40 ANS APRÉS LE COUP DE JARNAC

Et allez !  Ça continue avec les commémos. C'est pas un peu fini ? Non, y aura encore les cent ans de la naissance de Brassens et ça, c'est quand même autrement réjouissant. Et même ce qu'il y a de plus beau avec la Commune de Paris. Bon entre la Commune et le Programme commun qui a conduit Mitterrand à la présidence de la République, y a pas grand rapport.

Mais ça aurait pu ! Avec quatre communistes dans le premier gouvernement Mauroy (Roudy, Fiterman, Le Pors, Rigout) nous avons tous cru, à bon droit et même sans trop douter, que le visage de notre pays allait durablement changer. Je m'en souviens d'autant mieux que c'est lui, Mitterrand qui m'a converti au militantisme de gauche. D'une famille franchement gaulliste, j'avais aussi beaucoup aimé le Général, héros de la Résistance à l'oppression, à avilissement et à la collaboration. Mais pour avoir assisté à quelques réunions et grand-messes Chiraquiennes, envahis de libéraux nantis, de racistes, des gens de droite quoi, je m'en suis vite détourné, avant de rejoindre l'autre point d'ancrage de mes convictions : Jaurès, le Front Populaire, le CNR dont étaient issus bien des gaullistes de gauche, car oui cela existait pour le bon ! Depuis évidemment j'en suis revenu et me voici probablement jusqu'au bout, Proudhonien, opposé au profit et au pouvoir d'une caste sur la totalité d'une population. C'est ce que j'appelle L'anar-communisme qui n'a rien à voir avec le désordre mais avec une démocratie de proximité et d'immédiateté. 

Mais alors cette conversion me convenait d'autant mieux que comparé à l'ectoplasme Giscard (une espèce dégénérée de Macron), nous retrouvions un sacré personnage, intellectuellement consistant et dont le bonhomme froid mais épais, parlait plus à l'âme et au cœur qu'à la raison. Une sorte d'élévation inattendue et qui, providentiellement, nous promettait de vivre quelques grands soirs d'humanisme. C'est d'ailleurs ce que nous connûmes et savourâmes sans restriction durant les deux ans du gouvernement Mauroy. Outre toutes les lois renforçant la protection sociale, l'abolition de la peine de mort, les 39 heures (au lieu de 44 précédemment), la 5e semaine de congés ont marqué le siècle. Hélas, le dernier.

Idem pour la culture où depuis Malraux, rien n'avait été entrepris pour la promouvoir dans l’ensemble de la société. Le prix unique du livre (quelle formidable idée !), la fête de la Musique (ça me plaît moins parce que suivant qui la joue, cela peut-être insupportable !), puis ensuite la libération de l'audiovisuel, la fin de la censure, l'arrivée de Canal + (hélas seul le décodeur demeure, l'esprit a disparu), enfin une multitude de soutiens au développement dans diverses formes artistiques jusque-là peu considérée. Ce sont toutes ces mesures qui accentueront le clivage et l'aversion d'une trop grande partie des français aisés ou rêvant de le devenir, à l'égard de la gauche.

Mais enfin, sur le strict plan social, ce sera tout et quand même vite fait. Dès 1983, soit deux ans après, il imposera un tournant libéral auquel Mauroy ne souscrira pas et s'effacera au profit de socialistes bien plus solubles dans le libéralisme, Fabius d'abord, puis Rocard, sans parler de la cohabitation dont  Mitterrand s'accordera sans scrupule !

S'il ne suivit, à ma connaissance, aucune étude philosophique, l'avocat de formation n'en demeure pas moins l'un des disciples par les faits, de Nicolas Machiavel. A qui il emprunta la théorie de morale détachée du pouvoir, le cynisme et une certaine aisance aussi dans le conflit et la compromission, en apparence pourtant contradictoires. Ce qui lui valut évidemment cet juste assimilation au Florentin.

A mon sens, son principal fait d'armes est tout de même d'avoir utilisé les communistes pour abattre le communisme. Proche des nationalistes et des pétainistes avant et pendant la deuxième guerre mondiale, Mitterrand a toujours tenu en horreur les communistes. Mais ayant trouvé son créneau à gauche, il ne put les éviter d'autant qu'ils pesaient à son époque plus que le parti socialiste lui même.

Par une déconstruction patiente des idéaux portés par les descendants de Marx, Lénine et Trotski, le machiavélique  sacrifia ses représentants au nom du marasme économique et de la réalpolitik.

Un fameux coup, que j'appelle assez facilement le coup de Jarnac ! Car c'est à partir de là que l'espace et le capital électoral du PC s'amenuisera jusqu'à la marginalité actuelle.

En délaissant le monde ouvrier et en construisant une gauche de bobos - succédant aux radicaux, roses dehors et blancs dedans - il a écrasé l’idéal de gauche et poussé les plus humbles, les désespérés et les cons -il faut en convenir- dans les bras des Le Pen. Ainsi la boucle était bouclée. Il jetait les gens qui avaient cru et espéré en lui, dans les bras des héritiers de la cagoule, des croix de feu et de la francisque. Cette droite violente incarnée par Vichy où Mitterrand nouera des relations fortes et définitives avec Bousquet. Vous connaissez Bousquet ? Mais non, celui-là ne vend pas de la viande en Aveyron ! C'est le Bousquet de la rafle du Vel-d'hiv de l'été 1942. Des dizaines de milliers de juifs ont été parqués, sacrifiés, envoyés à la mort d’Auschwitz, avec la complicité - ne l'oublions jamais -  de près de 10 000 gendarmes et policiers aux ordres ! 

Une honte indélébile dont il n'aura jamais fait repentance. Ce n'était pas le genre de Mitterrand. Alors aujourd'hui, lorsque je vois le couple Royal-Hollande qui a fini de sacrifier la gauche, Jospin, Cazeneuve et Hidalgo se prosterner en mémoire du grand homme au Creusot, j'en déduis que cette gauche est incurable. Et que ce n'est surtout pas la mienne...

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