Quand Socrate, à Paris, rencontre Benjam, un proche d'Emmmanuel Macron

J’ai écrit ces divagations oniriques avec Socrate bien avant que ne soit décidé le confinement. J’hésitais à les publier. Je me dis qu’en ces temps si tristes il pourrait peut-être divertir. Mais vous en serez les seuls juges.

J'étouffe dans mon île. Je décide donc d’y retirer mes pieds pour quelques temps et de me rendre à Paris que je n’ai pas visitée depuis très longtemps. Je suis l'actualité de loin mais j'ai envie d'aller voir de plus près cette situation de crise qui perdure, redoublée par la grave catastrophe sanitaire causée par le coronavirus. Mais je ne m'attendais pas à faire cette rencontre inédite.

Dans l'avion qui nous conduit à Orly, je me sens quelque peu oppressé, serré entre deux personnes. A ma gauche un homme très âgé, un peu handicapé, apparemment de mauvaise humeur. J'ai dû l'aider à placer son bagage à main. Il m'a remercié poliment et s'est enfermé dans un étrange mutisme. A ma droite, une femme d'une cinquantaine d'années et d'un charme certain, bien lovée dans son siège. Elle semble très bavarde. Elle me parle, mais c'est de l'italien et je ne parle pas italien. Je lui réponds en espagnol parce que je ne maîtrise pas l'anglais. Son visage se fait radieux car elle parle espagnol. Elle m’avoue qu'elle vit en Italie mais qu'elle est d'origine argentine.

Madre de Dios ! (Je m'exclame intérieurement). Si elle vient d'Italie, elle peut avoir le coronavirus. Elle parle trop, "comme un bruit de crécelles en semaine sainte" pour reprendre une expression créole. En conséquence, je joue à celui qui est malentendant, je lui tends l'oreille pour que nous ne soyons pas face à face au cas où elle postillonnerait. J’irai s’il le faut dans les toilettes me savonner l’oreille. Nous parlons de Buenos Aires où j'aime passer mes vacances. Elle me dit qu'elle danse le tango et peut-être que nous nous sommes déjà rencontrés dans une milonga. Sans doute en El Beso, cette salle célèbre. Mais ce devait être sous Cristina précise-t-elle car avec l'arrivée de Macri au pouvoir, elle a quitté l'Argentine pour l'Italie. Elle ressemble à Cristina Kirchner. Je dois avouer que j’adore voir l’ancienne présidente quand elle apparaît à la télé ; je l’apprécie donc dans sa dimension phénoménologique pour parler en philosophe. Quant à son autre dimension, je ne sais pas. (Soyons clair : je veux bien sûr parler de sa dimension transcendantale). Ma voisine m’avoue être de gauche et nous parlons des thèses d'Ernesto Laclau sur le populisme. Elle se plaint de la chaleur qu'il fait dans l'avion alors que moi j’ai plutôt froid. Elle toussote un peu et dégrafe légèrement sa poitrine. J'évite de laisser mon regard glisser vers sa gorge car on ne sait jamais quelles voies subtiles de contamination peut emprunter ce putain de coronavirus du " temps des apocalypses" pour reprendre le titre du livre d'Alexandre Adler.

Si je rencontre Alexandre à Paris je l'interrogerai sur ce qu'il pense du coronavirus. Car il me semble bien que ce dernier se présente comme une apocalypse, au sens de révélation. C'est comme si toute la vérité du système néolibéral qui domine la planète depuis quatre décennies se révélait à nous de façon inattendue. Mais une idée me vient brusquement à l'esprit : et si j'invitais cette italo-argentine à faire deux pas de tango, en un doux abrazo, dans l'allée qui sépare les sièges. Cela distrairait les passagers sans aucun doute. Mais je divague. Ma voisine ronfle légèrement. Elle s'est endormie. Repos donc ! Je m'endors à mon tour, légèrement angoissé par une possible contamination au coronavirus. Vivement Paris. Brusquement j'entends la voix de l'hôtesse. Le jour se lève et nous avons commencé notre descente vers Orly. Je me réveille brusquement. Ma voisine s'était endormie, la tête sur mes épaules. Jésus de Nazareth ! comme dirait ma mère. (Je m’exclame ouvertement et mon voisin moins jeune que moi sursaute). Une fois à Paris j'irai faire un test.

