YES WE KAHN !

Bien sûr, il ne s'agit pas de tomber dans le panneau manichéen et ridicule, du choix entre le cancer et la COVID. Du reste le match serait bien inégal lorsqu'on sait combien de dizaines de milliers de gens se battent au fond de leur lit, ici et à travers le monde, depuis des décennies. Mais à l'aune de la disparition digne d'Axel Kahn, de s'interroger sur l'instrumentalisation du virus

Sur mon téléphone il y a deux de mes petites filles. Elles me sourient. Je les embrasse du regard. Les serre fort sur mon cœur. Pas loin aussi, il y a Marie qui me sourit moins mais qui est encore là.

Je n'ai trouvé que ça pour m'empêcher de m'effondrer, de courir, de partir, de déserter. En réalité, je suis révolté. Dévasté. Je viens d'apprendre que l'une de nos amies souffrait d'un cancer dont elle aurait bien du mal à se relever. Cette femme d'une cinquantaine d'année c'est pas compliqué, c'est la grâce et là bonté même. Et c'est une merveille d'homme, qui l'avait attirée jusqu'aux cimes de l'Aubrac confortant l'adage selon lequel : qui se ressemble s'assemble. Nous les avons fréquentés, sans forcément beaucoup parler, mais nous nous ressentions et bâtissions aussi quelques projets gastron'amicaux.

Le verdict est rude. Nous ne l'accepterons pas. On ne sait comment s'y prendre face à une horreur pareille, mais lorsqu'il touche quelqu'un de cher, parfois même dans sa chair, c'est hors de question, c'est non ! Une vie suffit, même à la moitié de son cours, pour accumuler un véritable charnier d'amitiés fauchées. La mienne atteint le tiers, peut-être la fin et cela m'importe peu. Il me semble - mais c'est chacun sa peau - que son propre sort est toujours moins douloureux à envisager que celui d'autrui. Surtout lorsque autrui est l'un des siens.

Samedi matin c'est mon jeune ami Enzo qui bousculait ma léthargie matinale en déchirant mon silence : "Jacques, mon papa, il m'a laissé ! " Son papa, Yves, mon vieux complice de Toulon. Balayé en quelques mois... 72 ans ! C'était le plus "vieux" ! Car il y en a d'autres. Gilbert, Brigitte - bon elle va bien !- et puis encore l'épouse d'un copain. En quelques jours je me suis senti cerné. Pas menacé personnellement, mais inquiet non seulement pour les miens, mais pour l'humanité. C'était une scène moyenâgeuse, la guerre de cent ans tiens ! et une pluie de hallebardes s'abattant un peu partout, frappant à l'aveugle et en tous sens.

Et c'est le même jour que s'en est allé Axel Kahn. Lui aussi aurait pu vivre encore un peu. Mais de ce départ anticipé, ce ne sont pas les lamentations que nous retiendrons. Ce brillant médecin généticien, homme de gauche - c'est important de le noter dans ce milieu extrêmement libéral - président de Ligue contre le cancer, avait en quelque sorte scénarisé une mort programmée. Il ne s'agissait pas de se mettre en avant jusqu'au bout et rechercher la compassion - de cette impudeur qui caractérise un autre célèbre mourant qui n'a jamais fait affaire de coeur, mais qui fut au coeur des affaires -, bien au contraire de dédramatiser la fin de vie. Et c'est parfaitement possible lorsque l'on arrive au terme d'un parcours où l'on a accompli aussi bien dans sa famille que dans la société, de belles choses. Et qu' on laisse propre autour de soi !

Le départ d'Axel Kahn ne m'a pas rendu triste, mais admiratif. Et envieux. Quelques semaines avant de se rendre à la raison d'une implacable maladie, il avait décidé, non de se raconter, mais de témoigner de tout ce qui peut rendre la mort plus acceptable et douce. En délivrant de beaux messages, en se plongeant dans de fortes lectures, en s'entourant de tous ceux qui comptent encore et avec lesquels on s'emplit de sourires, de souvenirs, d'amour indélébile et dont on sait qu'ils nous accompagneront sans conteste au delà du rideau éternel. Axel Kahn a aussi voulu nous rappeler que la vie à tout prix, celle des souffrances, des sacrifices inhumains, de la barbarie dogmatique, était révolue. Ce fut un message fort, sans ambigüité. Quand vous n'en pouvez plus, partez.

Sans doute son autorité lui aura permis l'accès à cette sédation progressive qui vous évite les tortures de la phase terminale et de crever en sueur, en pleur et en supplication des heures, des jours, parfois des semaines et on a même connu des mois ! En expliquant préparer sa mort en "totale sérénité" ce bel être aura donné un grand coup de pied dans le verrou religieux exercé notamment chez nous par l'église catholique et ses bonnes ouailles, méchantes canailles.

Mais enfin bon ! Après s'être fait voler la vedette par la bande à Salomon et ses COVID à répétition, ces longs mois durant lesquels les gens ne se faisaient plus soigner, analyser, dépister, le cancer est revenu en force. J'ai l'honneur de ne connaître personne qui fut atteint de la COVID, autrement qu'au hasard d'un dépistage sans dommage. En revanche des colons, des vessies, des cerveaux, des foies atteints et parfois ravagés, là ça va, on est complet !

Toutefois aujourd'hui, pas plus qu'hier ni sans doute demain, je n'ai entendu prononcer le mot cancer qui dévaste le monde. Pas plus que de dépistage. Vaccination oui et même dix fois le même jour avec le passeport qui va bien. Car on s'inquiète déjà du variant Delta, la nouvelle connerie pour parler d'un virus venu de l'Inde. Le pouvoir, celui de l'Élysée et de sa filiale télévisée, semble très inquiet de cette possible quatrième vague. Car tenez-vous bien, c'est affreux, du retour de la méchante COVID dépendrait la réélection du gentil président.

Alors s'il s'agit évidemment de sauver l'Humanité selon Macron...--

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