La vacance des grandes valeurs

Ce qu’il y a d’intéressant avec Manuel Valls, c’est sa cohérence incontestable, ce qui le distingue peut-être de François Hollande et fait de lui le véritable leader du virage à droite toute du parti socialiste.

Ce qu’il y a d’intéressant avec Manuel Valls, c’est sa cohérence incontestable, ce qui le distingue peut-être de François Hollande et fait de lui le véritable leader du virage à droite toute du Parti socialiste. De sa sortie sur les Roms, au « pas de juridisme », suggère-t-il aujourd’hui « pas de grandes valeurs » ? C’est ainsi d’ailleurs que l’interprètent certaines personnalités de la gauche. Mélenchon ne mâche pas ses mots. Pour lui cela provoque « une nausée absolue ». 

Mais même si  nos cœurs se lèvent face à une telle ignominie, il s’agit  avant tout de comprendre. Que veut dire le premier ministre ? Que les « grandes valeurs » relèvent d’un certain héroïsme à la Don Quichotte qui nous empêche de saisir la réalité actuelle de la France. Ce que ne comprendraient donc pas les socialistes contestataires, c’est que « l’âge des héros est dépassé » comme l’affirmait Hegel dans son Esthétique. Manuel Valls sait lui que les moulins à vent sont bien des moulinsà  vent. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Cette réalité à laquelle  se réfère Valls ne peut être celle du terrorisme car lui-même avoue que la déchéance de la nationalité n’aurait aucun effet sur ceux qui sont prêts à mourir en donnant la mort aux autres. On dit donc que c’est pour des  raisons  « symboliques », mais que sont ces sont ces symboles sans une référence aux « grandes valeurs » ? Il se justifie en faisant référence à la déchéance de nationalité qu’avaient subie les partisans  de l’esclavage en 1848. Il oublie  de préciser que cette déchéance frappait des individus qui n’avaient pas la double  nationalité. Il n’y avait donc pas de discrimination dans ce cas entre citoyens français. Nous disons « dans ce cas » car, de l’autre, les républicains de 1848 ont éprouvé de grandes difficultés à considérer les citoyens issus de l’esclavage comme des citoyens à part entière comme le montre Syliane Larcher dans son livre L’autre citoyen préfacé par Balibar. D’autre part, Valls autrefois condamnait Sarkozy qui voulait introduire la déchéance de nationalité concernant certains citoyens, ce que défendait d’ailleurs le FN. On a donc du mal à percevoir la réalité et sa dimension symbolique à laquelle le premier ministre tout comme le Président de  la  république se réfèrent. Quels sont donc leurs véritables moulins à vent ?

Si on veut donc comprendre Manuel Valls il faut le prendre aux mots. Mettons donc de côté les  « grandes valeurs » et essayons de voir en direction des « petites  valeurs ». Ceci peut passer pour un oxymore mais aux yeux de notre premier ministre non.  Au fond ce à quoi appelle ce dernier, c’est à une  « réduction » des  valeurs aussi bien républicaines que  socialistes. Le « réductionnisme » – si on peut s’exprimer ainsi – du chef du gouvernement est d’ailleurs à l’œuvre depuis des années. Mais aujourd’hui, il l’énonce en touteclarté. Pourquoi les socialistes qui s’opposent maintenant à lui ne l’avaient pas aperçu plus tôt ? C’est à penser ce  réductionnisme qu’on comprendra la cohérence de Manuel Valls.

Faisons comme lui référence à l’histoire. La Révolution française a essayé de penser un fondement du lien social politique qui ne reposerait sur aucune transcendance divine. Les « grandes valeurs » descendaient du ciel pour reposer sur la terre des hommes. Ce qui n’est pas une mince affaire ! La dimension universelle de ces valeurs était affirmée comme reposant dans l’homme mais dans une dimension transcendantale de l’expérience humaine. On peut dire qu’il y a là comme uner éduction de la transcendance au transcendantal. Les républicains français ont maintenu ces valeurs transcendantales censées fonder le lien social politique même s’ils les ont trahies souvent dans les aventures coloniales.