Je me rends dans l’appartement que m’ont prêté des amis. Je m’écroule dans un lit. Je m’endors mais des images se bousculent dans mon cerveau en une danse étrange. C’est comme si tout mon être devenait une milonga. Quelques heures plus tard, je suis debout, en pleine forme. Je vais sortir. Pour aller où ? Toujours, comme d’habitude, d’abord au quartier latin. J’arrive place de la Sorbonne.

C’est étrange, la place est vide. Sauf un homme immobile qui semble figé à observer la devanture d’une librairie philosophique. Il ne bouge pas. On eût dit une statue. Je m’approche et m’arrête à un mètre de lui pour respecter les règles sanitaires, recommandées en ce moment. L’homme ne bouge toujours pas. Au bout d’un long moment, il tourne avec une lenteur infinie, le visage vers moi. Je le reconnais. Pas possible ! Lui ? Que peut-il faire ici et maintenant ? Il me donne le dos de nouveau et poursuit son observation des livres en vitrine. Je m’approche, transgressant les recommandations sanitaires et lui dit : « Excusez-moi Monsieur, ne seriez-vous pas Socrate par hasard ? ». Il se retourne vers moi.

-Socrate : oui, et toi, d’où tu viens ? Comment m’as-tu reconnu puisque tu ne m’as jamais vu ?

-J’ai toujours eu de toi une certaine image de ton corps. Une sorte de schème si tu veux. Je viens de la Guadeloupe, dans les Antilles.

-Socrate : je connais. J’ai lu vos écrivains : Fanon, Césaire, Glissant, Chamoiseau, Maryse Condé et bien d’autres.

-Mais comment se fait-il que tu sois parmi nous ?

-Socrate : tu connais le mythe d’Er ?

-Oui, Er le Pamphylien, le guerrier mort dans la bataille et à qui les Dieux accordent le choix d’une nouvelle vie. Mais il sera responsable du choix qu’il aura fait. Choix donc libre et fondamental ce qui me fait penser à Sartre.

-Socrate : et bien les dieux après tant de siècles m’ont donné la chance d’une nouvelle vie. J’ai hésité entre la période que vous appelez la Renaissance et ce XXI° siècle. Mais ce dernier, du moins me semble-t-il, concentre toutes les contradictions du politique que nous avons essayé de penser depuis l’Antiquité. Et j’ai choisi comme lieu Paris car, comme toujours, votre capitale est le théâtre idéal des contradictions pouvant caractériser une crise fondamentale de l’agir politique.

-Comment peux-tu, dans l’Hadès, le royaume des morts, suivre toute notre actualité ?

-Socrate : les Dieux nous autorisent l’usage d’internet. Mais nous ne pouvons pas   commander de livres, nous ne connaissons pas Amazon, nous n’en avons d’ailleurs pas besoin, nous communiquons directement selon un secret des Dieux.

-C’est intéressant, l’Hadès !

-Socrate : viens-y faire un tour si tu veux.

-Non, par Jupiter, j’ai tout mon temps, je ne suis pas pressé !

Socrate me dit qu’il voulait bien aller sur les Champs Elysées et me demande de l’accompagner, ce que j’accepte volontiers.

Nous remontons donc la célèbre avenue et Socrate est visiblement très satisfait de cette visite. Nous marchons longtemps en silence, Socrate semble plongé dans ses pensées. Brusquement, il sort de son silence et me confie que ce qui le frappe le plus sur ces Champs Elysées, c’est de voir tous ces gens qui marchent, portant à bout de bras un petit appareil avec écran, comme si c’était un prolongement ou une béquille de leur moi. C’est le signe, me dit-il, de subjectivités déconcertées.

-Socrate : tu n’as pas de smartphone, toi ?

-Non ! juste un vieux Nokia qui ne me sert qu’à téléphoner. Je n’aime pas ce qu’on appelle, d’une expression désarmante de nostalgie, les « réseaux sociaux ».

