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Billet de blog 14 oct. 2021

DE QUEL BORD ÉTAIT DE GAULLE ?

Dîner entre amis, presque en famille, à Nasbinals. Notre hôte au fil du rasoir d'une conversation entre avis - et vies - différent.e.s. m'invite à lui parler du gaullisme, de Charles De Gaulle et de son positionnement à droite. Trop tard. Il est minuit passé... On se propose d'en reparler plus tard...

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 Et puis cette nuit, au rythme des bulles de champagne qui remontaient une à une à la tête en chassant tout espoir de sommeil, l'idée me vint d'en faire Macronique. Après tout, il m'arrive de lâcher les mocassins de Saint-Emmanuel-les-mains-jointes et de m'en éloigner pour de bon. Je sais ce que vous pensez : " il ferait mieux de le faire plus souvent ne serait ce que pour ménager sa santé..." Tout ceci est exact sauf que sans l'ombre portée de JupiterMacronique est en panique.

La transparence m'impose de concéder le fait que je ne suis pas spécialement habilité à traiter du Gaullisme et de sa figure tutélaire. Ni thésard, ni doctorant, je n'ai fait que ressentir de Gaulle, de pratiquer les gaullistes, les scruter jusqu'au point de ne plus pouvoir les sentir. Mais ce que je sais de de Gaulle, à part quelques biographies de Michel Droit et Jean Lacouture, je le tiens de sa belle et forte plume. Ses mémoires de guerre, puis d'espoir interrompues le 9 novembre 1970. Je dois y ajouter un imposant pavé de Julian Jackson, ce brillant historien britannique dont le récit est non seulement captivant, mais l'histoire la plus fouillée et probablement le rendu le plus objectif de tous.

Le fond de notre discussion portait sur cette question légitimement récurrente car énigmatique à défaut d'être essentielle : de Gaulle était-il de droite ? Si l'on faisait aujourd'hui un sondage auprès des 16 - 40 ans, une bonne moitié demanderaient qui est de Gaulle ? Trente-cinq pour cent avoueraient ne pas savoir quel était son "bord", douze pour cent répondraient qu'il était de droite et trois ahuris soutiendraient qu'il était de gauche. Bon je caricature, disons que je force le trait, mais enfin...

Charles de Gaulle fut certes élevé dans la tradition catholique - baptisé le jour même de sa naissance !- , pas très éloigné des cercles monarchiques, entrepreneuriaux, dans un esprit militaire et biberonné aux idées fortement nationalistes. Tout pour (me) plaire ! Sauf que dans les faits, ce que la grande histoire de l'humanité retiendra de lui, c'est le rebelle.

Ben si !

Des années dix-neuf-cent-vingt où il prit une première fois ses distances avec le Maréchal Pétain, jusqu'aux heures sombres du renoncement, le militaire éclairé autant que résolu ne cessera de contester ses hiérarchies et leurs choix. S'il avait été écouté, compris et promus à de hautes fonctions d’État entre les deux guerres, le colonel de Gaulle aurait sans doute bien mieux préparé la France au défi Allemand, en lui opposant une armée mobile et de métier.

Et c'est évidemment à Londres à partir du 17 juin et du discours du lendemain, qu'il deviendra l'homme du "non", l'incarnation de la Résistance à la barbarie et l'invasion nazie. Épaulé par une petite phalange de haut fonctionnaires sans grand rayonnement, il devra, tout en se gardant de ses ennemis restés au pouvoir avec Pétain sur le territoire national, se prémunir aussi des Anglais et notamment de son "ami" Churchill, qui n'eurent de cesse que de le rabaisser, voire de le discréditer. Ne parlons même pas de l'infâme Roosevelt...

Le général qui ne semblait pas spécialement porté sur la chose, d'autant que son épouse Yvonne était souvent éloignée, devait pourtant être dépositaire d'une sacrée paire de burettes. Attaqué de toute part, défié sans cesse, puis jalousé, calomnié et menacé de mort, il sut malgré son caractère tempétueux et un égo incommensurable, organiser les bases arrières de la reconquête en Afrique du Nord, au Proche-Orient et parvenir à fédérer les mouvements de Résistance intérieure. Il put toutefois compter pour cela sur un certain Jean Moulin.