Ce qu’il y a de nouveau depuis l’avènement du néolibéralisme, c’est l’affaiblissement incontestablede cette dimension  transcendantale pouvant fonder l’unité collective. Un tel système mondialisé affaiblit les Etats mais aussi favorise les divisions raciales et ethniques afin de mieux asseoir sa domination. Telle est la réalité, celle des moulins à vent du présent. Valls au fond demande aux socialistes  de se rallier à cette « néoréalité ». Il leur demande de faire  un effort, non pas pour être plus républicains mais au  contraire pour  consentir à la réduction des grandes valeurs transcendantales républicaines et socialistes à une pure immanence. Nous avons ainsi  des « petites valeurs » avec leur  dimension symbolique. Mais il est clair qu’elles n’ont aucune existence  transcendantale. Elles s’inscrivent dans une rationalité mais le  symbolique ici doit se penser dans une dimension structurale immanente. Ce qui vaut ne doit pas se référer à du  transcendantal, à un devoir-être. Il obéit à une logique de l’être. (Qu’on nous pardonne ces difficultés théoriques pour nous qui essayons de saisir la cohérence de Manuels Valls). Poursuivons donc.

La rationalité qui doit guider l’action gouvernementale n’est pas du tout de l’ordre moral ou juridique, elle est réduite à une rationalité purement calculatrice et instrumentale. Telle est la raison d’Etat selon Valls. En définitive, la politique pour Hollande et son premier ministre se résume à l’art du calcul. C’est un cynisme bien réfléchi. On abandonne donc les grands principes qui pouvaient donner un horizon de sens à l’action politique. D’une  part on obéit essentiellement à l’ordre économique du capitalisme mondialisé, ces nouveaux moulins à vent, et là, on pense qu’il n’y a aucune alternative. De l’autre le pouvoir se pense selon un ordre « machinique » calculateur et cynique. En ce sens, la demande  de déchéance de nationalité telle  qu’elle est formulée par ces deux dirigeants de l’Etat, n’a d’autre que but que de courir sur le terrain du FN et mettre la  droite dans l’embarras. Il s’agit de produire une mort symbolique de l’identité républicaine. La chose  s’était déjà produite sous Sarkozy avec la création d’un ministère de l’identité nationale ce qui nous avait valu avec Edouard Glissant de démissionner du Haut Conseil à l’Intégration. Tout cela est encore  du pur calcul politicien. En ce sens il y  a bien une cohérence entre « le pas de juridisme » de Vals et sa sortie  sur les « grandes valeurs ». Car qu’est-ce donc qui est refusé avec  ce « pas de juridisme » sinon les droits fondamentaux qui sont les grandes valeurs qui nous constituent comme  citoyens ? Reste maintenant à inclure dans cette cohérence valsienne l’affirmation selon laquelle les Roms n’ont pas vocation à être intégrés  dans la république  c’est-à-dire au fond la question identitaire.

L’identité républicaine française telle qu’elle  se pose depuis la Révolution est une  identité politique forte c’est-à-dire qu’elle pense l’égalité entre les citoyens de manière essentiellement civique et non organique. Une telle identité  ne peut tenir qu’en référence à de grandes valeurs transcendantales, ce pourquoi d’ailleurs elle est fragile et la  tradition politique française l’a montré à plusieurs reprises. Lorsque celles-ci se délitent ou se réduisent, si de surcroit la crise  augmente la souffrance sociale, le sens du  vivre ensemble républicain disparaît et on se rabat sur des  identités plus primaires, pulsionnelles, et la haine de l’autre  remonte à la surface de la société. Ce fut le cas dans les années noires précédant la seconde guerre mondiale où Freud vit la montée de la pulsion de mort. A cette époque, le Juif et le Rom étaient perçus comme des ennemis intérieurs et la France a été le premier pays à construire alors des camps de concentration pour les Rom. Aujourd’hui, le  Juif n’est plus l’ennemi principal. Le «musulman » l’a remplacé. Mais il y a aussi les autres,  les Rom et les  Noirs. Ce qui est difficilement supportable, c’est l’acceptation de la diversité culturelle c’est-à-dire de la créolisation effective de la France. D’où la notion -étrange pour un républicain- de  « Français de souche ». Certes, Valls ne dit pas la même chose pour  les Arabes et les  Noirs. Mais ce qu’il sait, c’est que le peuple en colère pour toutes les raisons avancées réclame cette sorte de déchéance de la  nationalité et est attiré par le populisme du FN. Il s’agit donc, cynisme oblige, de donner l’impression qu’on abonde dans son sens. Hollande ne veut pas être un président anormal. Les élections futures le commandent.