Je connais quelqu’un qui n’est pas vraiment un ami mais un ancien camarade de classe du lycée Carnot de Pointe-à-Pitre. Je l’ai rencontré à l’aéroport, le jour de mon départ pour Paris. Il prenait le même vol que moi. C’est quelqu’un qui passe son temps à divulguer de fausses informations sur les réseaux sociaux. Il a fait ses classes avec moi de la sixième à la première. Toujours, il avait des histoires à raconter sur les gens. On l’avait surnommé Makola. Je me souviens qu’en classe, il s’asseyait toujours près de la fenêtre et passait son temps à observer l’extérieur, les collines vertes de la Basse-Terre mais surtout les barges qui descendaient la Rivière Salée pour transporter des cannes à sucre à l’usine Darboussier de Pointe-à-Pitre. Ainsi, il m’affirma qu’on peut attraper le coronavirus par les écrans d’ordinateur ou par les images télévisées. Tu racontes n’importe quoi, comme d’habitude, depuis le lycée lui dis-je. Mais il développa une explication pour le moins surprenante. Selon lui, les images sur les écrans ont un rapport avec notre corps car la lumière atteint nos yeux. Surtout si l’on sait que la lumière ne se déplace pas seulement selon un phénomène ondulatoire mais aussi de façon corpusculaire comme l’avait bien vu Descartes. En conséquence assura-t-il, si sur le corps d’une personne atteinte de coronavirus le virus se concentre dans une partie du visage, la barbe par exemple, les corpuscules du virus peuvent franchir l’écran et nous atteindre. On ne devrait pas, affirmait-t-il, autoriser des personnes publiques avec barbe s’adresser à nous à la télévision et il prend l’exemple du premier ministre ! Là, il commençait vraiment à m’énerver mais il poursuivit. Il me donna un exemple qu’il prétend avoir entendu sur une radio locale, Je ne sais plus si c’est RCI mais j’en doute car je connais le sérieux professionnel des journalistes de Radio Caraïbe international. Il paraîtrait, m’assure-t-il que la ministre, Agnès Buzyn, déteste Benjamin Griveau car celui-ci lui aurait transmis le coronavirus. Comment ? Il lui aurait communiqué une photo de son sexe, or celui-ci, en érection, contenait une concentration intense du virus qui aurait pratiquement crevé l’écran et aurait atteint la ministre en plein corps ! Là je m’énervai sérieusement et lui dit : « Ecoute, tu n’as qu’à conseiller à Griveau, s’il veut vaincre ses adversaires femmes Dati et Hidalgo, de réunir ses partisans masculins aux élections municipales en une séance collective d’érection et de transmettre à ces deux dames une photo de groupe pour les mettre hors circuit électoral. On pourrait appeler cela les érections municipales ». Et je donnai brusquement le dos à Makola pour clore toute conversation. Pourvu que nous ne fussions pas voisins de siège dans l’avion ! Je ne sais pourquoi, je commençais à penser à mon enfance. Subitement Socrate me rappelle sa présence.

Il m’invite à aller prendre un café avec lui et il choisit un bar que je trouve luxueux, mais cela ne le dérange pas. On s’assied à la terrasse. Je lui demande qui a-t-il déjà rencontré depuis son arrivée à Paris. Personne mais je compte interroger votre président Macron me répond-il.

-Pourquoi lui, Socrate ?

-Socrate : Macron me fait beaucoup penser à ce jeune et célèbre dirigeant athénien, le dénommé Alcibiade, fils adoptif de Périclès et personnage politique haut en couleurs. Sorte de « premier de cordée » si on veut. Il appartient à ce qu’Emmanuel Todd nomme les CPIS (Cadres et professions intellectuelles supérieures).

-Tu connais Emmanuel Todd, Socrate ?

-Je t’ai dit que dans l’Hadès on peut lire tout ce qui se publie en France ou ailleurs. J’ai lu son dernier livre Les luttes de classes en France au XXI° siècle. J’ai beaucoup apprécié le passage où il explique que pour ceux qui viennent de l’ENA, l’intelligence pure n’est plus le critère premier. Ce qui domine c’est le conformisme. Ainsi, ajoute-t-il, « Au sommet de la structure sociale, chez les éduqué supérieurs le déficit cognitif augmente (terminologie savante) les idiots s’accumulent (conception naturelle) ». Je compte donc poser à Macron la même question que j’ai posée à Alcibiade ; « Tu veux gouverner les hommes mais sais-tu te gouverner toi-même ? » Or, Alcibiade ne peut se gouverner lui-même car il lui manque ce qu’il devrait avoir de plus élevé en lui, le sentiment de la justice.

-Et pour Macron, Socrate ?

