La mort du bourreau

Réflexions interdisciplinaires sur le cadavre des criminels de masse, cet ouvrage publié aux Editions Petra, ouvre la réflexion sur un phénomène qui a fortement marqué le siècle passé et la première décennie du nouveau. Eliminer un bourreau n’est que la première étape d’un épisode qui va marquer l’histoire d’un pays et d’un peuple bien au delà de cet acte hautement symbolique.

Les bourreaux meurent eux aussi. Vieux, dans leur lit, ou bien plus jeunes, de mort violente, ou bien seuls dans leurs cellules après un long procès, ou bien encore ils sont condamnés à mort par un tribunal d’exception. La mort du bourreau n’est pas la justice, la mort du bourreau n’est pas la fin de la haine, ni le début de la réconciliation, le sang versé hante les vivants. La mort du bourreau soulève bien des questions longtemps après leur disparition.

Plusieurs cas de figure sont examinés dans cet ouvrage, mais que le bourreau soit exécuté ou meurt dans son lit, la question du traitement de sa dépouille, de sa sépulture ou de la dispersion de ses cendres sont autant de questions difficiles à résoudre pour les vivants et personne n’y a vraiment réfléchi avant.

Le procès de Nuremberg s’est achevé par la pendaison publique de dix sept responsables nazis, d’autres ayant préféré le suicide  à l’infamie. Les corps ont été incinérés et les cendres dispersées.  Le corps de Mussolini après avoir été accroché à un croc de boucher a été livré à la foule qui a pu cracher, injurier, frapper la dépouille mortelle ; celle d’Oussama Ben Laden a été jetée en mer ; celle de Mouammar Kadhafi aura un traitement particulièrement cruel. Son corps et celui de son fils seront exposés et livrés à la foule qui en  souillant, mutilant deux cadavres  penseront accomplir  une vengeance qui ne sera jamais ouvertement condamné comme un  acte de barbarie, une loi du talion qui n’a rien à voir avec la justice.  Les corps seront ensuite inhumés dans un lieu tenu secret.

Après la fin de la tyrannie, la mort du despote et le corps du défunt hantent longtemps encore ceux qui lui succèdent. Franco et Pinochet sont morts dans leur lit. Que fallait-il faire de leurs dépouilles ? Respecter leurs dernières volontés comme on le fait pour de nobles vieillards ? Franco voulait être enterré dans la Vallée des Morts. Mais le corps du bourreau pouvait-il être inhumé dans un lieu monumental, consacré à la réconciliation nationale ? Pour Pinochet qui souhaitait être enterré dans un mausolée national, le choix de la tombe privée dans la propriété familiale sera celui d’un cheminement qui lève l’impunité sur ses crimes.

La mort de Slobodan Milosevic est un peu particulière parce qu’il fut retrouvé mort dans sa cellule du centre de détention du TPIY de Scheveningen aux Pays Bas. Premier chef d’Etat à être inculpé pour crimes de guerre par un tribunal pénal international, il échappe à la justice. Sa mort sera un moment sujet à polémique : suicide ou négligence médicale ? En tout cas, son corps ne fut jamais exposé dans son cercueil, ce qui laisse libre cours aux hypothèses les plus folles. La mort du bourreau laisse à son pays, la Serbie, le poids de ses fautes, en attendant que l’exploitation des archives, plus d’un million de pages, donnent aux historiens des éléments pour établir la véritable responsabilité de l’accusé.

L’ouvrage rappelle aussi à notre mémoire le sort de Pol Pot, dont la tombe est toujours recouverte de fleurs fraîches, celui d’Idi Amin Dada, enterré en Arabie saoudite, loin de la terre de ses ancêtres, Jean Bedel Bokassa, empereur ubuesque, et Mehmet Talaat Pacha, ordonnateur du massacre des Arméniens, tué par balles par le jeune Soghomon Tehlirian, rescapé du génocide et qui sera acquitté par un tribunal allemand.

Me revient en mémoire la pièce de William Shakespeare, Macbeth, cette histoire de bruit et de fureur, racontée par un idiot où le sang royal coule sous les coups du poignard du futur despote. Les sorcières touillent dans leurs chaudrons d’enfer le destin des hommes, mais ce qui est fait, est fait et les mains de Lady Macbeth restent souillées de sang.

 

 La mort du bourreau

Réflexions interdisciplinaires sur le cadavre des criminels de masse

Sous la direction de Sévane Garibian

Préface d’Antoine Garapon

Editions Petra 23 euros

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.