LAMPE AU NÉON, POÊLE À TARTE *

Alors comme ça, vous pensiez que je n'en dirais pas un mot. Que j'allais laisser filer le bicentenaire de la mort de Napoléon sans bouger les petits doigts qui s'agitent tous les soirs, plus ou moins maladroitement, sur le clavier. Un clavier peu tempéré, c'est entre autre ce qui me distingue de Bach, dont je ne désespère pas de saluer le tricentenaire. Mais dans quel état ?

Pour l'instant ça va, enfin mieux que Napoléon, le pauvre, où à l'heure où j'évoque sa fin, devait déguster quelque chose dans son plumard tremblant sous le regard goguenard de Sir Lowe Hudson, du côté de Sainte-Hélène.

Donc nous y sommes, c'est le jour J et même Macron à la fois épidémiologiste, philosophe, historien et grand homme, va y aller de son concert de violon en "même temps" majeur. Car s'il est un symbole des contrastes, c'est bien lui, Bonaparte. Donc j'ai appris que Macron lui rendrait hommage, ce qu'il s'est bien gardé de faire pour les 150 ans de la Commune de Paris, un épisode autrement plus humain et socialement méritoire. Mais on sait bien où se situe le président, ami des monarques et des tyrans...

Maintenant je suis embêté. Ben oui parce que l'empereur je lui casserais bien du sucre sur le dos -sans rajouter à sa douleur c'est ce qu'y a de bien ! - mais ce qui m'ennuie pour de bon, c'est que j'ai un copain qui l'aime beaucoup. Et quand je dis qu'il l'aime, bonjour l'euphémisme ! Il en est dingue. C'est un peu comme s'il avait voué une moitié de sa vie, mais aussi de son être, à la mémoire et au culte de Napoléon. Oh ! il ne se prend pas pour l'Empereur, c'est un humble. Un combattant. Un fidèle. S'il avait été contemporain, grognard Vincent aurait sûrement appartenu à la Garde impériale, celle qui au prix de sa vie, alla défier les troupes de Wellington, dans l'ultime assaut du désespoir.

Rien que pour toi, mon Pascal, j'éprouve un grand respect et une certaine admiration pour tant de ténacité, de bravoure et de prestige. Oui, c'est comme ça, je ne suis pas fan de chasse, mais je la défends au nom du cuissot de biche et de la passion de Guy et si je trouve la corrida ridicule, soutenue souvent par des gros cons, je garde en moi la dévotion de mon modèle, Pierre Albaladejo et de l'émotion dont il savait nous ensorceler jusqu'au frisson.

J'ai donc lu dans Libé récemment : " Il disait privilégier la raison au sentiment, l’intelligence aux élans du cœur, l’énergie aux passions et la réalité à l’imagination. " Je ne sais comment vous vous situez par rapport à cette profession de foi (?) elle est aux antipodes de la mienne. Ce qui ne fait pas de Bonaparte un type horrible et de Jaco quelqu'un d'exceptionnel. C'est juste pour formuler à quel point j'ai du mal.

Déjà, c'est un peu pareil avec tous les Corses que j'ai fréquenté et avec lesquels j'avais noué des relations intéressantes et, le croyais-je, intenses. Mais il a suffi que je me moque un peu de leur posture (regard noir comme leur costume), de leurs coutumes, leur accent surjoué par les jeunes générations, leur esprit clanique et pétaradant, pour qu'ils se fâchent. On dit que seule la vérité blesse et là visiblement, on a largement dépassé le stade de la blessure. Bref, susceptibilité mal placée, je me passerai des Corses ! Du reste "le petit caporal" ne les adulait pas non plus, surtout depuis sa brouille définitive avec Paoli.

J'aurais surtout du mal avec un type qui a envoyé plus d'un million de soldats, des partisans certes mais aussi des affamés, voire des "obligés", se faire ouvrir, désintégrer aux baïonnettes et canons, crever de faim ou de froid, parfois même supplicier, comme lors de cette terrible retraite de Russie, par les Cosaques.

Du siège de Toulon, où il remportera sa seule victoire face aux Anglais et obtiendra son grade de Général et un formidable tremplin vers sa brève mais hallucinante carrière, jusqu'à Waterloo en passant par les Pyramides, Wagram, Austerlitz et la retraite de Russie, Napoléon n'aura eu de cesse de batailler afin de constituer un empire européen dont les autres ne voulaient pas. On a souvent relevé son habileté politique, jusqu'au machiavélisme - rappelant les grandes figures notamment contemporaine de De Gaulle, avec lequel il partage le plus gros de l'iconologie de l'Histoire de France, à Mitterrand - mais enfin il fut aussi d'une bien imprudente hardiesse et d'une forme de naïveté pour croire qu'il pourrait faire de Rome, Naples, Barcelone, Amsterdam, Hambourg et j'en passe, des chefs-lieux de départements français. N'était-ce pas prendre l'Italie, l'Espagne, la Hollande, la Prusse, mais aussi l'Autriche, la Pologne et la Russie pour des lâches, des moins que rien ? Quant à croire que le Royaume-Uni pourrait le laisser annexer la totalité de l'Europe, ne fallait-il pas avoir un peu abusé de quelques produits euphorisants ?

Outre le bilan martial, humain (et carbone !) bien peu en sa faveur, faut-il rappeler - mais je sais que non, je sais que rien ne vous échappe de l'histoire du premier Empire - que lorsqu'il réalisa le coup d'État du 18 brumaire ( 9 novembre 1799 pour ceux qui ne maîtriseraient pas le calendrier révolutionnaire), le premier consul s'assit aussi vite sur la plupart des acquis de 1789 et de la première République - comme le fit d'ailleurs le neveu, Napoléon 3, avec celle de 1848 -.

Népotique mais surtout despotique, on peut ajouter à ce bilan bien peu glorieux, la fin de la liberté de la presse, une répression permanente de tout forme d'opposition, le rétablissement de l'esclavage, l'avilissement des femmes et en cherchant bien, on en trouverait encore.

Et à ceux qui me diront : oui mais le code civil, les  cours d'appel  et de cassation, l'arc de triomphe, la bourse de Paris, les canaux de liaisons inter-régions, la légion d'Honneur, la Madeleine, voire la modernité... Oui, mais je m'en fous !

N'empêche qu'il y a des décennies que le personnage m'habite, qu'il me donne à lire et à penser, non pas à rêver ! Si ce n'est parfois d'un vrai beau lyrisme : " L'aigle volera de clochers en clochers jusqu'aux tours de Notre Dame. " Il fit dans le sublime, le gigantisme, le pathétique, le cataclysmique. D'un autre côté les winners me débectent, non tant pas leur réussite que par l'avidité à réussir et souvent la mesquinerie qu'ils y mettent. Je préfère et de loin les losers. Ce n'est pas que je les envie, moi qui n'ai jamais rien eu à perdre ni à gagner, aucun goût pour le jeu quel qu'il soit, mais ils me vont mieux d'autant que s'ils ont perdu c'était peut-être d'avoir été plus loyaux...

Alors Bonaparte, entre ici dans mon cœur, tout près du grognard Vincent... Mais surtout pas d'histoire, hein ! Si tu vois passer un Anglais, tu ne bouges pas. Compris ?

* Ce titre ne veut absolument rien dire, mais il aurait beaucoup plu à mon papa.

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