-Socrate : pour Macron, ce qu’il y a de plus élevé en l’homme, c’est d’être le premier de cordée. Or, cela n’a rien à voir avec une élévation éthique. Le premier de cordée s’inscrit dans une logique concurrentielle entre individus et, pour Macron, la société est une « société d’individus » et non une « communauté de personnes ». C’est cela, pour lui, le nouveau monde. La start-up nation dont rêve le chef des macronistes n’a plus rien à voir avec une communauté de citoyens, c’est-à-dire une république visant le bien commun. Ce qu’il y a de plus élevé dans l’homme, c’est l’idée d’humanité. Or, ce dernier mot a deux sens. En un premier temps on pense l’humanité comme ensemble des humains et il est vrai comme le dit Edouard Glissant qu’en un tel sens, l’humanité se distribue en cultures diverses. Mais il faut aussi penser, ce qui n’est peut-être pas le cas de Glissant, l’humanité comme idée de la raison, non pas comme être mais comme devoir-être. C’est donc une exigence éthique, c’est comme les droits de l’homme qui ne résument pas à du droit positif, ce pourquoi ils sont déclarés. En vérité, l’homme à le choix entre l’humain et l’inhumain quand le tigre lui ne peut pas du tout échapper à sa « tigritude ».

-Tu exagères, Socrate ! Comment peux-tu dire qu’il manque à Macron cette idée d’humanité ? Il a même déclaré à l’intention des députés macronistes à qui on reprochait un manque d’humanité : « Le gouvernement va corriger les choses pour que l’humanité retrouve l’efficacité ». C’est la preuve tout de même qu’il a un souci de l’humanité !

-Socrate : tu devrais développer tes capacités d’analyse, cher ami. Macron ne dit pas que l’efficacité, qui relève d’une raison calculatrice ou instrumentale, devrait toujours se référer à l’idée d’humanité. Il dit plutôt le contraire : que c’est l’humanité qui doit s’inscrire dans la rationalité calculatrice. C’est donc l’essence même de l’humanité qui est pervertie par Macron car, par définition, l’humanité dans l’homme est ce qui échappe à tout calcul, à toute efficacité. Si l’efficacité s’inscrit intégralement dans la dialectique des moyens et des fins, l’humanité dans l’homme est une fin en soi. Sans doute la politique s’inscrit-t-elle aussi dans une raison calculatrice mais elle ne s’y réduit pas sinon elle perdrait toute dimension de justice. Macron n’est qu’un représentant de logiques néolibérales qui ont évolué en domestiquant nos valeurs les plus sacrées. Ce qui donc caractérise Macron, c’est une forme d’«insensibilité ». Ce pourquoi il est détesté dans les couches populaires.

-Insensibilité ? Vraiment ?

-Socrate : ce n’est pas moi qui le dis le premier, c’est une de vos philosophes, Myriam Revault d’Allonnes. Dans une interview publiée dans Le Monde, elle déclare : « Aucun pouvoir n’a assumé avec autant de clarté l’idée que la politique relevait avant tout d’une gestion calculante venant en lieu et place d’une réflexion à long terme sur les fins ultimes de la société dans laquelle nous voulons vivre ». Selon elle, la rationalité néolibérale considère que la politique doit être soumise aux mêmes critères du management. En ce sens, conclut-elle, « le macronisme est une politique de l’insensible ».

-Mais Socrate, Macron est quelqu’un qui raisonne. Il a fait des études de philosophie et il passe pour être un disciple de Paul Ricoeur.

