Afrique du Sud: un tribunal populaire pour les crimes économiques

A l’initiative de chercheurs et d’organisations de la société civile, un tribunal pour les crimes économiques vient d’être installé en Afrique du Sud. Sa première audience : faire la lumière sur les ventes d’armes des quarante dernières années et faire le lien avec la corruption pendant et après l’apartheid.

C’est une tâche gigantesque, mais indispensable, que de mettre à jour le fonctionnement occulte des ventes et achats d’armes vers l’Afrique du Sud alors, que dès 1977, les sanctions globales et obligatoires des Nations unies imposaient aux pays membres de cesser toutes ventes d’armes au régime d’apartheid. Sanctions allégrement violées par pas moins de 47 pays dont la France.

Ces ventes et achats d’armes ont eu pour résultat la survie du régime d’apartheid et la prolongation des souffrances du peuple sud-africain. Il y a eu des tribunaux pour condamner les violations des droits humains, mais ce tribunal fait le lien entre crimes économiques et crimes contre l’humanité.

Un réseau secret mis en place à l’échelle mondiale a permis au gouvernement de l’apartheid de faire sortir frauduleusement des milliards de rands pour acheter des armes qui servaient à la répression à l’intérieur du pays et aux incursions armées dans les pays voisins de l’Afrique du Sud. Au cœur de la toile d’araignée, Armscor, la société sud-africaine d’armement, chargée de l’achat des armes et qui avait besoin d’un réseau de banques amies pour payer la facture.

Armscor avait ses bureaux et son personnel à Paris, secrètement abrités dans les locaux de l’ambassade d’Afrique du Sud. Kredietbank, la banque belge et sa succursale luxembourgeoise (KBL) étaient en première ligne pour des montages financiers permettant de cacher ces transactions illicites. L’argent payé par la banque sud-africaine Volkskas, aujourd’hui ABSA, n’allait pas directement aux marchands d’armes, mais transitait par 76 comptes écrans établis au Panama ou au Liberia. Les armes n’étaient pas directement livrées à l’Afrique du Sud, mais transitaient par des pays amis, comme le Zaïre de Mobutu. Un commerce particulièrement lucratif puisque qu’Armscor était prêt à payer de 25 à 30% au dessus des prix du marché.

Enquêter sur les violations des droits humains, sur les exactions et crimes de l’apartheid était sans aucun doute plus que nécessaire, mais toutefois insuffisant pour remonter aux sources du mal : l’appât du gain et les juteux profits que l’on pouvait tirer en fournissant aux prix forts ce dont le régime d’apartheid avait besoin pour toujours refuser à la majorité de sa population les droits élémentaires auxquels elle aspirait.

« En dépit de l’importante contribution de la Commission Vérité et Justice à la prise en compte de notre passé, son échec à s’attaquer aux crimes économiques, en particulier au rôle des acteurs privés à tirer profit de l’oppression, a eu de sérieuses conséquences. En fait, cela a fondamentalement compromis notre transition pour une société plus juste » écrivent les créateurs du Tribunal populaire contre les crimes économiques.

 L’Afrique du Sud continue à payer la dette de l’apartheid alors que le pays pourrait utiliser cet argent à améliorer les conditions de vie de ceux qui en ont le plus besoin. « Nous avons un budget limité en Afrique du Sud parce que le gouvernement démocratique a hérité d’une dette que nous remboursons au rythme de 30 milliards de dollars par an. C’est 30 milliards que nous n’avons pas pour construire des logements, pour que nos enfants aillent dans de meilleures écoles et pour que chacun puisse bénéficier de la dignité d’un emploi et d’un revenu décent » déclarait le Président Nelson Mandela. Une campagne initiée en 1997 par la Coalition sud-africaine contre la dette avait demandé l’ouverture d’une enquête sur le financement du régime d’apartheid par les banques étrangères auprès de la Commission Vérité et Réconciliation. Cet appel avait été relayé au niveau international parce que « l’annulation de la dette n’est pas un acte de charité, mais une forme de réparations », mais sans succès.

