Le très médiatisé économiste Thomas Piketty a été invité à donner la 13ème conférence organisée par la Fondation Nelson Mandela devant un parterre choisi. Son discours fort applaudi ne livre cependant rien de nouveau sur la société sud-africaine postapartheid et aucune piste pour en finir avec les inégalités et la pauvreté qui rongent la société sud-africaine. Un discours convenu qui ne pouvait pas déplaire aux 2000 invités réunis à Johannesburg.
Thomas Piketty a aligné des vérités connues de tous les Sud-Africains, aussi bien de ceux qui se sont battus pour mettre fin à l’apartheid , que de ceux qui vivent « le terrible héritage » de ce système et de constater que « la révolution sud-africaine » n’a pas été à la hauteur des espérances. De quelle « révolution » parle-t-il ? Sans doute pour faire une comparaison un peu bancale avec notre glorieuse révolution française, une ficelle un peu grosse mais qui marche toujours. Sauf que l’Afrique du Sud n’a pas connu de révolution, mais un long et complexe processus de négociations pour un transfert du pouvoir après des élections au suffrage universel. Avant d’en arriver là, les deux partis ont du faire des concessions, des compromis alors que le pays était au bord de la guerre civile. Tout le monde a en mémoire le massacre Boipatong juin 1992 ou celui de Bisho, quelques mois plus tard, en septembre 1992.
Dire que les inégalités sont plus importantes maintenant qu’il y a vingt cinq ans toutes les statistiques, le fameux coefficient Gini qui accorde la note de 0,65 à l’Afrique du Sud sur une échelle qui va de 0 pour la parfaite égalité à 1 pour l’inégalité absolue, comme tous les autres indicateurs statistiques le montrent. Sauf que des statistiques n’ont jamais démonté les mécanismes qui produisent les inégalités, elles mesurent et constatent.
Dommage que le rock star de l’économie n’ait pas fait référence aux dix décisions prises depuis les années 1990 que l’économiste Patrick Bond qualifie de « pactes faustiens » qui plombent toute l’économie sud-africaine et bloquent toutes les tentatives de sa transformation au bénéfice des plus démunis. Pour n’en citer que quelques-unes : en octobre 1993, l’Afrique du Sud a accepté de rembourser la dette de l’apartheid, 25 milliards de dollars, et la même année elle a emprunté 850 millions de dollars au FMI ; de 1994 à 1999, les taxes payées par les grandes compagnies sont passées de 48 à 29% ; en 1996, la politique du Growth, Employment and Redistribution, programme d’inspiration néo-libéral a remplacé le Redistribution, Development Plan, qui était le programme de l’Anc avant son arrivée au pouvoir ; en 1999, les grandes compagnies sud-africaines ont été autorisées à installer leur quartier général financier à Londres, comme Lonmin dont l’image a été sérieusement ternie par le massacre de Marikana.
Le journaliste Simon Allison dans le quotidien DailyMaverick ne manque pas de relever que les sponsors de cette conférence sont entre autres AngloGold Ashanti, Audi, Coca Cola SA, Vodacom, Rupert&Rothchild Vignerons, Dow Steyn, un milliardaire, etc. et d ironiser « c’est comme si Shell sponsorisait Green Peace ou Volswagen organisait une conférence sur le changement climatique » pour conclure « que cela lui plaise ou pas, il fait partie du système ».
http://www.dailymaverick.co.za/article/2015-10-04-thomas-pikettys-south-african-conundrum
La proposition d’imposer une taxe, même minime, sur les plus riches semble faire consensus devant le gouffre qui se creuse entre les plus riches et les plus pauvres. Mais comme le fait remarquer Trevor Manuel, ministre des finances de Nelson Mandela et Thabo Mbeki, en réponse à une question sur les proposition de l’économiste français : « c’est plus facile à dire, qu’à faire. Je pense que c’est un principe correct. Le fonds du problème est de savoir si vous pouvez le faire » et de renvoyer la balle aux politiques.
Ce que reproche Peter Alexander, un sociologue qui a coordonné le livre Marikana, a view from the mountain and a case to answer, publié en 2012, au livre de Piketty, qui s’ouvre et se ferme avec la référence à la tragédie de Marikana, le mot massacre est soigneusement évité, c’est de voir ce drame de loin, en universitaire pour étayer sa thèse du « conflit de distribution » entre les ouvriers et le patronat.
Pour le sociologue, les mineurs de Marikana demandaient avant tout que leur travail soit rémunéré correctement et que les conditions déplorables dans lesquelles ils travaillaient et vivaient soient aussi prises en compte. En faisant grève, ils arrêtaient la production, ils exigeaient qu’on les écoute, ils construisaient une nouvelle solidarité et finalement ils faisaient basculer en leur faveur, leur pouvoir sur la production, sur leur salaires et sur les conditions de vie. Mais « les économistes ne comprennent pas cela parce qu’ils s’occupent seulement de chiffres, les sociologues ont la possibilité de prendre en compte aussi les impondérables ».
Ce qui a beaucoup choqué dans le massacre de Marikana, c’est qu’un gouvernement démocratique, comme l’est incontestablement celui de l ‘Afrique du Sud n’ait pas su trouver de solution autre qu’une sanglante répression pour régler un conflit du travail. Social démocratie et répression peuvent aller de pair. « Marikana est bien plus un symptôme de la crise du capitalisme qu’une simple réponse à la question des inégalités » écrit Peter Alexander.
http://www.dailymaverick.co.za/article/2015-10-06-op-ed-piketty-misses-the-mark-on-marikana/
Si la prestation de Thomas Piketty a été diversement appréciée en Afrique du Sud, c’est que la question qui se pose dans ce pays, ce n’est pas tant l’inégalité des revenus, que la pauvreté et le chômage qui touchent près de la moitié des Sud-Africains. C’est le problème le plus préoccupant de la société sud-africaine, la marmite prête à exploser, la bombe à retardement que ne cessent de dénoncer les syndicats, la société civile, les universitaires, tous ceux qui qui ne veulent pas que la liberté chèrement gagnée se perde dans les eaux glacées du calcul égoïste.