Les raisons « symboliques » avancées par Manuel Valls s’inscrivent effectivement dans une réalité. Celle de 80% au moins des Français selon les sondages qui désirent cette déchéance de la nationalité. Ces Français veulent que  soit affirmée symboliquement que l’appartenance à la nation serait de nature organique, que c’est une  faveur  qu’on accorde à quelques- uns. La fondation doit se faire dans le sang et il  est des moments où le peuple, quand l’incarnation du pouvoir se fait  défaillante, a besoin de sang. C’est le  mystère de l’incarnation, sans doute d’origine chrétienne. Les ratonnades peuvent commencer. Avec ce massacre des grandes valeurs, comment ne pas penser à ce que Chateaubriand, dans ses Mémoires d’Outre-tombe, nomme le « cynisme  des chiens » pour parler de  ces bourgeois endimanchés qui se rendaient le dimanche sur les places pour  assister au spectacle de la guillotine ?

Manuel Valls nous fait penser à cette catégorie de jeunes  loups politiciens  arrivistes que déjà au XIX° siècle Balzac décrivait. Une sorte de Rastignac si on veut. Mais leur subjectivité aujourd’hui est  tout à  fait remodelée par le néolibéralisme. Ily a comme unaffaissement d’une dimension authentiquement symbolique qui les livre à la vacuité infinie de la jouissance, de celle notamment des grandes vacances des valeurs républicaines et socialistes. Le plus surprenant, c’est que Valls et Hollande sont persuadés que les parlementaires socialistes puissent soutenir leur projet. D’où leur vient une telle certitude ? Sans doute du fait que le parti socialiste est un parti de notables profondément attachés à leurs mandats, une sorte d’aristocratie en vérité, phénomène qui se développe et coupe les partis traditionnels des masses populaires. Ces élus vont-ils ranger les « grandes valeurs » dans leur poche et pratiquer la politique de l’autruche ? Comment comprendre que certains ministres –dont deux issues de nos sociétés créoles d’Amérique-  puissent accepter encore de travailler sous la direction d’un tel premier ministre ? En tout cas, avec ses derniers propos, Valls fait  déborder le  vase. Le PS va-t-il  mourir ? Sans doute.  Mais de là pourra s’opérer une nouvelle refondation de la gauche et qui ne se fera pas uniquement dans la logique des partis, le rôle des associations étant tout aussi important. Il faut savoir être minoritaire.

Sous Vichy, Les résistants en France ont d’abord été minoritaires et c’est Platon –du moins nous semble-t-il-  qui disait que  quand la république se meurt  elle se réfugie dans le cœur de quelques-uns. Doit-on rappeler  que c’est chez nous, aux Antilles, que Pétain connut ses premières défaites ? Ses gouverneurs  furent  expulsés de Martinique et de Guadeloupe. Allons-nous faire dissidence ? En proclamant les grandes vacances des valeurs fondamentales de la gauche, Manuel Valls nous contraint du même coup, nous femmes et hommes de gauche attachés à nos valeurs, à siffler au plus vite la fin decette ignoble récréation.

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