-Socrate : tout cela est pure mystification. Macron a été plus formé intellectuellement par l’ENA (dont nous avons déjà parlé) que par ses études de philosophie. Ses discours de président ont-ils jamais eu la moindre profondeur philosophique ? Quant à Ricoeur, sa pensée est très éloignée de celle de votre président. Ainsi, dans son livre Du texte à l’action, ce philosophe, en s’inspirant de nos philosophes de l’Antiquité, nous invite à distinguer, dans l’agir humain, entre la poïésis (l’activité fabricatrice ou tout simplement la technique) et la praxis, c’est-à-dire l’action morale et politique. Ce sont donc deux registres différents de la rationalité. Certes, la technique a évolué depuis nos cités artisanales grecques. J’ai donc suivi dans l’Hadès vos différentes évolutions technologiques (invention de l’imprimerie, révolutions techno-scientifiques et industrielles, révolution numérique). Aujourd’hui, avec l’évolution du capitalisme à son stade financier ou néolibéral, c’est la technique qui régit l’ensemble de l’agir humain et même des subjectivités, produisant un délitement de la praxis, de l’action morale et politique et, plus généralement, de l’idée même d’humanité. A notre époque, celle des cités grecques antiques, l’économie se rangeait dans la dimension de l’oïkos, de la vie privée. Aujourd’hui l’économie est le principal moteur de la vie publique comme de la vie privée. Tel est le malheur qui frappe votre monde d’aujourd’hui qui risque de perdre ce qui fait l’essence même de sa mondanéité. En somme, le macronisme est une réduction transcendantale du politique.

-Transcendantale ? Que veux-tu dire Socrate ?

-Socrate : Une chose très simple qui n’est pas une reprise des catégories kantiennes. Si la transcendance est ce qui est hors de l’homme et le domine, comme Dieu ou la nature ou cosmos, le transcendantal est ce qui dans l’homme lui-même est le plus élevé. La condition politique démocratique est la recherche d’un fondement social hors de toute transcendance, divine ou naturelle, qui s’inscrirait dans ce qui dans l’homme est le plus élevé. Mais cela   demeure fragile car comme le dit Claude Lefort, la démocratie est le régime qui laisse indéterminé le fondement ultime du pouvoir, de la loi et du savoir. Quand ce fondement transcendant s’érode, le religieux fait son retour de même que la xénophobie et le racisme. Ainsi, dans nos cités antiques, quand le lien social politique a perdu son sens, on a inventé le christianisme. L’empereur Constantin a fait le reste. Le macronisme est l’affaiblissement de cette dimension transcendantale du politique, laquelle créait un horizon de sens à l’intérieur duquel les luttes politiques et toutes les contradictions sociales y compris les luttes de classes, pouvaient prendre un sens.

Ces paroles de Socrate me plongent dans une profonde réflexion. C’est comme si je percevais la réalité économique, sociale et politique d’une manière tout à fait nouvelle. Socrate lui, reste silencieux. Soudain, je prends conscience que sur une table, jusqu’à côté de nous un homme, nous donnant le dos, suivait avec attention notre conversation. Il se retourne vers nous et nous dit : « qu’est-ce qu’il en prend avec vous mon ami le président Macron ! » Je le reconnais tout de suite, c’est Benjam, un très proche de Macron, candidat aux élections municipales. Je me penche vers Socrate et lui révèle l’identité de l’individu. Socrate est radieux et invite Benjam à venir s’asseoir à notre table. Je lui dis : «Socrate que voici voudrait s’entretenir avec vous ».

-Benjam : volontiers. Socrate, c’est un nom antillais ?

-Pourquoi voulez-vous que ce soit antillais ?

-Benjam : j’ai connu un Martiniquais qui s’appelait Platon. Il m’a expliqué qu’à l’abolition de l’esclavage, il a bien fallu donner un nom aux esclaves, car il n’en avait pas. Seulement un prénom les identifiait sur les habitations. Les officiers d’état civil ont donc puisé dans la littérature et la mythologie gréco-romaines pour donner des noms aux anciens esclaves.

Benjam a raison. En Guadeloupe, je connais des Jupiter, des César, des Pompilius des Démocrite. Ma mère connaissait un artisan qu’on appelait Monsieur Socrate et j’ai fréquenté un étudiant martiniquais qui s’appelait Platon.

-Benjam : si tu n’es pas Antillais d’où viens-tu, dénommé Socrate ?

-Socrate : de l’Hadès.

-Benjam : c’est quel pays, ça ? C’est en Amérique Latine.

-Socrate : non, en vérité ce n’est pas un pays, c’est un lieu, une région.

-Benjam : j’espère un jour pouvoir visiter cette région.

-Socrate : c’est sûr que tu la visiteras un jour.

-Benjam (légèrement inquiet) : comment ça, dénommé Socrate ? Et quel rapport as-tu avec le Socrate de Platon ?

-Socrate : je suis le même Socrate que celui de Platon.

-Benjam : tu crois que je vais avaler cela ? Soit. Admettons que tu sois Socrate, Que me veux-tu ?

