvoir que revendique Macron exige dans de telles circonstances un renforcement des répressions policières, ce qui fut particulièrement le cas contre les Gilets jaune. Ensuite, on ne peut nier que la majorité des policiers adhère à une idéologie d’extrême droite qui considère les originaires des anciennes colonies comme des gens potentiellement dangereux. Enfin il faut interroger sur le fait que les deux forces politiques ayant dominé les dernières élections présidentielles sont le marcronisme et le lepenisme. Quel sens cela peut-il avoir ? Comme le faisait remarquer Emmanuel Todd lors d’une interview donnée à TV-5 Monde, c’est à partir des Gilets jaunes que Macron a commencé à insister sur l’immigration. Avant il n’en parlait pas. Selon lui, les présidents français, « comme ils ne peuvent agir sur l’économie, sont ramenés à la question de l’immigration ». Pour comprendre ce rapprochement, il nous semble important de saisir la nature et l’histoire du républicanisme français, ce que nous ferons dans une deuxième partie.

                                                                                     [à suivre]

 

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