La «gauche de gouvernement»: qu’est-ce ?

Cette formule, «gauche de gouvernement» est souvent reprise dans les principaux médias comme si cela renvoyait à un fait accompli ou à une vérité indubitable. Et si elle était plutôt l’expression d’une idéologie visant à masquer la réalité des choses ?

Le plus souvent, une telle formule est utilisée pour  distinguer une gauche réaliste capable de gouverner à une gauche, sans doute rêveuse, mais incapable d’assumer une responsabilité gouvernementale. Ainsi, dans une tribune publiée dans le Monde du 26 janvier dernier, Alain Bergounioux présente Manuel Valls comme un véritable réaliste qu’il oppose à Benoît Hamon. Selon lui, c’est toute la différence qui sépare : « la satisfaction que l’on peut retirer d’une position de principe et celle que nourrit une action réalisable. ».

Mais l’historien ne nous dit pas si toute politique socialiste peut se passer de « positions de principe » ni en quoi celles-ci seraient au fond irréalisables. Il ne précise pas non plus si une  action politique socialiste réalisablepeut se passer de principes. De ce fait, il n’interroge pas sinon les principes mais du moins l’idéologie (sociale-libérale ?) ayant présidé à la présidencede François Hollande et que Vallsa nettement exprimée quand le président lui, demeurait souvent silencieux. Pourtant l’ex-premier ministre de Hollande a soutenu : la déchéance de la nationalité, l’état d’urgence (pas de juridisme, pas de grandes valeurs selon ses propres termes), la loi travail et s’est opposé à la décision du Conseil constitutionnel condamnant les arrêtés anti-burkini. Cela en fait beaucoup, non ? Quelle idéologie (sinon quels principes) ont guidé l’action gouvernementale de Manuel Valls ? Déroulons donc le fil de ses interventions.

Puisqu’il existait déjà dans la loi des  mesures précisant la déchéance de nationalité chez des Français, ayant acquis la nationalité française après naissance et disposant de la double  nationalité, qu’est-ce qui a puchoquer dans la proposition faite par Hollande devant le congrès ? C’est que cette déchéance visait des citoyens nés français. Ceci est donc contraire à la Constitution, car établissant uneinégalité entre citoyens. Quelle pouvait être sa portée symbolique ? Nulle concernant de jeunes Français  qui sont prêts à mourir en tuant d’autres. Reprendre donc cette proposition du FN c’était signifier quelque chose, de symbolique sans doute car n’ayant aucun effet dans la lutte anti-terroriste, mais un symbolisme concernant surtout l’identité  collective. C’était une manière d’affirmer une identité de nature nationaliste et non républicaine, en désignant l’autre (surtout les citoyens français issus de l’immigration maghrébine),comme potentiellement ennemis de lanation. C’était là contredire une conception républicaine socialiste de l’identité nationale. Sur cette question, François Hollande a reconnu publiquement son erreur. Valls non.

Concernant l’état d’urgence, si on peut comprendre que l’horreur des attentats ait pu en premier temps le justifier, sa perpétuation est tout à fait nocive à l’Etat de droit et inefficace dans la lutte contre leterrorisme. Pourquoi Valls nepeut-il pas l’admettre ? Ce n’est ni par légèreté, ni sous l’impulsion d’on nesaitquelle humeur, ni même par souci de « réalisme » qui s’opposerait à des « chimères » de gauche, mais en vérité parce qu’ilabandonne le principe d’un « gouvernement » politique, pas seulement socialiste, pour celui d’une « gouvernance » néolibérale. Expliquons-nous.

Michel Foucault, dans Naissance de labiopolitique, avaitessayé de montrer comment, au début du XVIIIe siècle, le développement du capitalisme sous ses premièresformes, mercantiles parexemple,avaitmodifiél’art de gouverner. Alors que l’époque précédente avait tenté de théoriser une limitation extérieure du pouvoir par le droit, une nouvelle « gouvernementalité » se met en place en n’établissant que des limites, « internes » au pouvoir, pensées en termes d’efficacité ce que certains nomment maintenant le « réalisme ».  Il  ne s’agit pas bien sûr d’appliquer mécaniquement les analyses de Foucault à l’époque présente. Mais on pourrait formuler l’hypothèse que le libéralismeclassique – opposé en quelque sorte au mercantilisme – celui d’Adam Smith par exemple, s’il exigeait que l’Etat intervienne le moins possible dans l’activité économique, n’était pas opposé à une limitation du pouvoir par le droit. On était d’ailleurs attaché aux « sentiments moraux » lesquels bien sûr n’ont rien à voir avec les « sentiments chrétiens » de Mr. Nobody dont la tartuferieest dévoilée aujourd’hui par la sortie de l’ombrede son énigmatique Penelope.