Ce qui a relancé l’attention sur la corruption qui accompagne la plupart des transactions concernant l’armement a été ce que l’on appelle en Afrique du Sud « the 1999 Arms Deal », un vaste marché ouvert pour la modernisation des forces armées sud-africaines. Une clause de l’appel d’offres faisait obligation aux entreprises qui emporteraient le marché d’investir en Afrique du Sud pour créer des emplois, engagement non tenu, les 65000 emplois promis n’ont jamais vus le jour. Les entreprises retenues étaient toute européennes : britanniques, allemandes, suédoises et italiennes. Le marché comprenait la livraison d’avions de combat, de sous-marins et de corvettes, dont le pays, en réalité n’avait pas besoin.

 La note était salée : 4,8 milliards de dollars, une somme qui reste à payer jusqu’en 2020. Des parlementaires ont tout de suite flairé quelque chose de louche et demandé une commission d’enquête parlementaire dès 1999. Les preuves de malversations, pots de vin, corruption se sont accumulées au fur et à mesure que des journalistes d’investigations découvraient le pot aux roses.

 En Grande Bretagne, la compagnie BAE a reconnu avoir versé à deux « facilitateurs », John Brendenkamp et Fana Hlongwane, environ 100 millions d’euros pour obtenir le marché des avions de chasse ; en France, Thalès a obtenu le marché des équipements des corvettes en graissant la patte de Jacob Zuma, en passant par un intermédiaire, Shabir Shaïk, reconnu coupable et condamné à quinze ans de prison, dont il est sorti pour raisons médicales. Son témoignage est crucial pour le futur procès de Jacob Zuma contre qui pèsent 783 accusations pour corruption et blanchiment d’argent. La compagnie suédoise Saab a elle aussi versé des fonds soi-disant pour une école technique, mais l’argent prévu s’est transformé en pots de vin pour vendre son matériel.

Cette pratique de corruption flagrante et dénoncée aujourd’hui est une longue pratique initiée au temps de l’apartheid et le même fil conducteur mène de PW Botha à Jacob Zuma : un solide réseau d’intermédiaires et marchand d’armes, versant à flot argent et cadeaux pour obtenir des marchés juteux. La famille Gupta a juste poussé le bouchon un peu trop loin et s’est fait prendre la main dans les coffres de l’état sud-africain, le « state capture » qui donne le vertige.

D’habiles mécanismes reliant des membres du gouvernement sud-africain, des individus et hommes d’affaires qui ont sans vergogne mis la main sur les entreprises publiques, sont détaillés et exposés dans la brochure Joining the dots. Eskom, la compagnie nationale d’électricité a été une des victimes de ces malversations, tout comme Prasa, les chemins de fer ou Denel. Eskom a versé plus de 100 millions d’euros à Trillian, une entreprise de conseil financier lié à la famille Gupta et Mac Kinsey, la firme mondiale de consultants ; Denel a dépensé plus de 3,3 millions d’euros d’argent public pour un contrat de vente d’armes avec l’Inde qui n’a jamais vu le jour.

Ces liens entre monde politique et monde des affaires, outre qu’ils dilapident des fonds publics, alimentés par les impôts des citoyens, qui vont dans la poche d’individus au lieu de servir à la construction d’infrastructures dont le pays a grand besoin, peuvent aussi aboutir à la disparition des gêneurs, dont le chemin croise malencontreusement celui des pilleurs de fonds publics. Ce fut probablement le cas de Dulcie September qui a découvert ce qu’elle ne devait pas découvrir et qui a été éliminée sans état d’âme.

 The People’s Tribunal on Economic Crime

Arms Trade Hearings 3/7February 2018

Joining the Dots - The Long Shadow of Economic Crime in South Africa

Lire aussi Hennie van Vuuren : Apartheid, Guns and Money –A tale of profit

 

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