LEURRE DE LA CROISSANCE -

Un an juste après les premiers signes de cette crise sanitaire, devenue aussi le symbole d'un tassement de l'activité, si ce n'est d'une décroissance ô combien salutaire, les aristocrates de la finance, les démons de la consommation réapparaissent fier comme Artaban pour claironner le retour du business et de la débauche économique

Lorsque vous avez entendu le banquier François Villeroy de Galhau, murmurer à l'oreille de ses amis de l'insolente noblesse, le patron Geoffroy Roux de Bézieux et le ministre Bruno Le Maire, que la croissance serait de retour cette année, je suis sûr que vous avez immédiatement pensé à Jaco. Qu'est-ce qu'il va fulminer vous êtes vous exclamez dans un rire sardonique ! Et comment pourrais-je vous contredire ?

Déjà parce que rien qu'en prononçant ces patronymes d'ancien régime, il nous monte des envies de révolution. Parce qu'ils existent certes, mais qu'ils occupent surtout des postes de pouvoir, de domination sans partage et que ce n'est que pure provocation. Villeroy de Galhau, Roux de Bézieux, quelle honte, quel scandale !

Puis il y a le fond. Cette putain de croissance à laquelle, même l'analphabète du coin de la rue, semble se raccrocher comme à la bouée de ses prochaines vacances au camping de Palavas les Flots où il festoiera, de pizzeria en aqualand, avec sa dondon et leurs petits moches... La croissance est un leurre. Mieux, un poison. Et tous ceux qui partagent cette vision, certes primaire mais essentielle, retenaient leur souffle depuis un an, voyant s'effondrer l'économie dominante et libérale qui dicte aux consommateurs ahuris des contraintes et des injonctions aux bonheurs factices et superfétatoires.

Les plus stupéfiants dans tout ça, ce sont tout de même les jeunes. On avait bien envie de mettre une pièce sur leur intelligence, tiens soyons fous, sur leur conscience ! Témoins privilégiés - et souvent forcés - de l'avidité, de l'absurdité, de l'égoïsme, de la futilité, parfois aussi de la vanité, mais en premier lieu de l'inconsistance de leurs parents. Il y aurait de quoi les dégoûter des grosses cylindrées puantes, des voyages au bout du monde, des achats compulsifs et intempestifs, de toutes les gabegies... Hé bien non ! Encore raté. Car c'est bien ainsi qu'eux aussi semblent concevoir le nouveau monde.

Si bien que ce sont nous les vieux, pas bien nombreux faut le dire, qui combattons les démons libéraux, puisons dans nos mémoires et plus sûrement les cours d'histoire, les forces, l'envie et le besoin d'agiter les bannières dépenaillées de l'humanité naguère si haut et joliment portées. Sans jamais nous bercer de trop d'illusions, moins encore crier victoire, sans même faire le moindre geste qui aurait pu l'effrayer, nous admirions le retour de la nature, des oiseaux dans les taillis, dans les villes parfois, les lapins courant sur les pistes d'aéroport et le silence pénétrer les centres commerciaux les plus farouches.

On rêvait de pâturages, de lecture, de douces musiques et d'infinies harmonies....

C'était sans compter sur les gros sabots de Villeroy au galop - un mauvais cheval en somme - tambourinant à présent que la croissance allait repartir de plus belle. Cinq pour cent de mieux - au pire - en 2021. On va donc reproduire des tas de biens de consommation disponible sur Amazon, revendre des bolides pour rouler dans les bouchons de tous les mauvais crus touristiques, rouvrir tous ces restaurants hors de prix où l'on mange si mal, décoller vers des paradis imaginaires, le tout sous un si grand soleil qui nous brûlera un jour et dans un beau nuage d'hydrocarbures qui finira pas nous étouffer aussi sûrement qu'une COVID en phase terminale ! Et vous verrez que le retour à la liberté de faire n'importe quoi, va influer sur le moral des français. La cote du président va s'envoler et nos espoirs d'écologie, de justice et d'égalité, avec...

 

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