En poursuivant notre hypothèse et au-delà de Foucault – dont certains comme Serge Audier analysent les insuffisances de sa théorie du néolibéralisme – on pourrait avancer l’idée que le redéploiement du capitalisme à partir de la fin du XXe siècle, dans sa phase mondialisée néolibérale, produit aussi une nouvelle théorie du gouvernement des hommes qu’on pourrait appeler la  « gouvernance ». Celle-ci cherche à tout prix, toujours au nom du « réalisme », à relativiser la dimension éthico-juridique pouvant limiter le pouvoir et de modifier la Constitution quand cela l’arrange. C’est dans cette logique de gouvernementalité qu’il faut inscrirecertaines déclarations de Valls quand il était premier  ministre : « Pas de juridisme, pas degrandes valeurs ». De surcroit, Manuel Valls, tout commeSarkozy d’ailleurs, s’est permis de contester la  décision du Conseil d’Etat interdisant les arrêtés anti-burkini. Encore le refus d’une limitation juridique alors mêmeque celle-ci est plutôt de nature administrative. C’est que même s’il existe des différences de culture politique entre droite et socialistes,la « gouvernance » de Hollande et de Vallsobéissent aux même « principes » néolibéraux que celle du gouvernement sarkozyste entraînant une confusion droite/gauche dont Emmanuel Macron est le principal bénéficiaire.

La « gauche gouvernementale » n’est rien d’autre qu’une  manière de désigner sans le dire une façon de gouverner obéissant à des « principes » ou plutôt à des règles de gouvernance dictées par la logique néolibérale. Reste à comprendre comment de telles règles ont pu devenir  hégémoniques aussi bien à droite qu’à gauche dans les démocraties occidentales au point de nous faire croire qu’elles obéissent à on ne sait quelle loi de la nature, qu’il n’existe point d’autres alternatives et que cela exige une gouvernance « réaliste ». C’est pourtant là que se situe le passage de la social-démocratie au social-libéralisme, accompli d’abord par les sociaux-démocrates anglais et  allemands. Il est significatif que Manuel Valls aime se référer à Tony blair.

Un tel triomphe de l’hégémonie néolibérale s’explique sans doute, au plan économique, par la généralisation sur la planète de la concurrence, de la compétition exacerbée et du pouvoir de la finance. Tout cela engendre bien sûr un déterminisme dialectique agissant, diraient les marxistes, sur les représentations super-structurelles à commencer par l’affaiblissement des Etats et de leur capacité à régulerles phénomènes sociaux-économiques. On pourrait ajouter que cette « logique concurrentielle » quitte aussi le terrain économique pour infester les rapports sociaux, produisant des fixations identitaires de groupes ou de « communautés » s’opposant les unes aux autres et même, concernant les descendants de l’esclavage, une sorte de « concurrence victimaire » avec le génocide juif, ce contre quoi nous mettaient déjà en garde Césaire, Fanon et Glissant. A rebours, on voit se développer un  communautarisme de certains français dits « de souche » affirmant, de Chevènement à Marine Le Pen et à Manuel Valls, un « républicanisme » et une « laïcité » de combat qui ne sont rien d’autre qu’une dénaturation des idéaux ou des principes laïcs et républicains. C’est en ce sens qu’il faut inscrire les propos absolument antirépublicains de Valls sur les Roms, affirmant que ces derniers n’ont pas vocation à être intégrés. Cela dit, l’honnêteté  nous oblige à rappeler quel’ex-premier ministre a reconnu en quelque sorte ses  erreurs, en déclarant à la veille des primaires socialistes, qu’il avait changé.Pourquoi ne pas croire à sa vertu même si, par les temps qui courent, la vertu affirméedecertains leaders politiques est plus que problématique. ? Mais tout  cela ne peut suffire à rendre compte de la spécificité de l’hégémonie idéologique néolibérale. Il faut donc aller plusloin dans l’analyse.

Il nous  semble –bien que cela reste soumis à la discussion– que la force hégémonique de ce qu’on appelle le néolibéralisme mondialisé tient essentiellement en ce qu’il produit un délitement grave du politique consistant en une dé-symbolisation de l’existence collective politique. Des collectivités humaines ne peuvent vivre ou tenirensemblesans un lien symbolique transcendant permettant de jugulerl’instinct de mort oulutte de tous contre tous. On lesait depuis Aristote qui affirmait déjà que la chrématistique(ce qu’on appelle aujourd’hui lafinance) ne peut tenir lieu de lien politique. Si c’est le religieux qui déterminaitle symbolique, le politique n’a cessé des’autonomiser par rapport au religieux, en tentant d’établir un symbolique non religieux c’est-à-dire pour parler comme certains philosophes contemporains, une transcendance dans  l’immanence. Comme l’écrit Alain Badiou dans un article récent dans le  journal Libération : « La sortie de la tradition, telle que réalisée par le capitalisme comme système général de la production, ne propose en réalité aucune symbolisation active nouvelle, mais seulement le jeu brutal et indépendant de l’économie, le règne neutre, a-symbolique, de ce que Marx appelle "les eaux glacées du calcul égoïste". Il en résulte une crise historique de la symbolisation, dans laquelle la jeunesse contemporaine endure sa désorientation »