-Socrate : Je voudrais t’interroger, te poser la même question que j’ai posée à Alcibiade : tu es candidat aux élections donc tu prétends gouverner la cité. Mais est-ce que tu sais te gouverner toi-même ?

-Benjam : pourquoi cette question ? Ai-je l’air de quelqu’un incapable de se gouverner soi-même.

-Socrate : j’ai eu connaissance de tes… comment dire ? de tes déboires sexuels.

-Benjam : ça suffit maintenant ! Vous êtes des journalistes masqués ? Ma vie privée ne regarde que moi. Edwy Plenel a eu l’honneur d’affirmer, que Mediapart avait refusé de faire le jeu de ceux qui voulaient divulguer mon intimité sexuelle.

-Socrate : nous ne sommes pas des journalistes mais des philosophes et la philosophie interroge l’intégralité de l’expérience humaine donc y compris l’amour et la sexualité.

-Benjam : je sais. En classe terminale nous avons étudié le Banquet de Platon. C’est le seul livre de Platon que j’ai lu. Interroge-moi donc si tu veux sur ces questions.

-Socrate : je constate que tu aimes la pratique des sextos qui consiste à envoyer des images sexuelles à des correspondants. Quand tu envoies la photo de ton sexe à une dame, quelle image de la femme donnes-tu ? En réduisant la communication à l’image d’une partie de ton corps ton comportement implique que tu réduis aussi le corps de la femme à un ensemble d’organes. Il paraît que ce sont surtout les hommes qui développent de telles pratiques et que les femmes subissent.

-Benjam : alors là, Socrate, tu es mal placé pour me donner des leçons de féminisme. Dans le Banquet, avant que ne commence le débat, une joueuse de flûte est présente. Quand les choses sérieuses commencent (le débat philosophique concernant l’amour), on demande de faire sortir la petite joueuse de flûte. N’est-ce pas là un exemple d’exclusion de la femme ?

-Socrate : tu as en partie raison Benjam. A mon époque, celle des cités grecques, domine le patriarcat et aussi, il faut ajouter, l’esclavage. Mais la liberté et l’égalité ont une histoire, un devenir dans le temps, ce qu’avait vu Hegel. Avec la modernité on fait un pas en avant et progressivement l’esclavage sera aboli et jusqu’à aujourd’hui on progresse dans la reconnaissance des droits des femmes. Cela dit, dans le Banquet, je réintroduis la femme.

-Benjam : comment cela, Socrate ?

-Socrate : quand je dis que c’est une femme, Diotime, Diotime de Mantinée, qui m’a fait comprendre ce qu’est l’amour. J’ai toujours pensé qu’il faut porter une grande attention à ce que disent les femmes concernant l’amour. Elles me semblent plus éclairées à ce sujet que nous les hommes.

-Benjam : En quoi ai-je donc brimé la liberté de la femme si elle est consentante à ce genre d’échanges ? Tu dis que la liberté a évolué au cours du temps et bien moi je réalise pleinement ma liberté sexuelle dans ces temps hypermodernes. Et je revendique le droit l’utiliser mon corps comme je veux.

Soctate : Es-tu sûr d’être libre dans la pratique du sexting ? Et qu’est-ce pour toi que l’amour ? Méfie- toi, il n’est pire esclave que celui qui se croit libre et qui ne l’est pas. Il se pourrait que tu obéisses à une pulsion scopique que tu ne maîtrises pas.

-Benjam : qu’est-ce que c’est que cette « pulsion scopique » ? Où as-tu trouvé ça ? Depuis le Banquet, as-tu rencontré une nouvelle Diotime pour t’instruire sur les choses de l’amour ?

