FAITES LA MOUE, PAS LA GRÈVE !

J'ai reçu hier un mail d'une copine de Nasbinals qui, la pauvre, vit encore dans l'Oise tout en se rapprochant sensiblement de son Aubrac originel. Elle commençait ainsi : "J'en ai une bien bonne pour toi . Moi, je suis remontée !" Ce dont elle ne se doutait pas, c'est que j'allais lui répondre presque aussitôt presto " Ça tombe bien, je le suis aussi !

Elle me raconte donc que Sonia, l'une des filles dont elle a la charge, est partie au collège ce matin. " Elle est arrivée et manque de chance aujourd'hui c'est la journée gréviste pour les profs. Personne n'a été prévenu c'est le principe de la grève ! (lui a-t-on répondu). A part que là ce sont des gosses et qu'ils restent tous dehors dans la cour (ceux qui mangent a la cantine) les autres sont relâchés dans la nature. Heureusement que Sonia est une gamine sérieuse et qu'elle est rentrée. Heureusement aussi qu'il y a du monde à la maison pour ouvrir la porte, sinon les parents qui travaillent..."

Alors oui, je suis moi aussi remonté ma pauvre Patricia, parce que la situation dans laquelle s'est trouvée Sonia et puis toi, ce ne sont pas les professeurs contre lesquels tu es remontée qui en sont responsables ! Entendons-nous, je ne fus pas un premier de la classe - et donc pas de tête de cordée pour moi - ! Je fus certes un scolaire récalcitrant, parfois carrément rebelle, mais je pense être en droit de reprocher à certain de mes enseignants de m'avoir dégoûté de l'école. Il n'étaient pas nombreux, trois me semble-t-il et ils sont vraisemblablement passés de l'autre côté du tableau final. C'est dire que je ne leur en tiens pas grief ! Mais enfin il n'existe pas de réelles connivences avec le corps enseignant, si ce n'est celui de mon épouse qui n'a fait que passer dans sa jeunesse.

Seulement voilà en mûrissant ( oui je sais, là le fruit est prêt à tomber ) j'ai appris à mieux connaître les rouages et les personnages de l'éducation nationale. Globalement ce sont des gens qui réfléchissent, qui par le fait d'apprendre à l'autre ont une certaine notion d'humanité et idéologiquement, je l'admets nous sommes essentiellement assez proche. 
Alors, voici ce que j'ai répondu à Patricia : " Oui en effet, lâcher des gamins de 14 ans dans la nature, c'est n'importe quoi et quel risque ils leur font prendre ! Voilà pour la forme. 

Mais sur le fond, je ne vais pas te faire plaisir. Je connais bien la situation des enseignants (les plus mal payés d'Europe de l'ouest) à qui l'on confie des enfants qui ne sont plus éduqués par la plupart des parents et qu'il faut en plus gérer dans le cadre de la pandémie. Le tout sans le moindre renfort. 

Critiqués sans cesse, mal payés, confondus avec la garderie, couverts de responsabilités qui ne devraient pas leur incomber... et tu te demandes pourquoi ils font grève ? 

Il manquerait plus qu'on leur coupe la tête ! " 

Je lui ai répondu ça à Patricia, parce que les gens ont besoin de réfléchir et de comprendre. D'essayer au moins ! Cette façon de s'en prendre systématiquement, bêtement j'oserai dire, aux enseignants, révèle une véritable crise de conscience politique et publique, cette absence  que je ne cesse de dénoncer ici. Sans grands effets si j'en juge par la réaction de Patricia. 

Patricia, c'est une copine, je l'aime comme tous ces braves gens fidèles à macronique, mais surtout qui ont trouvé mieux à faire dans la vie que de vendre des bagnoles ou de construire des avions. Elle est " famille d'accueil " Patricia, c'est à dire qu'elle consacre sa vie à redonner à des enfants perdus, abandonnés, traumatisés, de l'espoir, de l'éducation - justement -, un peu de confort. De l'amour. Et il en faut, pour supporter à longueur de journées, de nuits, des mis, des années... ces crises de colère, parfois proche de la démence, de la révolte, de la violence, des cris, des coups, toutes sortes de débordements témoignant d'une détresse, d'une souffrance, d'une tempête intérieure... 
Ce sont ces personnes-là, qui m'intéressent et devraient vous intéresser. J'éprouve plus que de la reconnaissance pour ceux qui comme Patricia, comme le personnel des EHPAD, les soignants des hôpitaux, se sacrifient littéralement dans leur vie pour soulager les misères de l'autre. L'altérité est une vocation me direz-vous ? Peut-être, mais il manquerait plus que ça qu'on la méprise aussi. Du reste, lorsqu'on examine leur fiche de paie, comparée à celle des grattes papiers de la banque et du commerce, on se demande...

Mais pour en revenir au sujet, là réalité c'est que l'éducation et la culture sont négligées, elles aussi méprisées dans notre pays. On préfère soutenir les fabricants d'armes, l'économie des marchands, la richesse des puissants...

Voici les raisons profondes, historiques, politiques pour lesquelles la délinquance, l'islamisme et le dérèglement climatique vont aussi pourrir l'existence de nos enfants. N'est-ce pas bien plus grave qu'une grève légitime ?

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