On peut reprocher à Alain Badiou denepas analyser suffisamment les tentatives de symbolisation élaborées au sortir de la  tradition etqui se mettaient en place, même dans le système capitaliste. Toutefois, on peut reconnaîtreque Marx avaitsaisi unetendance du capitalisme qui se réalise pleinement avec le néolibéralisme. Le triomphe de l’hégémonie néolibéralerésidedans le fait que l’« a-symbolisation » produite entraîne un nouveau rapport au réel comme à l’imaginaire entraînant un prismeou unevue sur le réel qui esttoute l’idéologiedu « réalisme »qui finit pardominer ce qui est appelé la « gauche de gouvernement ». Celle-ci n’est que l’expression d’un virage à droite avec l’adoption de la « gouvernance » néolibérale entraînant la mort programmée du Parti socialiste. L’« a-symbolisation » qui l’accompagne conduit à une relativisation de l’instance éthico-juridique. Des « principes » comme ceux des droits de l’homme sont dénaturés ou leurs références sont de pure rhétorique.L’exemple le plus édifiant et que peu ont relevé, est l’article 1 qui sert de préambule à la loi travail. Il  est en effet précisé que les droits humains peuvent être limités par « la bonne marche de l’entreprise ». Effarant ! Comment la « bonne marche de l’entreprise », qui relève simplement d’une rationalité calculatrice, peut-elle être mise en équation avec lesdroits fondamentaux de la personne humaine, lesquels relèvent d’un autre registre de rationalité, celle de la rationalité morale et juridique qui dans sa dimension symbolique déterminela praxis, c’est-à-dire l’action humaine qu’on nous invite aujourd’hui à penser sur le mode du simple « faire », celui de la fabrication. Si la politique obéit beaucoup à une rationalité calculatrice elle ne s’y réduit pas car elle ne peut produire du sens collectif qu’en acceptant une dimension symbolique qui la limite et la dirige. La perte de ce sens symbolique conduit le peuple qui souffre ou celui qui manque à aller chercher le sens dans le religieux voire avec ses radicalisations, dans des crispations identitaires de la nation organique avec la haine de l’autre, bref dans tout ce qui assure aujourd’huice qu’on nomme le « populisme ».

Les néolibéraux et tous leurs experts ou leurs expertes (comme la plus militante de tous, Agnès-Verdier Molinier) veulent nous faire croire qu’on n’a pas le choix, qu’il faut sacrifier le modèle social français pour assumer laconcurrence internationale. Et pourquoi ne pas lutter contre ce type ce système économique devenu dominant ? Est-ce une loi de la nature oule produit d’une histoire ? Celle-ci  n’est-elle pas l’œuvre de la  praxis humaine donc de choix politiques ? Le capitalisme lui-même ne s’est-il pasdéveloppé sous l’inspiration de « principes » ne serait-ceque ceux relevant de ce que Weber nommait l’éthique protestante ? Ensuite, l’assurance et l’arrogance de ces défenseurs du néolibéralisme sont d’ autant plus surprenantes que ce système dominant, loin de produire le bonheur des peuples, traverse aujourd’hui une grave crise ou  « dépression politique » manifestée par la crise de 2008mais aussi par le triomphe, dans des puissances européennes et aux Etats Unis, d’idéologies extrémistes dont Trump est le plus spectaculaire représentant, par la crise de l’Europe et le bouleversement de l’ordre mondial, toutes choses qui risquent de nous conduire tout  droit à une guerre risquant de détruire notre planète.

Plus fondamentalement, il  n’y a pas de politique visant à faire disparaître injustices et inégalitéset à établir un lien plus harmonieux entre les hommes, sans projection dans le futur, sans une part de rêve, sans la pensée d’une autre vie et d’un autre monde possibles. Cela n’interdit pas des formes de gouvernement, inscrits dans le réel, naviguant sans cesse entre l’idéal et le réel et négociant avec eux,mais ne perdant jamais de vue cet horizon de sens libérateur. C’est toujours ce qui a caractérisé l’idéal socialiste. Espérons que toutes les gauches véritables puissent s’unir pour contrer cette idéologie néolibérale dominante qui nous impose sa gouvernance.

 

 

 

 

 

 

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