Tiens ! un homme de gauche, comme tant de ceux, issus du Front Populaire, qui viendront les premiers le rejoindre à Londres. Face à ses paradoxes, auquel il restera confronté jusqu'au bout, le jeune de Gaulle bourgeois catholique, royaliste et réactionnaire fréquentera effectivement l'Action Française (ancêtre de nos bons nationalistes du moment) antisémite de Charles Maurras. Mais il manifestera aussi une sympathie pour l'engagement de Jaurès, allant même jusqu'à fréquenter les cercles non-conformistes de l'entre-deux guerres.

Le libérateur de la France ne cessera dès lors de manifester par la parole autant que par les actes, une inclination pour le progrès et la fraternité. Certes sa lune de miel avec le Conseil National de la Résistance, plus orienté à gauche avec les communistes, sera éphémère, le poussant dès 1946 vers la sortie.

Mais c'est sa stature d'homme d'État et de commandeur qui en sera la cause principale. De Gaulle préférant par nature gouverner et décider seul, plutôt que de composer avec ce qu'il appellera le régime des partis et les jeux de pouvoir du parlement. On peut ici ouvrir une parenthèse pour établir un parallèle avec l'actuel occupant de l’Élysée, lequel préfère s'appuyer sur une bande de conseillers énarques pour décider seul in fine, plutôt que de s'appuyer sur les leviers démocratiques habituels et les représentants du peuple. Le premier créa la Ve République à sa démesure et le dernier en jouit encore. Mais il ne s'agit que d'une pâle et embryonnaire reproduction de l'original.

Quant à la décolonisation du Maghreb et de l'Afrique Noire, elle lui fut évidemment amèrement reprochée par ceux qui en tiraient profit, mais elle fut aussi une manière de rébellion face au poids d'une histoire peu glorieuse. Nous connaissons tous encore des gens qui pensent que nous avions légitimité à exploiter les ressources en même temps que les hommes de ces colonies. Ainsi eut-il aussi ce courage, même si plus d'un demi siècle après, le sujet reste à vif.

Lorsqu'il revient justement en 1958 pour régler le désordre grandissant, créant cette fameuse cinquième République taillée sur mesure mais dont nous subissons encore tous les effets pervers, de Gaulle n'est pas entouré que d'hommes de droite. De René Capitant à Jacques Soustelle, en passant par René Clavel, Claude Mauriac, Jean-Noel Jeanneney, Joseph Kessel, Louis Vallon, Jean Charbonnel et évidemment André Malraux, ce sont des centaines de compagnons de Londres, de l'ombre, des heures sombres des maquis et de la Libération qui se rangeront à ses côtés. Sans négliger les radicaux sociaux, Chaban, Edgard Faure, Léo Hamon, Pisani, Guéna, Poncelet, Jobert et tant d'autres qui composeront souvent douloureusement avec l'aile conservatrice incarnée par Debré, Peyreffite, Pasqua puis plus loin, Balladur, Sarkozy et Fillon… Ce sont aussi les tout jeunes libéraux de Giscard, Marcellin et Ponia qui infléchiront l'État gaulliste vers la droite. 

Mais la ligne de fracture, la mienne et celle de beaucoup d'autres, tiendra à l'influence croissante d'une voyoucratie symbolisée par le SAC (Service d'Action Civique) dans lequel figurait un grand nombre de parrains du milieu, des têtes brûlées et des tueurs à gage. On sait les lourds soupçons qui pèsent sur l'assassinat de Robert Boulin maquillé en suicide, il y en eut d'autres un peu moins retentissants, avant l'exploit majuscule du service d'ordre gaulliste, lors de la tuerie d'Auriol (six morts en juillet 1981).

Alors ma chère amie, de Gaulle était-il de droite ? Je ne le crois pas ! Dans ces positions aussi bien sur l'affranchissement des peuples, que de la politique économique et sociale, de ses inclinaisons vers les nations  en souffrance et son opposition aux anglo-saxons et plus spécialement aux américains, je relève plus de critères permettant de le ranger à gauche. Mais enfin, vous connaissez la formule : il était au-dessus. Un autocrate intègre et humble, tirant toute sa légitimité de l’œuvre accomplie pour libérer la France et son peuple de la tyrannie.

Il n'en reste pas moins qu'aussi bien par ses multiples compromissions avec l'économie de marché, le nationalisme et un conformisme qui l'aurait amené à combattre l'IVG, le mariage pour tous, la suppression de la peine de mort, je ne me sens pas, je ne me sens plus du tout gaulliste.

Alors que oui, De Gaulle reste solidement ancré en moi !

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