-Socrate : une Diotime ? Pas vraiment. Mais j’ai lu un livre instructif à ce sujet et qui s’intitule La fin de l’amour. L’auteure se nomme Eva Illouz. Selon elle, la problématique de la reconnaissance, telle que Hegel l’avait pensée, a évolué et s’est déplacée vers un plan visuel et sexuel où le sujet est simultanément spectateur et acteur. Autrement dit, dans ces pratiques du sexto, le sujet est déterminé par la logique du « capitalisme scopique » qui est un capitalisme qui crée une formidable valeur économique grâce à la spectacularisation du corps et de la sexualité, à la transformation en images circulant dans différents marchés. Il y aurait là selon l’auteure, un véritable problème dans la reconnaissance de l’autre car le capitalisme scopique crée des mécanismes de rejet rapide de l’autre. Autrement dit, Benjam, quand tu crois développer de libres pratiques sexuelles, tu ne fais qu’actualiser sans le savoir une logique qui te dépasse et qui est celle du capitalisme actuel dans ses stratégies scopiques. De même, ton copain président Macron ne sait pas qu’il n’est pas le véritable sujet de sa politique celle-ci étant déterminée là encore par l’évolution de la technologie moderne qui, comme l’avait déjà vu Hans Jonas, modifie le rapport entre les moyens et les fins, lequel n’est plus linéaire mais circulaire, pour imposer de nouvelles fins inconcevables auparavant, ce qui dénature profondément la praxis humaine.

-Benjam : ce que tu me dis me trouble profondément, Socrate, mais ne faut-il pas distinguer entre l’amour et la sexualité ? Toi-même tu as tenté de séparer l’âme du corps. Moi, je suis sûr que j’aime ma femme et mes enfants.

-Socrate : quand je dis que le corps est le tombeau de l’âme, je ne dis pas qu’on peut vivre sans corps mais le corps n’est pas responsable des errements de l’âme. Celle-ci est pervertie, nous dit Eva Illouz, par le choix qui est fait du marché de la consommation, de l’industrie thérapeutique et de la technologie de l’internet. Ce qu’il faut saisir, Benjam, c’est que le capitalisme a détourné la liberté sexuelle pour se l’approprier en s’impliquant dans l’instabilité et la volatilité des relations sexuelles et amoureuses. Tu dis que tu aimes ta femme et tes enfants, mais que pensent-ils de tout cela ?

-Benjam (il a les larmes aux yeux) : C’est dégueulasse ce que tu fais, Socrate, tu rentres dans mon intimité.

-Socrate : c’est toi qui as exposé ton intimité sexuelle.

Benjam : non ce n’est pas ma faute, c’est celle des réseaux sociaux.

-Socrate : par Zeus Benjamin, es-tu irresponsable ? Gouverner, c’est prévoir. Tu devrais savoir que toute image envoyée par internet est susceptible d’être communiquée. Et qu’est-ce donc que cette pratique de photographier son organe sexuel et de le diffuser ? Ne vois-tu pas que le sexto fragmente le corps en organes sexuels, séparant les organes non seulement de la personne mais d’une vision holistique du corps ? Ce n’est plus « le corps sans organes » mais les « organes sans corps ». Le fait dit Illouz que la sphère sexuelle est désormais régulée par la rationalité instrumentale au sens large dissocie le moi du corps et crée une incertitude non seulement à propos de sa valeur mais aussi à propos de son propre désir. En somme, divin Benjam, c’est toute ta subjectivité qui souffre d’une incertitude ontologique. Comment donc peux-tu prétendre gouverner la cité si ta propre subjectivité souffre d’une telle instabilité ontologique ? En vérité, toi, Macron et tous vos marcheurs vous n’êtes pas d’authentiques acteurs de la politique mais simplement des agents d’un système mondialisé qui affaiblit le sens politique de l’être ensemble et ouvre ainsi la voie à toutes les radicalisations religieuses possibles ou à des crispations identitaires potentiellement mortifères comme l’a analysé Alain Renaut dans son dernier livre, La conflictualisation du monde au XXI° siècle. Mais toutes ces dérives possibles s’accompliront toujours dans l’intérêt des marchés bien entendu. Heureusement, il y a toujours un retour du réel. Vous, les néolibéraux, aviez soumis les services publics à la logique des marchés, mais l’épidémie de coronavirus qui va s’amplifier nous fait comprendre que la santé est pour l’humanité un bien supérieur ou transcendantal qui échappe à la domination économique du monde. Je vais demander aux Dieux une prolongation de mon séjour parmi vous, car je suis curieux de voir comment le président et ses marcheurs vont affronter la grave crise sanitaire qui vous attend. Certes, une telle situation exige une unité nationale et Macron pourrait toujours se prendre pour un chef de guerre, un nouveau De Gaulle, mais et après ?

-Benjam (il continue de pleurer) tu as raison Socrate. Je vais de ce pas convoquer une conférence de presse pour annoncer que je renonce désormais à me présenter aux élections.

