Nous n’irons plus à la Samaritaine, les riches nous l’ont volée

Quand j’ai appris la réouverture de la Samaritaine, toute ma jeunesse m’est revenue en mémoire. Mais trahie comme Zazie qui comptait prendre le métro, alors que ce dernier se met en grève, leur Samaritaine n’a plus rien à voir avec celle des jours heureux des achats familiaux sobrement calculés.

Quand on allait à la Samaritaine c’était pour des achats qui allaient faire de l’usage. On achetait le manteau d’hiver en novembre, toujours une taille au-dessus pour qu’il fasse deux saisons, et la veste et la robe pour l’été, en avril, à la bonne taille cette fois parce que l’on pouvait se permettre quelque fantaisie pour les beaux jours et qu’une robe en coton coûtait beaucoup moins cher qu’un manteau en laine.

 Mais l’achat unique et inoubliable, c’était celui de la robe de communion, toute semblable à une robe de mariée avec sa mousseline blanche. Personne n’allait à la messe le dimanche, mais le baptême et la communion faisaient partie de ces fêtes que pour rien au monde on aurait oubliées. On votait à gauche, on était un brin anarchiste, la République pouvait compter sur nous, mais un repas de communion était une grande affaire, un moment où la famille se retrouvait et tout devait être parfait : la robe comme la pièce montée et les vins qui se devaient d’être fins pour l’occasion.

Plus tard, la Samaritaine Sports m’a vu débarquer pour acheter une tente canadienne et des gamelles pour le fricot. C’était le temps heureux de l’émancipation et des vacances avec les copines. Nous jurions de ne pas faire de bêtises. A nous les campings de la côte normande, nous n’avions pas assez d’argent pour descendre sur la côte, au soleil, et puis la pluie normande ne nous faisait pas peur.

Ensuite, j’ai fréquenté le rayon ‘travaux pour dames », je me faisais forte, à cette époque, de broder et de tricoter. Je contemplais éblouie les bobines de fils, les fuseaux de coton disposés par couleur, de la plus pâle à la plus foncée, un arc-en-ciel qui occupait tout un mur. Il y avait aussi le rayon des rubans et bolducs, oriflammes dont je me demandais pourquoi il y en avait tant, des minces comme des fils, d’autres torsadés et ventrus. Parfois je me laissais séduire par ces couleurs chatoyantes, par la douceur d’un velours ou d’un satin. Je bredouillais quand la vendeuse me demandait pour quel usage je choisissais celui-ci plutôt que celui-là. Je n’osais pas avouer que j’achetais ce colifichet pour rien, juste pour moi.

 La Samaritaine c’était un grand moment de bonheur, la joie de dépenser les sous économisés un à un, un moment de folie quand on nous disait : ne regarde pas l’étiquette, prends ce qui te fait plaisir ! Mais nous savions rester raisonnable. C’était cela la Samaritaine, le magasin pour tous, on trouvait tout à la Samaritaine, même des clous comme le disait la réclame qui nous faisait bien rire.

 Je n’irai pas dans la nouvelle Samaritaine parce qu’on n’y vend plus de clous, plus de rubans, mais du clinquant pour anciens et nouveaux riches, du brillant qui blesse les yeux, des parfums qui donnent mal à la tête, et qu’on paye avec une carte bancaire qui ne couine même pas devant les zéros qui s’affichent et qui ne font rêver personne.

 

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