Noire, femme et ministre en Afrique du Sud au temps du Covid 19

On peut désapprouver les mesures prises pour lutter contre la pandémie par le gouvernement sud-africain, d’ailleurs certaines viennent d’être déclarées contraire à la Constitution. Mais être la cible d’attaque sexiste et raciste, c’est à ce niveau que les critiques fusent contre Nkosazana Dlamini-Zuma. Femme, noire, vieille, femme de.., aucune insulte ne lui est épargnée.

C’est écrit dans le préambule de la constitution : l’Afrique du Sud est une démocratie, unie, non-raciale et non-sexiste. Quiconque profère des propos racistes ou sexistes doit en répondre devant un tribunal. Pourtant depuis que la ministre de la coopération et des affaires traditionnelles est devenue la porte parole gouvernementale du conseil national de commandement contre le coronavirus, elle est devenue la cible de tous les mécontents des mesures prises pour endiguer la pandémie.

 Le président Ramaphosa a pris soin de rappeler que c’est un collectif qui prend les décisions, mais Nkosazana Dlamini-Zuma est celle qui empêche les fumeurs de fumer et les buveurs de boire. Elle est la vieille grand-mère méchante et moche, affublée d’une coiffure ridicule qui rend invivable le confinement. Cette vieille garce dont les compétences de médecin sont mises en doute est, en plus, l’ex-épouse d’un ex-président qui a gravement nuit à la nation, entouré d’une bande d’escrocs qui ont mis à sac les ressources de l’état. https://www.dailymaverick.co.za/opinionista/2020-06-04-that-woman-nkosazana-dlamini-zuma-misogyny-and-the-angry-black-woman-trope

 Certes les accusations ne sont pas toutes infondées. Une photo largement reproduite dans les médias et réseaux sociaux la montrant auprès d’Adriano Mazzotti, le sulfureux PDG de Carninlix, la fabrique sud-africaine de cigarettes, dont une grande partie de la production se perd dans les fumées troubles du trafic de cigarettes, veut prouver qu’elle impose l’interdiction de fumer à ses concitoyens dans le seul but de tirer bénéfice de la vente illégale qui fait florès en temps d’interdiction.

 Sans entrer dans les détails d’une longue histoire de trafic et d’acoquinement de militants de l’ANC et des milieux interlopes sud-africains, largement documentés dans au moins trois ouvrages (non traduits en français) : The President Keepers de Jacques Paw ; Tobacco Wars de Johan van Loggenrenberg ; The Enforcers de Caryn Dolley, on peut rappeler que Jackie Selebi, chef de la police a été condamné en 2005 à quinze ans de prison pour ses liens avec Glen Agliotti , roi de la drogue, accusé du meurtre de Brett Kebble. (Vie et mort de Jackie Selebi ou la chute d’un héros htpp:// renapas.rezo.net ).

 Rendre Nkosazana Dlamini-Zuma responsable de tous les malheurs dus à la politique drastique de lutte contre la pandémie, d’ailleurs saluée par l’OMS, c’est aussi détourner l’attention d’autres failles graves dans l’exercice des libertés pour les Sud-africains en temps d’urgence sanitaire. La police et l’armée ont largement fait usage de leurs armes et la mort de Collins Khosa fait tristement écho à celui de George Floyd et c’est une femme qui est ministre de la défense. Lindiwe Sisulu, ministre de l’habitat, de l’eau et de l’assainissement est accusée d’avoir favorisé un de ses proches dans un appel d’offres. Il ne suffit pas d’être femme pour être bon ministre et il y a pléthore d’exemples calamiteux de par le monde. La lutte contre l’apartheid où les femmes ont pris toute leur place, n’est pas non plus un viatique contre l’appât du gain et l’abus de pouvoir. (Femmes d’Afrique du Sud, une histoire de résistance ; Editions Non Lieu 2019)

Les divisions au sein de l’ANC entre les pro-Zuma, qui n’ont pas dit leur dernier mot, et les pro-Ramaphosa, qui doivent jouer serré pour garder la confiance des électeurs, sembleraient avoir trouvé dans les vieilles recettes sexistes et racistes, un moyen facile de les faire oublier, le temps d’une pandémie.

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