-Socrate : Va en paix Benjam et bon courage pour ton oïkos. Dis-toi que l’amour n’est pas forcément fini. Et si tu retrouves une certaine unité ontologique de ton moi, sache que tu pourras toujours revenir comme acteur dans l’espace public.

Benjam nous salue et s’en va, la queue basse si on peut dire, en traînant les pieds dans une démarche incertaine de marcheur. Je ne peux m’empêcher de penser à l’iguane vert de nos terres d’Amérique.

Je me retourne vers Socrate. Stupeur. Il n’est plus là. Il est peut-être dans les toilettes mais va-t-on aux toilettes quand on revient de l’Hadès ? Je vais vérifier, les toilettes sont vides ! Je crie : Socrate, Socrate où es-tu ? Dans le bar, les gens me regardent. De quel Socrate parlez-vous, Monsieur. Du Socrate de Platon bien sûr, que je réponds. Quelqu’un dit : il est devenu fou. D’autres, il est africain ou arabe ? Ou encore, non il a l’air d’un Antillais. C’est peut-être un terroriste et Socrate est le pseudonyme de son complice. Appelez la police. Mon sang ne fait qu’un tour. Je saisis une chaise en criant : je ne suis ni terroriste ni fou. Je menace de tout casser si on n’arrête pas de me traiter de la sorte. Le patron du bar prend peur car son bar avait déjà été cassé lors d’une manifestation des Gilets Jaunes. La police arrive avec des LBD. Je porte les mains à mes yeux. Un policier me saisit et m’emporte en criant : «T’en fais pas. Nos services spéciaux retrouveront ton Socrate. En attendant, toi qui veux tout casser, on t’emmène en un lieu où il n’y a pas grand-chose à casser. On n’y casse même pas souvent la croûte ». A ces derniers mots, j’explose de peur et de colère. En une énergie décuplée, je m’arrache d’entre ses mains et me met à courir sur les Champs Elysées. Je reçois une balle de LBD en plein dos qui me propulse étrangement dans les cieux, comme une fusée ou un drone. Je suis à demi inconscient mais j’ai le temps d’apercevoir les falaises bretonnes. Puis je ne sais pas où je vais atterrir car je plonge sans une totale inconscience.

Combien de temps suis-je resté dans un tel état d’inconscience ? Je ne peux le dire. Soudain le bruit d’une porte qui claque très fort me réveille. C’est un vent fort d’alizé qui a ouvert le volet de ma chambre. Je suis chez moi, en Guadeloupe. Je me lève. Ce n’était qu’un rêve. Je vais à la fenêtre. J’aperçois toujours la bête à longue queue, un iguane vert qui combine étrangement mobilité et déplacement. Il me fait toujours penser à Macron et à ses marcheurs. Et toujours un même chat brun qui observe prudemment l’animal vert. En réalité c’est une chatte, comme me l’avait fait remarquer ma compagne, plus compétente que moi en ce domaine. Je ne sais pas à qui appartient cette chatte qui vient toujours dans mon jardin et réclame un câlin quand je suis assis sur la véranda. Un de mes voisins m’a dit que cette chatte appartenait à Man Toto, une dame qui réside hors de notre résidence, de l’autre côté de la rue. Il le sait parce que cette dame était venue lui demander s’il n’avait pas vu sa chatte. En tout cas, vous comprendrez aisément que, surtout en période d’épidémie, je refuse de caresser la chatte brune de Man Toto. Je me retourne vers le lit. Ma compagne s’est réveillée. Elle n’a pas l’air contente.

-Tu as eu un sommeil agité. Tu parlais de Socrate et de choses philosophiques. Mais de sexe aussi. C’est qui cette italienne ou argentine ? Je la connais ?

Je m’approche d’elle et lui fait un gros bisou sur le front. Vous ne me croirez pas mais brusquement, la chambre s’illumine, comme si, dans le devant du jour, le soleil se levait une deuxième fois en inondant la chambre de ses lumières vivifiantes. Après un bon moment, détendue, elle me dit :

« Tu devrais écrire ton rêve, tu sais ». Je reconnais sa curiosité bien féminine et je me précipite dans mon bureau pour vous conter cet étrange rêve philosophique.

 

                                                                           Jacky Dahomay          

 

 

 

 

 

 

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