LE SILENCE DES TERMINAUX

Cela fait plus de dix ans que je ne regarde plus le rugby à la télévision. Ça ne me manquait pas. Mais hier, il y avait un ami à la maison que j'avais envie d'épauler dans son match sur canapé. Contre les Anglais, fallait au moins ça !

J'aimais bien ce sport entre autre, parce qu'il portait en lui les germes de la fraternité, de la fête et d'une forme non négligeable d'intelligence, qui le différenciait sensiblement des autres. Au passage j'ai pu constater que la partialité des commentaires franchouillards n'avait pas faibli et si le contraire m'aurait beaucoup étonné, je n'en restais pas moins sidéré et affligé.

Mais là n'est pas la question. Entre deux contre-rucks des Bleus, je fixais songeur les immenses tribunes vides de Twickenham, le plus grand stade de rugby d'Europe. Et que me demandais-je d'après vous ? Ben oui, forcément. Comment un sport qui depuis un an doit se passer de l'intégralité de son public, avec des recettes colossales de l'ordre de huit millions par match, peut encore tenir debout ? Et vous connaissez la réponse : ce sont des bulles économiques, dans lesquelles des investisseurs, des fonds de pensions et des médias payants, placent notre pognon ou le blanchissent. Le sport est le modèle le moins vertueux à mes yeux en cela qu'il abuse en plus de la faiblesse et la naïveté de ceux qui l'engraissent.

Ils me font bien rigoler ces bâtisseurs de cathédrales vouées aux jeux du cirque dans leurs coquilles vides. Exactement comme ces complexes de cinéma avec leurs 24 salles, noires. Les grands restaurants, avec leur grands chefs, leur grande bouffe et leurs étoiles, déserts. Les centres commerciaux comptant soixante boutiques et tout le tintouin, fantomatiques. Les aéroports avec leurs multiples terminaux, silencieux (enfin !)

Et dire qu'il se trouvait assez de monde pour crier au génie de ces promoteurs, profiteurs, architectes et spéculateurs. Alors si ceux-là pouvait enfin ravaler leur morgue et perdre tout ce qu'ils ont joué contre une société humaine et fraternelle, on ne pourrait que s'exclamer : vive la COVID ! Mais ce que je crains, en espérant me tromper, c'est que le sympathique resto des familles, le cinoche de quartier, le petit club amateur, la supérette du coin... ne s'en relèvent pas des confinements, des couvre-feu, de l'interdiction de tout ce qui faisait sens et société. Mais que dans le même temps, tous ceux qui ont bousillé la planète, le sens de la solidarité et de la fraternité au profit de l'individualisme et de la consommation hystérisée, n'en repartent de plus belles et ne prospèrent davantage encore puisque les petits auront disparu.

A moins que vous, nous, eux, tous, gens de conscience et d'humanité, fassions ce qu'il faut pour que nos proches, nos relations, nos connaissances ne replongent pas aussitôt dans les filets tendus par les entrepreneurs de la société mondiale d'aliénation.

 

 

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